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LES ILLUMINATIONS

Madame établit un piano dans les Alpes. La messe et les premières communions se célébrèrent aux cen t m illc autels de la cathédrale .

Les caravanes partirent.

Et le splendide hôtel tut bâti dans le chaos de glace et la nuit du pôle.

Le reste de ce paragraphe est à peu près dans les mêmes conditions, ajoute Paul Verlaine qui signala ce larcin dans le Mercure de France de septembre 1895.

Perversité, ai-je dit.

« Flemme », paresse, un jour de veulerie intellectuelle, m'ont dit quelques autres. Un jour, soit, mais pas deux. Peut-être Jean Lorrain plagiait-il tout simplement par enthousiasme, par admiration, par imprégnation, ce qui allait assez bien avec son caractère fervent et spontané .

En tout cas il choisissait bien. Après .Jules Laforgue, Arthur Rimbaud. Le plagiat par amour, vous dis-je.

Un M. Samuel Gross de Chicago fit il y a quelques années un procès à Edmond Rostand, prétendant que ce dernier avait puisé son Cyrano dans une de ses pièces intitulée The merchant prince of Coruille. Lt' poète français prouva aisément qu'il ne s'était nullement inspiré de la pièce américaine. Mais à propos de Chantecler, il y a lieu de signaler une coïncidence assurément curieuse : on sait que l'idée originale, le point de départ, le support de la pièce est que le coq s'imagine que c'est lui qui fait lever le soleil, et qu'il tombe dans le plus profond déso-poir un matin (ju'ayanl oublié de chanter il voit \c soleil se lever sans lui. Or, bien longtemps avant l'apparition de Chantecler, le 30 avril 1898, avait paru dans Le Rire un spirituel dessin de Roubille représentant un coq dressé sur ses ergots face au soleil levant, avec pour légende : « Si je ne chantais pas le matin, savoir si le soleil se lèverait ».

Oui saura jamais si ce n'est pas ce dessin qui a inspiré son œuvre à Edmond Rostand ? Il n'en faut quelquefois pas davantage, et nous avons cru juste de rendre à Roubille ce qui est à Roubille.

Enfin la situation de F Otage de M. Paul Claudel rappelle d'une manière frappante celles de la Tosca de Sardou et de Severo Torelli de Coppée, lesquelles évoquent celle de Madame deLuz, dans un roman de Laclos. C'est toujours, dans ces quatre ouvrages, un méchant homme qui veut acheter les faveurs d'une femme en profitant du pouvoir qu'il détient sur un être cher à celle-ci.

J'arrêterai là ce long chapitre (que j'aurais pu aisément décupler), assuré d'ailleurs de n'avoir convaincu aucun de mes orgueilleux et « originaux » confrères par ce modeste Eloge du plagiat.

Il s'agil d'un problème plus imporlanl qu'on ne pense. Pour beaucoup de gens la littérature, Tart sont (ios objets secondaires, accessoires, qui ne jouent pas un rôle capital dans l'organisation sociale des peuples. Nos maîtres politiques mettent au premier plan les tarifs douaniers, les syndicats commerciaux, la multiplication des transports, le percement de nouveaux canaux, bref tout ce qui paraît de nature à augmenter la prospérité matérielle, la richesse. Quant à la littérature, au théâtre, ce sont là plaisirs d'agrément — le circenses à côté du panem — et de l'avenir desquels il ne leur paraît pas fort nécessaire de se préoccuper.

L'erreur fut déjà signalée par Barbey d'Aurevilly, cette haute conscience, qui écrivait dans le Nain Jaune il y a juste cinquante ans : « A aucune époque le théâtre na eu chez nous la gravité d'Institution, (ju'il aurait dû avoir... Quand ce n'est ni «le la grandeur ni de la beauté des (cuvres, ni du respect des mœursel de l'intelligence publique, ni de l'éducation

du peuple qu il s'agit, ni de rien enfin de ce qui pourrait faire du poste de directeur une grandiose magistrature, le théâtre n'est plus qu'une vaste boutique. » Paroles dignes de celui que Lucien Descaves a eu raison d'appeler « le grand prévôt des théâtres », paroles que ne devraient point négliger nos politiques à courte vue. Assurément la richesse des peuples , leur bien-être est un problème capital. Mais la grande, la surprenante leçon de cette guerre formidable, de ce conflit multiforme et chaotique en apparence, c'est que nous nous trouvons en présence de deux conceptions, de deux idées, l'idée autocratique d'une part, l'idée libertaire de l'autre.

L'avenir et la culture de l'idée doivent donc nous intéresser au même titre que l'avenir matériel. Ils doivent l'un et l'autre être au premier plan de nos préoccupations. Or le théâtre, plus que le livre, exerce une action directe sur la formation des mœurs; c'est une tribune où le verbe se fait chair et dont, par l'illusion qu'on y donne de la vie, l'emprise est irrésistible, par quoi s'explique l'attrait que la scène a fomenté de tous temps.

Que sera le théâtre de demain? C'est presque une devinette, une charade qui a cours présentement dans le monde des coulisses. Petit jeu très grave et assez innocent. Distraction des gens de l'arrière. On se rencontre dans les couloirs, au café, entre deux répétitions, ou deux premières. On hume le vent pour savoir d'où il soufflera. Le théâtre sera-t-il gai

OU sérieux, palriolique peuL-ôlre?Ou ce qu'on appelle la pièce de guerre »? Ou historique, hé! hél il se pourrait. L'auteur gai, le comédien farce pérorent : ' Après la guerre, mais on voudra échapper au cauchemar, on aura hâte de rire, d'oublier... ce sera une liénésie d'amusement. » Le psychologue réplique • ju'on voudra de la psychologie, et l'auteur pessimiste s'écrie que les hommes seront toujours féroces, et plus que jamais.

Je ne me sens pas de force à donner le mot de la charade, mais il me paraît impossible, dénaturé qu'un pareil cataclysme disparaisse sans laisser de traces. Toutefois je pense que les genres, tous les genres subsisteront comme par le passé et que ce n'est pas cela qui changera, mais seulement la conception des faits, des êtres. Je pense que certaines manières de regarder ne seront plus les mêmes, que certains contlils, certaines situations théâtrales n'auront plus cours, et que certaines choses qu'avant la gueire on jugeait imporlanles passeront au second plan, alors que d'autres sentiments, auxquels on ne croyait plus, reprendront leur vraie place.

Le pessimisme, notamment, aura du plomb dans l'aile. On a dit qu'i'. 'lait le fruit de la dépression morale née chez nous à la suite de nos désastres de 187(1. J'avoue pour ma part n'avoir jamais compris cette filiation. El en elTet, depuis 1870, la F'rance n'a cessé de grandir, de panser ses plaies, de travailler et d augmenter son crédit. Si, république pacilique

et pacifiste, elle ne s'est pas entièrement consacrée, comme sa redoutable voisine, à forger des outils d'agression préméditée, il n'en demeure pas moins qu'elle n'aurait pas pu en si peu de temps improviser une défense aussi magnifique, si elle n'avait pas trouvé en elle des ressources de crédit et de préparation latente, affectées jusqu'alors, il est vrai, à d'autres objets. Je ne puis donc croire que le pessimisme de ses intellectuels provienne de son ancienne guerre. Je croirais plutôt qu'il dérive, qu'il est le long aboutissement, bien antérieur à 1870, de la deséruction progressive de la foi, dans lous les domaines, foi religieuse, foi politique, et même de la foi rationaliste, dont la science est encore loin d'avoir fixé indiscutablement les bases et le statut définitif. Bien avant la grande guerre de 1914, et depuis 1848 jusqu'à nos jours, la Société française apparaîtra aux yeux des penseurs futurs comme en proie à un véritable chaos de croyances contradictoires, à un sourd et obscur travail de fermentation et de décomposition intellectuelles, à une lulLe incessante et parfois violente en Ire des partis également convaincus de Texcellence de leur doctrine et voulant la faire triompher, partis qui d'ailleurs, aujourd'hui encore en pleine guerre, en plein péril n'ont point désarmé et ree^tenl irréductibles. Et par dessus tout c 'la, sur les ruines de toutes ces croyances, un seul sentiment parait avoir dominé dans les milieux bourgeois européens : le désir de s'enrichir, afin de jouir

largement de la vie. Comment veut-on qu'en présence d'un pareil miilaise, d'un pareil déficit de tout idéal, les intellectuels ne soient pas devenus pessimistes?

Certes je ne cherche point à les excuser; je suis convaincu qu'ils se sont trompés tant comme sociologues que comme artistes. Ils ont manqué de foi, donc ils ont manqué de clairvoyance, car la foi seule a les yeux ouverts. Mais ce n'est pas tout à fait de leur faute; le public y est pour quelque chose, je Tai déjà suggéré dans ce livre. C'est bientôt fait de dire des auteurs qu'ils corrompent le public. Mais si le public n'était pas si docile à leurs enseignements, les auteurs ne seraient sans doute pas ce qu'ils sont.

La guerre, je l'ai dit ailleurs, modifiera le scepticisme des classes bourgeoises. Rien qu'en lisant la sèche nomenclature des citations à l'ordre du jour, l'on assiste à une floraison prestigieuse dactes sublimes, je ne dis pas seulement de bravoure., — c'est dans la race et personne n'en ajamais douté — mais d'actes de générosité, de sacrifice total d désintéressé. Et ce sont, par centaines, par milliers, des soldats qui, blessés eux-mêmes, recueillent leurs dernières forces pour sauver leur officier ou tel de leurs camarades sous le feu des mitrailleuses; et ce sont d'autres qui se font tuer, non même pour défendre une tranchée ou un ouvrage militaire, mais pour préserver une ambulance, ramener des malades, des blessés. El parmi les civils des contrées envahies que de traits admirables, que d'é-

nergie, que de périlleuse dignité au moment do l'invasion; et à l'arrière, comment ne point admirer toutes ces infiraiières volontaires qui donnent sans compter leurs forces, leur grâce, leur jeunesse à des soins rebutants? Enfin dans les usines, les ateliers, que d'activité, que de fatigue solidaire I

En présence de si grandes preuves d'abnégation, de volonté, de fraternité humaine, non pas exceptionnelles, mais innombrables, il me paraît impossible que le pessimisme et le mépris de Thumanité puissent désormais continuer à régner en maîtres dans la production dramatique. J'entends bien que les persifleurs ne désarmeront pas, et qu'ils allégueront que notre admirable sursaut n'est qu'un état de crise créé par le péril et la nécessité, après quoi les hommes reviendront à leur égoïsme. La preuve n'en aura pas moins été faite des trésors que la pioche des envahisseurs a mis au jour. Et le public en a eu si bien conscience qu'il a déjà témoigné son indilïérence et sa réprobation à certaines œuvres; à la Comédie française il n'a pas accueilli sans murmures les Noces d'argent àe. M. Paul Géraldy, où l'auteur peignait en traits assez cruels les rapports des enfants et des parents. Depuis la guerre les liens de famille se sont resserrés dans l'angoisse et la douleur, et limage de la mère à repris toute son ampleur, son symbole de protection, d'amour et de réconfort. C'est cette image que ces jeunes combattants emportent au fond de leur cœur en allant au danger, à la mort. Et c'est

pourquoi la peinture de M. Géraldy a paru fausse et hors de saison. Il y a là un indice. Il est môme permis d'espérer davantage, car ce ne serait qu'un bien potit résultat pour de si grands événements; je veux parler d'un théâtre héroïque. La plupart des auteurs contemporains se sont plu à n'étudier que les lares et les bassesses; je sais bien que le vice esl plus pittoresque que la vertu, plus typique, du moins le croit on. Les honnêtes gens sont d'une teinte neuln-; comme les peuples heureux ils n'ont pas d'histoire — ni d'histoires; tandis qu'un bel escroc, une belle aventurière, cela vous a tout de suite de l'allure, cela peut se marquer en traits saisissants, bien faits pour tenter l'artiste. Et en second lieu les passions viles ou désordonnées, instigatrices de drames occultes, fournissent en apparence une plus riche matière au dramaturge.

Mais voilà précisément Terreur que je voudrais relever. Les passions élevées, le domaine de la volonté opposée à l'instinct n'est pas moins riche que l'abjection — etsansdoule l'esl-il bien davantage. C'est une sottise étroite, bien digne de la myopie du réalisme, de croire que la générosité, la foi, l'enthousiasme ne sont ni pittoresques ni plastiques. Demandez-donc à un sculpteur si, plutôt que de modeler sur une place publique la statue rabo:-. grie de l'avarice, il n'aimera pas mieux ériger c;i plein marbre la Victoire de Samolhrace éployanl s?s ailes dans l'azur. La benuté morale de l'homme ( s'

un bloc admirable où depuis cinquante ans nos artistes refusent de porter le ciseau, probablement par un sentiment obscur de leur insuffisance. Voyez donc ce qu'un Corneille a su en tirer, voyez ce qu'il a su faire de l'amour de la patrie dans Horace, de la clémence dans Ciima, de l'enthousiasme religieux dans Polyeiicte. La beauté à toutes les raisons d'être la matière du théâtre de demain. Elle seule est féconde, elle seule est variée, car la générosité, l'élan affectent mille formes, et Tégoïsme infiniment moins. Il y a mille façons d'ouvrir les bras, il y en a qu'une seule de les fermer.

Oui, il est faux de dire que la beauté ne fournil pas. Dernièrement je suis allé voir jouer Nicomède à la Comédie-française. On me permettra d'en rappeler le sujet : c'est l'histoire d'un jeune prince, grand capitaine, loyal, intrépide, chevaleresque, qui se trouve mêlé, dans une cour d'Orient, aux sombres intrigues d'une diplomatie criminelle, où il est menacé de perdre et la vie et la femme qu'il aime. Ce pourrait être une histoire contemporaine, qui .se passerait dans les Balkans. Nicomède fonce droit devant lui, à visage découvert, et il parvient à triompher de tous ses tortueux adversaires en les dominant par sa droiture et par sa générosité. Est-il un spectacle plus singulier ? Enfin, couronnement admirable de ce drame qui se pourrait sous-titrer La contagion de la beauté, les misérables ennemis de Nicomède, sentant passer sur leurs têtes le souffle de

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la grande vertu et sa merveilleuse domination, s'inclinent avec joie devant une si noble victoire, et se reconnaissent meilleurs />oa/* acoir élé traités comme s ils Vêtaient, Quelle force! quel réconfort ! Et quel magnifique sujet de pièce moderne... pour celui qui en aurait les épaules.

Et ne croyez point, surtout, que Nicomède soit un personnage romantique, ni une figure romanesque, d'une fade noblesse comme n'auraient pas manqué de le concevoir ou de le juger nos auteurs d'aujourd'hui. Corneille en a fait un jeune prince éblouissant desprit et d'ironie acérée, qui, tout en gardant une loyauté suprême, désarme d'un revers de main ses habiles et puissants adversaires.

Et Ton sort de là transporté, charmé, étonné de cet aspect inattendu de la Beauté..., et Ton en sort meilleur et plus fort qu'on n'y était entré. Je ne suis pas un prédicateur et j'ai montré dans ce livre que l'art ne devait point prêcher la morale. Corneille luimême était amoral, comme tous les vrais artistes. Mais de ce que la morale ne doit point être le but de l'art, il ne s'ensuit point que l'art ne soit qu'un spectacle. Toute belle œuvre enseigne, et d'autant mieux qu'elle n'y tâche point délibérément. De Nicomède nous emportons de la force morale, et mieu.K encore de la force d'idées, celle-là qui nous a manqué jusqu'à la guerre, parce que nous n'avions plus le sens des réalités. Car Corneille n'est pas qu'un professeur dhéroïsme, c'est aussi un éducateur poli-

tique. Il y a dans Xicomède un personnage secondaire, lambassadeur Flaminius, qui nous offre une peinture magistrale de la politique romaine. Tout ce côté de l'œuvre est une leçon éternelle et profonde dont pas un trait n'a vieilli et où nos idéologues socialisants, nos hommes d'Etat pourraient encore puiser des enseignements féconds. Pendant la durée de celte guerre effroyable, j'ai souvent entendu des gens s'écrier : « Ah ! si nous avions un Napoléon ! »

un Napoléon? N'oublions pas que ce grand homme au coup d'œil d'aigle n'allait au théâtre que pour y entendre du Corneille, qu'il le lisait, qu'il en était tout pénétré. Et rendons-nous compte de ce que vaut pour un pays un Corneille, pour être à même de faire la leçon à un Napoléon.

Et ne croyons pas surtout que le théâtre héroïque soit le théâtre à panache, ni à costumes, ni le théâtre en rose, ni le théâtre en bleu. C'est d'autre chose qu'il s'agit. Corneille, Shakespeare, Racine, Schiller, Cœthe, Calderon ont connu la vilenie, ils ont peint des monstres terribles. Personne n'a été plus clairvoyant que ces grands hommes. Mais à côté des méchants ils ont su dresser des figures magnifiques et dominatrices, des âmes pures et merveilleuses. Bref ils ont su faire une synthèse du monde, harmoniser le sentiment avec la pensée, in.iter le spectateur à la méditation, le conduire par l'émotion jusqu'aux régions de l'intelligence. Autrement dit leur œuvre est un microcosme. Ils nous montrent, en transpo-

-ition, la deshnéc des hommes IcUe qu'elle est, avec leur petitesse. <'t leur grandeur, mais auec leur volonté, leur énerfrie , leur signification symbolique daus le bien comme dans le mal. Or la volonté, lénergie, même employée au mal, est d'un meilleur (exemple que la médiocrité et la veulerie. La grande lare du théâtre moderne est peut-être moins de nous avoir j)résenlé de vilaines Ames que de nous avoir montré presque uniquement des âmes débiles, médiocres et piomples aux irichelés. \os auteurs traitent Tllumanité avec une espèce de pitié ironique et méprisante; ils ont Tair de nous dire : « Les hommes et les femmes sont des fantoches. Ce n'est pas qu'ils soient bien méchants, mais ils sont faibles et sans résistance devant les passions. Pardonnezleur. »

11 n'y a pas de langage plus déprimant que celuilà. Et — chose plus grave au regard de Tari — il n'y en a pas de plus faux. L'Humanité renferme des trésors d'énergie — c'est prouvé maintenant. Qu'on nous les montre désormais ! Nous avons soif de spectacles qui seront des leçons de volonté et non plus des leçons de défaillance. C'est au public de les exiger. Auteurs et directeurs sont ses serviteurs, qu'il avait peu à peu laissés devenir ses maîtres, ses mauvais maîtres. Les lois de l'art sont celles d'une démocratie, et le public, comme les nations, n'a jamais que le gouvernement qu'il mérite, qu'il s'attache à mériter. A lui donc de j)rotestcr. à lui do ne

pas subir les fausses peintures, les psychologies en toc qu'on lui présente, les masques uniformément aveulis, les personnages en baudruche que l'auteur a peints couleur de bronze [iourlui donner le change.

Et vous, mesdames, ô femmes françaises de si grand bon sens, dites-moi que vous ne voudrez plus vous reconnaître en ces personnes étranges qui tournent de l'œil et se laissent choir sur un sofa à la première moustache en croc qu'elles rencontrent. Vous ne tolérerez plus sans sourire des personnages dans le genre de cette Edith de V Elévation (Bernstein) qui se pâme aux bras d'un piètre sire, sans même se douter de combien son mari lui est supérieur — ou de cette Charlotte du Scandale, femme du monde, mère digne et respectée, qui aime son mari, et qui se donne un soir à un aventurier de table d'hôte parce qu'il « a des yeux de velours » et, déclare-t-elle, parce que « ses doigts sentent la cigarette orientale et le cuir de Russie », et encore parce qu'il réalise «l'idéal qu'elle s'est fait dans sa province ». Que tout cela est faux, convenu, suranné, « théâtre » ! D'abord les provinciales sont encore plus averties, le cas échéant, que les Parisiennes. La province! Mais nous en sommes presque tous, et M. Henry Bataille (1) luimême en est. A d'autres, mesdames, à d'autres!

Qu'on rende enfin la scène aux poètes, les seuls

(1) Je ne conteste pas le talent de M. Henry Bataille, qui est incontestable, ni la valeur de M. Bernstein. Je ne parle ici que de tendances et de certains défauts d'observation.

• jui voient clair, ju-lc el loin, les seuls realisles nnthentiqiies.

Le poèlc n'est pas ce qu'un vain peuple pense; ce n'est pas du tout un rôveur à la lune, un illusionniste, un phraseur, un flûtiste, un confiseur du verbe qui sait envelopper de jolis riens dans les papillolles dorées de la rime.

Ce n'est même pas nécessairement un homme qui écrit en vers. Non! Le poète est exactement le devin, le prophète de la vie; c'est celui qui voit, qui sent ce qui échappe aux autres. 11 possède le don magnifique et mystérieux d'éterniser l'instant, d'écarter les apparences, de sonder les assises de la vérité. Le poète est celui qui ne se trompe pas et qu'on ne trompe pas. S'il arrache le vêtement des mœurs transitoires, c'est pour montrer le nu des passions éternelles. Il ne se soucie ni du temps, ni des lieux, ni des modes, mais de Thomme. Lui seul a le sens des ensembles, car il regarde d un sommet . Et lui seul a le sens de la justice, car lui seul a le sens de l'amour. Aimer l'Humanité n'empêche point de la juger, bien au contraire. Mais aimer le justiciable engendre seul une justice féconde. Dédaigner, mépriser l'Humanité, comme ont tait les dramaturges modernes, c'est rendre une justice stérile, une juslice proche de l'iniquité.

Qu'on ouvre donc la porte aux poètes — en prose ou en vers — vrais visionnaires du réel. 11 est entendu — ce sont les directeurs et les auteurs inté-

ressés qui propagent ce bruit — il est entendu que le théâtre des poètes ne fait pas le sou. Quel mépris, non pour les poètes, mais pour l'intelligence du peuple le plus spirituel de la terre!

Mais surtout quelle erreur ! Des faits sont là qui prouvent le contraire, qui démontrent Fempressement du public pour les beaux spectacles d "art, quand par hasard un directeur intelligent fait un effort en ce sens. Rappelons-nous, entre autres, que maints soirs on a refusé du monde au Marchand de Venise, si curieusement monté par Gémier, et que iOiseau bleu, de Maeterlink, a eu plus de deux cents représentations au théâtre Réjane: que Pelléas el Mélisande depuis plus de dix ans tient l'affiche à l'Opéra- Comique, et que, dans un autre ordre, le théâtre d'Edmond Rostand, devenu populaire, a fait la fortune de ses entrepreneurs.

Cessons donc de calomnier le public français. Il aime à rire, c'est entendu, mais il aime aussi à méditer et à s'enthousiasmer. La blague et la gaudriole ne peuvent pas être Tunique aliment d'une si belle nation. N'est-il pas temps de le comprendre?

J ai cité Shakespeare, Mseterlink, Rostand, mais qu'on m'entende. Par théâtre héroïque je ne signifie pas que le théâtre vulgairement dit « poétique ». Le drame en prose, la synthèse philosophique, les grands tableaux épiques de la société moderne, les vastes problèmes du monde nouveau, le symbole, la peinture des groupes dans leur activité totale, l'âme des

foules, ou encore la fantaisie supérieure se jouant allégoriqueraenl de la destinée des hommes, ou la farce même si elle est grandiose, tout cela fait partie (lu théâtre héroïque, tout cela peut intéresser le public et ressusciter le théâtre.

Parfois, quand j'y songe, j'en aiiive à croire que les scènes dites « à côté » ont causé plus de mal que de bien. Certes elles ont révélé un centon d'auteurs de talent et quelques belles œuvres étrangères. C'est beaucoup. Mais par contre elles ont ancré dans le cerveau des directeurs et de leur entourage littéraire — et solidement hélasl — cette idée que les œuvres originales et fortes ne sont faites que pour les 1.500 personnes qui assistent aux répétitions générales et aux deux premières représentations où les théâtres à côté invitent leur public. Résultat déplorable, qui témoigne une fois de plus du profond mépris que les entrepreneurs de spectacles professent pour les « payants ». Mépris voisine avec méprise. Qu'on essaie, on le verra. Car ce ne sont certes pas les forces, les fiers et les généreux talents qui nous manquent, ni les talents originaux capables dinnover, d'infuser un sang nouveau au théâtre. N'y a-t-il pas, dans cette méconnaissance d'une partie de nos richesses intellectuelles, — la plus belle — quelque chose de douloureux, d'absurde, de sinistre et de grotescjue à la fois? Nous avons les écrivains. Qu'on fasse appel à eux — et ilemain il y aura quelque chose de changé sur la scène française.

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