VICTOIRE
Me voilà, Madame.
LA COMTESSE
C'est bon. Monsieur de Valberg-, je suis enchantée de vous voir... vous avez été hier de la distraction la plus divertissante du monde; je vous aime à la folie comme cela.
LL MAltQUIS
Ce n'est pas là le moyen de m'en corriger, Madame.
Au contraire; c<'pendant, comme on dit souvent, les contraires se rapprochent quelquefois.
Et ainsi de suite. Je reconnais que cet emprunt est un peu excessif. Musset dut être ce jour-là en veine de paresse ou très pressé. 11 est heureux pour lui qu'il ne soi' pas l'auteur que de ce proverbe.
Dumas père est uii de ceux qui se sonl le plus délibérément emparés du bien d'autrui. Ses Louves de Machecoul reproduisent des passages entiers du Rob-boy de Walter Scott, à peine démarqués. M. Claude Mill {Gil Blas 7 sept. 1908) a découvert dans les mémoires historiques d'un certain Peuchet (1838) une histoire qui est le prototype de Monte- Cristo (1843). On y trouve exactement la même aîïabuiation, les mêmes épisodes, et sous d'autres noms les mêmes personnages, Dantès, Caderousse, Mercedes, l'abbé Faria, les déguisements de Dantès en abbé Busoni, l'épisode du marchand de diamants, la Garconte, etc.. Et M. Claude Mill conclut : « Tout cela n'empêche pas Monte-Cristo d'être un chefdœuvre. . . Si Dumas n'avait pas utilisé Peuchet, l'œuvre de ce dernier serait restée à la disposition d'un autre romancier qui n'en eût certainement pas tiré un aussi merveilleux parti ».
Dans Henri III et sa cour le faux rendez-vous et le piège d'amour ont été inventés par le sire de Montsoreau. Le mouchoir perdu est dans liesque ou Don Carios; le message galant du page avec la clef, également dan - Sciiiller. Le gantelet de fer dont le duc de Guise meurtrit le bras de Catherine de Clèves, le bras que la duchesse passe dans les anneaux de la porte de sa chambre pour arrêter les assassins sont dans Y Abbé de Walter Scott, et tous les autres détails figurent dans Anquetil, la seule source historique où Dumas ait puisé. Mais comme
rLA(;iAi r.i imiiation I3o1
(lil J.-J. Weiss à ce propos, «■ il no s'agissMil que (Je \''S en tirer. »
Si du père nous passons au fils, le même J.-J. W'ei-.-i prtHend (1) que la Dame aux Camélias est un décalque de la Vie de Bohême de Théodore Barri i-rc et iVIurger (Vnriélés, 1H49,; : la mort de Morguorile, c'est la mort de Minii: Duval père, c'est l'oncle Durauilin. I-^l il y a d'autres ressemblances citées. Cependant je ferai remarquer que si la pièce de Dumas fut créé en 185?, elle était «'crite depuis plusieurs ann(''es et le roman du même nom avait paru en 1848. Entin Marguerite Gautier avait existé, elle s'appelait Alphonsinc Plessis. Ce plagiat ne me paraît pas démontré.
On dit aussi que le mot célèbre : « Les aiïaires, c'est l'argent des autres », aurait été prononcé par le fmancier Mirés. C'est peu de chose, et le rôle de l'écrivain n'est-il pas précisément de recueillir ce que la vie pcnit lui fournir de typique?
La Chronique de Charles IX de Mérimée a servi d'étolTe aux Huguenots et au Pré aux Clercs.
Victor Hugo ne s'est pas plus gêné que Dumas père dans deux de ses ouvrages les plus connus. Son William Shakespeare contient des pages entières paisiblement démarquées ou découpées de Shakespeare et son temps de Guizot. Hugo va jusqu à copier les notes que Guizot met au bas de ses pages. Il en
I L-' drame hislor'ujue, page 197.
reproduit même les erreurs, ce qui affirme le tlagranl délit.
Voici quelques aperçus :
Guizot p. 40.
A la fête de la Sainte-Croix à Abiii^don, vinrent 12 prêtres et 12 ménestrels. Les premiers reçurent chacun 4 pence, les derniers 2 schellings et 4 pence.
Au prieuré de *Maxtoke les six ménestrels soupèrent dans la « chambre peinte »
éclairée par huit gros flambeaux de cire.
Hugo p. 262 (Hetzel).
A Abing don, à une tête de la Sainte-Croix, chacun des 12 prêtres reçut 4 pence et chacun des 12 ménestrels 2 schellings et 4 pence.
Au prieuré de Maxtoke, l'usage était qu'on fît souper les ménestrels dans la « cha mbre peinte », éclairée par huit grosses chandelles de cire.
etc.. etc.. Il y en a comme cela des colonnes entières (1).
Deux des plus beaux volumes des Misérables, VIdylle rue Pliimel et l'Epopée rue Saint-Denis sont à n'en pas douter, inspirés et imités étroitement du Cloître Saint-Méry de Rey Dusseuil (1832) ouvrag-e saisi et condamné au pilon, mais dont il est resté trois exemplaires, découverts par M. R. Dumesnil qui a relaté ce plagiat (1), Gavroche, dans Rey- Dusseuil, s'appelle Joseph, Marins s'y nomme
(Il Voir Philippe Heiiriol, Revue du Temps présent, 2 août 1912. (1) Voir Mercure de France 1" mai 1911.
PLAGIAT ET IMITATION 3o3
Charles, et les épisodes <Je la banirade y sonl à peu près pareils. Cela n'ôte rien de sa gloire à Hugo, el Edmond Biré, peu suspect de tendresse envers lui a eu raison de déclarer : « Le génie à ses privilèges,.. Je ne saurais lui reprocher davoir pris son bien là où il Ta trouvé. »
Chateaubriand fut souvent incriminé de plagiat. Voici ce qu'il répondit à ses détracteurs :
« J'ai peu puisé chez les anciens pour les comparaisons ; celles des Martyrs m'appartiennent presque toutes. Les personnes dont le jugement fait ma loi pensent que c'est peut-être, avec les transitions, la partie la plus soignée de l'ouvrage. On paraît surtout avoir remarqué la comparaison du lion dans la bataille des Francs, celle de la tempête, celle du chant du coq sur un vaisseau, celle de l'homme qui remonte les bords d'un torrent dans la montagne, et qui arrive à la région du silence et deJa sérénité; mais enfin j'ai dérobé quelques comparaisons à la Bible, à Homère, à Virgile : et la critique, qui j)rend tout cela pour imitation littérale, ne s'aperçoit pas que ces comparaisons sonl totalement changées.
i( Les « Argonautes « d'Apollonius de Rhodes, « Médée », d'Euripide; la « Guerre de Troie », de Ouinlus, de Smyrnc (c'est l'opinion de Lacerda, ont été misa contribution par Virgile. Croira-l-on qu'on reprochait à Y Enéide d'être écrite d'un style commun, et de tenir le milieu entre renflure el la
sécheresse? Périllus Faustinus avait fait un livre pour rassembler tous les vols de Virgile; Oclavius Avitu composa plusieurs volumes des seuls vers pillés et des passages des divers auteurs imités par ce grand poète. On sait généralement que Virgile a traduit Homère, mais on ne sait pas jusqu'à quel point cela est porté. Si on entreprenait de vérifier les imitations, la plume à la main, je ne sais pas s'il resterait vingt vers de suite, je ne dis pas seulement à \\( Enéide », mais encore aux « Bucoliques » et aux « Géorgiques ». Qu'est-ce que tout cela prouve contre Virgile? Rien du tout.
« Mon amour propre, comme auteur, a donc de quoi se consoler; mais je ne puis m'empècher de gémir sur le misérable esprit qui règne dans notre littérature. Quelle idée doivent prendre de nous les étrangers, enlisant ces critiques, moitié furibondes, moitié bouffonnes, d'où la décence, l'urbanité, la bonne foi, sont bannies; ces jugements où l'on n'aperçoit que la haine. Tenvie. l'esprit de parti, et mille petites passions honteuses? En Italie, en Angleterre, ce n'est pas ainsi qu'on accueille un ouvrage : on l'examine avec soin, même avec rigueur, mais toujours avec giavité. S'il renferme quelque talent, on s'en fait un titre d'honneur pour la patrie. En France, on dirail quwi succès littéraire est une calamité pour tous ceux qui se mêlent d'écrire.
Je suis las de recevoir des insuites pour remerciements des plus pénibles travaux. Dans aucun temps,
dans aucun pays, un liouinieqiii aurait consacré hnil années de sa vie à un long ouvrage, qui, pour le rendre moins imparfait, eût entrepris des voyages lointains, dissipé le fruit de ses premières études, quitté sa famille, exposé sa vie; dans aucun temps, dis-je, dans aucun pays cet homme n'eût été jugé avec une légèreté si déplorable ».
Catulle Mendès mena grand bruit contre le compositeur f^eoncavallo, auquel il reprochai l de lui avoir volé dans ses Pagliacci la scène capitale de la Femme lie Tabarin, où se trouve l'idée du spectacle de théâtre joué au naturel.
Mais Mendès avait tout lu. et sans (Joute aussi la Tragédie Espagnole de Thomas Kid, camarade et contemporain de Shakespeare, où l'on retrouve la même nivention.
En littérature il est piudent de ne jamais crier ■' au voleur ! ».
Jules Bois eut à soutenir un procès en contrefaçon intenté par un M. Haoks, auteur du Courrier de Chine auquel l'auteur du ]'aisseaii des Caresses avait assurément largement empnuité. Les juges dél)Oulèrent Hacks de sa demande en dommages-intérêts, mais estimèrent que du point de vue littéraire proprement dit Jules Bois méritait d'être blâmé par la critique. Voilà donc Bois rangé dans la catégorie des illustres criminels dont je viens de dresser la liste de proscription. A titre de curiosité je donne ciaprès le principal attendu du jugement, rendu après
plaidoiries de \P' Cazavau, Fouiileul et ViJal- Naquet :
«< ... Attendu que toutes ces parties du Vaisseau des Caresses donnent à l'œuvre de Jules Bois un caractère propre; que les deux ouvrages ont des buts différents et qu'il est impossible de confondre ; que si l'exécuteur du roman peut encourir le blâme de la critique littéraire pour avoir fait au Courrier de Chine des em]irunts trop visibles, l'ensemble du Vaisseau des Caresses forme une œuvre originale ; que les idées ou les expressions prises ou puisées dans le Courrier de Chine n'apparaissent que dans certaines parties de l'ouvrage de Jules Bois et sont insuffisantes pour faire décider qu'une atteinte a été portée au droit de propriété de Hacks; qu'au surplus, il n'est nullement justifié que la publication du Vaisseau des Caresses, faite en 1908, a occasionné un préjudice à Hacks, donl le Courrier de Chine élsiil publié depuis 1891.
M Hacks a été, en conséquence, déboulé de sa demande en dommages-intérêts.
Voici un autre charmant exemple de plagiat effronté. Sous la signature de Jean Lorrain on lit dans VEcho de Paris du 10 octobre 1894 :
PÏ.AGIAT ET IMITATION 357