‹ Dramaturgie de HambourgChapitre 92 sur 226 · VOLTAIRE SDR LA SCENE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE SDR LA SCENE

extraordinaire, et le parterre rendît au poëte des honneurs dont on n'avait pas encore vu d'exemple. Sans doute, le public avait accordé auparavant au grand Corneille des distinctions éclatantes. Son siège au théâtre demeurait toujours libre, quelle que fût Taffluence des spectateurs; et, quand il arrivait, chacun se levait devant lui : honneur qui est en France le privilège des princes du sang. Corneille était considéré au théâtre comme dans sa maison; et quand le maître de la maison paraît, n'est-il pas juste que les hôtes lui témoignent leur respect? Mais, pour Voltaire, ce fut bien autre chose : le parterre était désireux de connaître les traits de l'homme qui avait tant excité son admiration. Au moment donc où la représentation finissait, le public demanda h le voir: il l'appela, cria, fit du tapage, jusqu'à ce que M. de Voltaire se vît obligé de paraître sur la scène, pour se faire regarder et applaudir par les badauds. Je ne sais trop en pareil cas ce qui m'aurait le plus choqué, de la curiosité puérile du public, ou de la condescendance vaniteuse du poëte. Comment donc s'imagine-t-on qu'un poëte est fait? Autrement qu'un autre nomme?... Et quelle faible impression a dû faire la pièce, SI, sur l'heure même, elle n'inspire d'autre désir que celui de comparer la figure du maître avec son ouvrage? Un vrai chef-d'œuvre, ce me semble, s'empare de nous de telle sorte que nous perdons de vue l'auteur, et que nous considérons son ouvrage moins comme le travail d'un individu, que comme le produit de la nature impersonnelle. Young dit, en parlant du soleil, que c'aurait été un péché, chez les païens, de ne pas l'adorer. Si cette hyperbole a uil sens, le voici : l'éclat, la magnificence du soleil est quelque chose de si grand, de si prodigieux, que c'était, chez l'homme encore inculte, un oubli excusable et naturel, de ne pas concevoir la pensée d'une magnificence supérieure, dont le soleil ne fût que le reflet, et de se perdre dans l'admiration de cet astre, au point de ne pas songer à Celui qui Ta créé. Je soupçonne que la beauté extraordînaire du poème d'Homère est la vraie raison qui explique

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pourquoi nous savons si peu de chose de sa personne et de su vie. Devant un vaste fleuve aux eaux mugissantes, nous demeurons étonnés, sans songer à sa faible source cachée dans les montagnes. Ainsi, nous ne voulons pas savoir, nous aimons à oublier qu'Homère, le maître d'école de Smyrne, Homère, le mendiant aveugle, est le même dont les ouvrages nous charment à ce point. Il nous transporto parmi les dieux et les héros : or, il faudrait qu'on s'ennuyât bien dans leur société, pour y faire des questions sur l'huissier par qui Ton a été introduit. Il faut au contraire que l'illusion soit bien faible, et qu'on sente bien moins dans un ouvrage la nature que l'art, pour se montrer si curieux de ce qui regarde l'artiste. Ainsi, au fond, un homme de génie devrait se trouver bien peu flatté du désir que lui témoigne le public de* connaître sa personne. D'ailleurs quel avantage cela lui donne-t-il sur une marmotte, que le petit peuple n'est pas moins curieux d'avoir vue? Il n'en est pas moins vrai que la vanité des poètes français paraît s'en être fort bien accommodée. Car le public parisien, voyant combien un Voltaire était facile à attirer dans ce piège, combien un pareil homme se laissait aisément apprivoiser par des caresses équivoques, s'est donné plus souvent le même plaisir; et depuis ce jour, il est rare qu'une pièce nouvelle soit représentée sans que l'auteur ait à paraître devant le public, et sans qu'il soit fort aise d'y paraître. Depuis Voltaire jusqu'à Marmonlel, et depuis Marmontel jusqu'à Cordier, pour descendre au dernier échelon, presque tous sont venus s'exposer à ce pilori. Combien de pauvres pécheurs obligés d'exposer là leur visage ! Enfin la plaisanterie est allée si loin, que les membres un peu plus sérieux de la nation en ont été blessés. On connaît la spirituelle sortie du sage Polichinelle. Ce n'est que tout récemment qu'un jeune auteur a eu l'audace de laisser le parterre s'égosiller en vain à le demander. Il ne parut pas; sa pièce était médiocre : mais sa conduite n'en était que plus courageuse et plus honorable. J'aimerais mieux avoir mis fin à un pareil abus

SUJET DE MÊROPE. 18i

par mon exemple, que de lui avoir donné naissance avec dix Méropes,

{s^xxx\ii,Aseptembrei1Ql). — J*aiditquoc'étaitla3/é'o/?e de MafFei qui avait inspire à Voltaire Tidre de la sienne. Mais « inspiré » dit trop peu; car Tune est entièrement tirée de Taulre : fable, plan et mœurs, tout appartient h Maffei; sans lui, Voltaire n'aurait pas écrit de Mérope, ou en aurait écrit une tout autre.

Ainsi, pour bien juger de la copie, il nous faut d'abord connaître l'original italien ; et pour apprécieréquitablement le mérite poétique du dernier, il faut avant tout jeter un regard sur les faits historiques qui lui ont servi de fondement.

MafTei lui-même résume les faits de la manière suivante, dans la dédicace de sa pièce :

(( Quelque temps après la prise de Troie , les Héraclidcs c'est-à-dire les descendants d'Hercule, ayant rétabli leur domination dans le Péloponèse, le sort assigna à Cresphonte le territoire de la Messénie. L'épouse de ce Cresphonte s'appelait Méropc. Cresphonte s'étant montré trop favorable au peuple , fut assassiné par l'aristocratie, ainsi que ses fils, à l'exception du plus jeune , qui était élevé hors du pays chez un parent de sa mcre. Ce dernier fils, nommé ^Epytus, lorsqu'il fut devenu grand , se remit en possession du royaume de son père , avec des Arcadiens et des Doriens, et vengea la mort de son père sur ses meurtriers. — Voilà ce que raconte Pausanias.

tt Lorsque Cresphonte eut été assassiné avec ses deux fils, Polyphoute, qui était aussi du sang des Héraclides, s'empara du gouvernement; il contraignit Mérope à l'épouser. Mais le troisième fils de Cresphonte , que sa mère avait fait mettre en sûreté , tua plus tard le tyran et reprit la royauté. — Voilà ce que rapporte Apollodore.

« Mérope fut sur le point de tuer, sans le connaître , ce fils échappé au massacre; mais elle en fut empêchée à temps par un vieux serviteur, qui lui découvrit que c'était son propre fils qu'elle prenait pour le meurtrier de ce même fils. Celui ci, enfin reconnu, trouva, dans un sacrifice, l'occasion de tuer Polyphonte. — Voilà ce que nous apprend Hygin, chez qui iËpytus porte le nom de Téléphonte. »

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Il serait surprenant qu'une aventure qui présente des péripéties et des reconnaissances si singulières n'eût pa& été déjà mise à profit par les tragiques de l'antiquité. Comment ne l'aurait-elle pas été? Aristote, dans sa Poétique, parle d'un Cresphonte, où Mérope reconnaît son fils à l'instant même où elle allait le tuer, le prenant pour le meurtrier de ce même fils; et Plutarque, dans son second livre sur V Usage des viandes, fait, sans aucun doute, allusion à cette même pièce ^ lorsqu'il rappelle l'émotion qui s'emparait de tout Tamphitliéâtre au moment où Mérope levait la hache sur son fils : tous les spectateurs, dit-il, tremblaient de peur que le coup ne fût porté avant que le vieux serviteur n'arrivât. Aristote mentionne, il est vrai, ce Cresphonte s^ns nom d'auteur; mais comme nous trouvons un Cresphonte d'Euripide cité chez Cicéron et chez plusieurs écrivains de l'antiquité, il ne peut guère avoir eu en vue que l'ouvrage de ce poëte.

Le P. Tournemine dit, dans la lettre dont j'ai parlé plus haut:

« Aristote , ce sage législateur du théâtre , a mis ce sujet — (la fable de Mérope) — au premier rang des sujets tragiques. Euripide l'avait traité, et nous apprenons d'Aristote que toutes les fois qu'on représentait sur le théâtre de l'ingénieuse Athènes le Cresphonte d'Euripide, ce peuple, accoutumé aux chefsd'œuvre tragiques, était frappé, saisi, transporté d'une émotion extraordinaire. »

Jolies phrases; mais peu de vérités! Le bon Père se trompe sur les deux points. Sur le dernier, il a confondu Aristote avec Plutarque, et sur le premier, il n'a pas bien

1 . Si l'on admet cette supposition (et l'on peut la faire en toute sâreté , parce que, chez les poètes de Tanliquité, il n'était pas d'usage, il n'était même pas permis de se dérober mutuellement des situations aussi particulières), ou aurait, au passage cité de Plutarque , un fragment d'Euripide , que Josua Barnes n'a pas recueilli, et qu'un nouvel éditeur de ce poëte pourrait mettre à profit. [Note de Vauteur.) — Ce fragment se trouve en effet dans les éditions modernes d'Euripide. Quant au passage de Plutarque, il se trouve au t. X, p. 1S5 , de rédition de Reiske. (Trad.)

ARISTOTE SUR LA FABLE TRAGIQUE. i83

entendu Aristote. L'une de ces erreurs est une bagatelle; mais Tautre vaut bien la peine qu'on en dise deux mots, parce que beaucoup de lecteurs ont également mal entendu Aristote.

Voici le rapport des idées. Aristote recherche, dane le quatorzième chapitre de sa Poétique, quelles sont les aventures particulièrement propres i exciter la terreur et la pitié.

« Toute aventure, dit^il, doit se passer entre amis, ou entre ennemis, ou entre personnes indifférentes. Qu'un ennemi tue son ennemi, ni le projet ni lexécution n'éveillent d'autre compassion que cette compassion générale qui s'attache toujours au spectacle de la douleur ou de la perte de quelqu'un. Il en est de même quand il s'agit de personnes indifférentes. Conséquemment, les aventures tragiques doivent se produire entre amis : il faut que ce soit un frère qui tue ou qui veuille tuer son frère, un fils son père, une mère son fils, un fils sa mère; ou du moins qui leur fassent éprouver un dommage sensible, ou qui veuillent le leur faire éprouver. Or ceci peut arriver avec ou sans conscience, avec ou sans calcul ; et comme nécessairement l'acte ^'accomplit ou ne s'accomplit pas , il s'ensuit quatre classes d'aventures qui répondent plus ou moins à l'objet de la tragédie. La première est lorsque l'acte est entrepris sciemment , avec pleine connaissance de la personne contre qui il est dirigé, mais qu'il n'est pas accompli. La seconde, lorsqu'il est entrepris sciemment et réellement accompli. La troisième, lorsque Pacte est entrepris et accompli sans la connaissance de l'objet, et que l'auteur de l'acte ne reconnaît que trop tard la personne sur qui il l'a accompli. La quatrième, lorsque l'acte entrepris sans connaissance n'arrive pas à son accomplisse'* ment, parce que les personnes qui s'y trouvent impliquées se reconnaissent entre elles à temps ^ »>

De ces quatre classes, Aristote donne la préférence à la dernière; et comme il en donne pour exemple Faction de

1 . Noas traduisons ici , d'après Lessing , ayec une certadne liberté , le passage d* Aristote. {Trad.)

Mérope dans Cresphonte, Tournemine et autres ont entendu ces paroles, comme si Aristote déclarait par là que la fable de celte tragédie appartient à l'espèce la plus parfaite de la fable tragique en général.

Cependant Aristote a dit un peu plus haut qu'une bonne fable tragique ne doit pas avoir un dénoûment heureux, mais un dénoûment malheureux. Comment ces deux opinions peuvent-elles se concilier ensemble? Elle doit avoir un dénoûment malheureux, et cependant l'aventure qu'il préfère, d'après cette classification, à toutes autres aventures tragiques, finit heureusement. Le grand critique ne tombe-t-il pas dans une contradiction manifeste?

Victorius, selon Dacier, est le seul qui ait vu cette difficulté; mais comme il n'a pas compris ce qu'Aristote voulait dire dans tout le quatorzième chapitre, il n'a pas tenté le moindre effort pour la lever. Aristote, toujours selon Dacier, ne parle pas en cet endroit de la fable tragique en général : il veut seulement enseigner de combien de manières différentes le poëte peut traiter les aventures tragiques, sans altérer ce qu'il y a d'essentiel dans les faits que l'histoire rapporte; il dit enfin quelle est la meilleure de ces manières. Si, par exemple, le meurtre de Clytemnestre par Oreste était le sujet de la pièce, il y aurait, d'après Aristote, quatre plans qui se présenteraient pour traiter ce sujet : on pourrait en faire une aventure de la première, delà seconde, delà troisième ou delà quatrième classe : le poëte n'aurait plus qu'à considérer quelle serait la plus convenable et la meilleure. Traiter ce meurtre comme une aventure de la première classe, n'est pas possible, attendu que, d'après l'histoire, il faut qu'il s'accomplisse réellement, et par la main d'Oreste. La seconde classe? pas davantage : l'action est trop horrible. La quatrième classe? non plus; parce qu'ainsi Clytemnestre serait encore sauvée, et elle ne doit l'être à aucun prix. Par conséquent, il ne reste que la troisième classe.

La troisième! Mais Aristote donne la préférence à la quatrième; et cela non pas seulement dans certains cas

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