LA PLUS BELLP] DU PALAIS
SOUVENIRS I)K Vir.LKS D'KAIJX
On dansait aulrefois dans ce casino : des jeunes gens do la localité, brillants fils à papas enrichis dans le commene des huiles et des langues de morues, valsaient tous les soirs sur de coupables airs d'Offenhach; des demoiselles à marier de Rouen et d'Yvotot, prudemment (Jérolletées parles soins de leurs mères, s'abandonnaient chastement dans leurs bras, car c'était une plage de famille, une station bourgeoise où plus d'un mariage, dit de raison, situations el fortunes égales, s'ébauchait devan* les vagues indifférentes; les hôtels à sept francs par jour, tout compris, y regorgeaient dès la lin juillet de touristes économiques, ignorants encore des billets circulaires; une petite troupe étonnante d'entrain, vu le prix des abonnements, y servait trois fois la semaine a Galathée ». le « Caïd » et « la Fille du Régiment » à des âmes sentimentales et pâmées de vieilles dames dont l'ancienne salle Favart avait vu les fiançailles.
C'était l'époque des élégances bon marché, touchantes cependant dans leur mélancolie, l'époque des gants rajeunis par les benzines el des complets de molleton blanc exécutés au Petit Matelot, le grand faiseur de cette petite ville, cette petite ville de mon cœur.
0 apparences de bonheur si pardonnables! ô contemporaines beautés de mes vingt ans qui vieillissent aujourd'hui dans les dentelles noires, au coin du feu, sans avoir pu comprendre le pourquoi de la conduite du petit valseur un peu bizarre qui leur récitait du Musset dans les coins avec une si chaste ardeur] ô époques brillantes et irresponsables que mon cœur de foi assagi depuis regrette et pleure! On dansait autrefois dans ce casino.
Depuis quon ny danse plus, les salles en sont bien désertées avec leurs inutiles gardiens décorés en drap bleu à boutons de métal. La salle où on lit les journaux, toujours de vingt-quatre heures en retard, à toujours, pour vous en chasser, une vieille dame au râtelier flottant, dont le bruit permanent de succion en vue de fixer sa mâchoire vous fait tomber le Temps des mains; des parapluies mouillés y moisissent toujours dans un coin avec une odeur fade, et quant à l'ancienne salle des jeux, toupies hollandaises, jockey-billards, vitrines de lots pour tombolas, on y a installé aujourd'hui les petits chevaux, — « Faites vos jeux, rien ne va plus » — et des messieurs en bérets blancs et chaussés d'espadrilles y confient, très affairés, de mystérieuses martingales à de grosses dames en boléros.
On dansait autrefois dans ce casino.
Une autre salle sert de remise au piano à queue dantan. — 0 ballades incurablement romanesques de Chopin, encore une génération que vous avez
PLAGIAT ET IMITATION iioD
enterréel — Ce piano à queue d'antan, combien de fois me suis-je accoudé sur sa table d'harmonie, taudis fju'Elle (j'avais une Elle toutes les saisons), Ida, Dorothée ou Hélène, ses blanches mains un peu gourdes sur les touches, aimait, croyait que lamour n avait pas été connu avant elle, n'avait pas été connu avant la venue de son cœur distingué et dépareillé et s'apiloyaiL 6 ballades! sur vos exils incompris. Nul ne soulève aujourd'lmi la draperie à fleurs fanées qui couvre ce piano d'antan, mais aussi, de la terrasse du coupable casino, on a vue sur une saine et drue pelouse verte, oii toute une Jeunesse en vérité moderne, musclée, douchée et nullement romanesque s adonne à l'hygiène et au lawn-lennis : l'ère des valses de Chopin est définitivement passée, les jeunes fdlee instruites et libres de notre temps ne cultivent plus leur âme immortelle, n'ont que faire de Musset et, au lieu de rêvasser sur des phrases de romance, font, élégamment chaussées de cuir fauve, les cent pas en compagnie de petits jeunes gens en tenue de bicyclisles; mollets et bras nus triomphent dans des jerseys collants et elles ne décident de leur dot, les demi-vierges modernes, qu'après mûr examen du fiancé au bain, après l'épreuve de la sortie de l'eau, car on ne danse plus, hélas! dans ce casino.
JEAN LORRAIX.
Tout ce qui dans celle nouvelle est en caractères
italiques est textuellement copié dans le Miracle des roses de Jules Laforgue. (Moralités légendaires).
Et je vois d'ici le sourire pervers de Jean Lorrain écrivant après son nom cette admirable injonction : Reproduction interdite.
Au surplus, Jean Lorrain ne s'est pas borné là. Voyez Paris aux Champs (Echo de Paris, 10 août 1895).