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Drame ancien, drame moderne

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ÉMJLE FAGUET

Paris, 5, rue clc Mézièrcs

Armand Colin et C% Editeurs

Libraires de la Société des Gens de lettres

Tous droits réservés.

De la nature de l'cinotion dramatique.

Quelle est, ca son fond, la nature de Témotion dramatique?

La question n'est pas nouvelle et Saint-Marc- Girardin la posait jadis, après beaucoup d'autres, on tête de son Cours de littérature dramalique; et voici que Testimahle M. Ilerckenrath se la propose encore une fois à lui-même dans ses Problêmes d' esthétique et de morale. M. Ilerckenrath est un professeur du Lycée de Gronini,nie et un homme qui ne laisse pas d'avoir dos idées originales. Or il se demande, comme il a pu vous arriver de vous le demander à vous-mêmes :

<s Le plaisir que nous procure la représentation

IIRAMK AKCIF.X, DIIAM;-: MODKHNE. 1

(Tune tragédie ne paraît-il point au premier abord une jouissance barbare? Nous regardons la souffrance avec avidité, au lieu d'en détourner les yeux. Ce plaisir serait donc de même nature que celui que certains individus éprouvent à voir abattre un animal ou à assister à une rixe sanglante?... Comment en somme un homme peut-il prendre plaisir à la souffrance d'autrui? Et comment celui qui en est affecté péniblement et qui en pleure peut-il aimer cette émotion? »

C'est précisément à ces questions que répondait Saint-Marc-Girard in en disant : « Le fond de l'émotion dramatique c'est la sympathie de l'homme pour l'homme ». Nous allons au théâtre pour nous apitoyer sur les malheurs des hommes parce que nous les aimons; nous épousons leurs chagrins, leurs douleurs, leurs deuils et leurs désespoirs, etc.

Ceci, quoique ingénieux, n(* m'a jamais bien

convaincu. Rechercher, notez ce point, car tout est là, rechercher le spectacle d'une douleur humaine pour s'apitoyer sur elle, ne me paraît pas d'un cœur extraordinairement sensible et éminemment philanthrope.

Rencontrer une misère humaine et la plaindre et surtout la secourir, et « la secourir, jusqu'à s'y associer », pour rappeler le mot charmant de Mérimée sur Nodier, oui, c'est ceci qui est d'un cœur bon. Mais rechercher une douleur humaine dans le dessein d'en être ému, et dans la conviction consolante, que, du reste, on n'aura point du tout à la secourir, je ne vois pas en quoi cela révèle sympathie de l'hornme pour l'homme; et je puis voir, je crains de voir en quoi cela indique le pur et simple instinct de férocité, adoucie, sans doute, par la civilisation lénéOcatrice.

Et j'ai quelque tendance à ne me point trop irriter contre le bon M. Herckenrath, qui nous dit avec douceur : « Ce plaisir, réel, que l'on prend à voir la souffrance, me paraît résulter des dispositions cruelles engendrées dans la race par la guerre, autrefois nécessité et souvent état habituel des tribus et peuplades. La nécessité de se

défendre et d'iiilliger des injures a fait naître le plaisir de les infliger... Chez le plus grand nombre, l'instinct féroce s'est affaibli; mais il en faut chercher les vestiges dans le goût des spectacles sanglants, courses de taureaux, combats de chiens, combats de coqs, chasse, ou des récits de scènes atroces. Un aliment lui est fourni chaque jour par les feuilletons ou les faits divers des journaux... »

Il me semble qu'il y a quelque raison dans le raisonnement de M. Herckenrath ; d'où il suivrait que le fond de l'émotion dramatique n'est pas précisément la sympathie de l'homme j)ourrhon1me, mais plutôt la férocité de l'homme à l'égard de son semblable.

Car, enfin, il faut bien remarquer que Saint- Marc Girai'din négligeait, pour le simplifier, la moitié du problème. 11 raisonnait sur la tragédie, ne voulant voir, du reste, dans le plaisir qu'on y éprouve, que le plaisir de pleurer sur les grandes infortunes, — et il laissait de cMé '^b^olnnirut la comédie.

Or on ne dira pas (|ue le plaisir qu'on éprouve à la comédie soit fondé sur la sympathie de

riiomme pour riiomme. Il est trop évidemment fondé sur la malignité. Ce qui nous fait plaisir, à

-^la comédie, c'est de nous moquer des sottises d'êtres semblables à nous. C'est évidemment un plaisir à base de férocité. Le médisant, le calom-

^ niateur, le taquin, le méchant et l'homme qui se plaît à la comédie, sont, doivent être rangés dans la même catégorie éthique. Ce sont de méchantes bêtes. Je le sais bien, puisque j'en suis. Ce sont, en leur fond, et aA^ec des difTérences de decré de l'un à l'autre, de méchantes bêtes. Eh bien, voilà la moitié du théâtre qui est fondé sur la malignité humaine. Croyez- vous que l'autre moitié fasse contraste avec celle-ci, et soit fondé sur un sentiment contraire?

Il se pourrait, certes, et, si je ne sais plus qui a dit très profondément que le monde est une comédie pour l'homme qui pense et une tragédie pour l'homme qui sent ; il se pourrait que le monde, aussi, fût une comédie pour le méchant et une tragédie pour l'altruiste. Cependant examinons. D'abord y a-t-il différence d'essence entre la

9 comédie et la tragédie? Aucunement. Il y a une différence de degré. Les mêmes sujets sont comi-

qiies ou trag^iques. Les mêmes sujets sont comiques <?/ tragiques. Ils sont comiques tant que les passions mises en jeu et en spectacle devant nous semblent ne comporter que des conséquences peu graves ; ils deviennent tragiques quand nous commençons à nous apercevoir qu'elles comportent et annoncent des suites qui peuvent être terribles.

La Comédie et la Tragédie n'ont d'autre différence entre elles que la portée plus ou moins grande des effets que les passions qu'elles peignent sont supposées devoir produire.

Eh bien! mais alors, c'est sur le même senties ment qu'elles sont fondées l'une et l'autre. A la comédie comme à la tragédie nous venons pour voir souffrir.

— Mais à la comédie pour voir souffrir légère- ^ ment, afin d'en rire; à la tragédie pour voir souffrir horribbMuent, afin d'en pleurer.

— D'accord ; mais dans les deux cas rechercher ce plaisir n'est pas d'un cœur extrêmement philanthrope; et si rire des malheurs humains confirme que nous venons à la comédie par méchanceté, en pleurer ne nous justifie pas entièrement

d'être venu à la tragé(]ie pour les savourer en spectacle. Il n y a pas à sortir de ceci : rencontrer le malheur sans l'avoir cherché et en être ému, c'est être sensible; chercher le spectacle du malheur, quand bien même c'est pour en pleurer, est une recherche dépravée, est un dilettantisme à base de barbarie.

« J'ai vu Phèdre. C'est bien triste. J'ai pleuré de tout mon cœur.

— Saviez- vous ce que c'était?

— Non .

— Saviez-vous ce que c'est qu'une tragédie?

— Non.

— Ahsoho te. Vous êtes simplement un homme pitoyable.

— J'ai vu Phèdre. C'est bien triste. J'ai pleuré.

— Saviez-vous ce que c'était?

— Je savais que c'était un drame où une femme se tue par désespoir d'amour, et où un [)èrc assassine son fils par jalousie.

— Et vous avez été voir cela? Vous n'êtes pas Lon.

— Mais j'ai pleuré!

— Cela ne vous excuse pas d'avoir été recher-

AVAM-PROPOS

cher curieusement et à prix d'arg-ent un pareil spectacle.

— Mais j'ai pleuré !

— Et vous avez pris plaisir à pleurer?

— Oui.

— Ce plaisir efface même ce qu'il pouvait y avoir de justificatif dans le fait d'avoir pleuré. Vous avez été chercher un plaisir dans le malheur d'autrui, et vous y avez trouvé du plaisir. Voilà tout ce qui reste au fond du creuset. Vous êtes méchant. Taine vous dirait que vous avez du gorille féroce. Il prétendait, vous savez, que l'homme est un descendant peu modifié du « gorille féroce et lubrique ». Le gorille lubrique, voilà pour la comédie; le gorille féroce, voilà pour le drame.

— Monsieur, vous êtes, vous, au moins féroce.

— J'exagère un peu; voilà tout. L'homme est un gorille exagérateur. »

Exagération à part, je suis dans le vrai. L'homme va chercher à la tragédie un plaisir qui naît pour l'homme du malheur de l'homme.

Aussi bien, voyez-vous au théâtre, quel qu'il soit, la peinture du bonheur? Jamais! Comédie, Tragédie. Comédie : peinture des malheurs ridi-

AVAxXT-PROPOS

cules. Tragédie : peinture des malheurs terrifiants. Peinture du bonheur, où? Nulle part.

Si l'homme « curieux de spectacles, comme dit Bossuet, et qui s'en fait un de la peinture de ses erreurs », aimait le spectacle du bonheur humain, il aurait créé un genre dramatique consacré à la peinture du bonheur : ce genre dramatique n'existe pas. La conclusion s'impose.

On a dit, spirituellement : « Pourquoi toutes les comédies finissent-elles par un mariage? — Parce que, après, c'est la tragédie qui commence. »

Ce n'est pas mal; mais ce n'est pas complet. Ce qu'il faut dire, c'est que la comédie elle-même est peinture de malheur. Elle est, même quand elle n'est pas satirique, même quand elle est sentimentale, constituée par les petites infortunes de deux jeunes gens qui voudraient s'épouser et qui ne le peuvent pas. Dès qu'ils le peuvent, c'est fini. Oh! baissez le rideau. Ils vont être heureux; je m'en vais. Voilà qui n'a plus aucun intérêt pour moi.

Jamais un auteur dramatique n'a peint une lune de miel, si ce n'est au moment où elle com- K^ence de s'aiirrir.

1 0 AVANT-PIIOPOS

Non le spectacle du bonheur ne nous revient pas (lu tout, et à chacun de nous peut s'appliquer le vers de Destouches :

Le bonheur du prochain nous cause de l'ennui, Et vous amaigrissez de l'embonpoint d'aulrui.

Et au contraire le spectacle du malheur a pour nous des charmes inépuisables. Le théâtre, je l'ai montré, n'est que la peinture du malheur grand ou petit. Le roman n'est pas autre chose, avec la même répartition. Les femmes, qu'il faut toujours consulter pour savoir ce que c'est que l'homme, parce qu'elles sont plus permanenles que nous, parce qu'elles évoluent moins et moins vite, parce qu'elles sont plus rapprochées du primitif de l'humanité, parce qu'elles sont l'élément presque invariable de la race humaine, les femmes qui vont au cabinet de lecture demander un livre sans savoir lequel, finissent par dire toujours : « ... quelque chose pour faire pleurer ». Elles aiment à pleurer. Elles se réunissent pour cela. Elles V arrivent très vite...

Car qu'une femme pleure, une autre pleurera. Et toutes pleureront tant qu'il en surviendra.

Le théâtre, la littérature, la poésie, la conversation des femmes et des hommes sentimentaux, tout cela, c'est tout simplement la peinture des malheurs de l'humanité.

Cela explique certaines tendances toujours renaissantes en littérature et au théâtre et s'explique, réciproquement, par ces tendances. Périodiquement le théâtre essaye de pousser jusqu'à Vhorrible la peinture des malheurs humains, obéissant à la loi de plus en jjIus fort, qui gouverne tout ce qui est exhibition. Récemment, chez nous, le Théâlre-Libre à ses débuts, voulant frapper vivement les imaginations par quelque chose d'un peu nouveau, prodiguait le spectacle des maladies, des blessures, des agonies. Si Saint-Sorlin eût été avec nous, il eût répété :

Les uns sont pulmoniques, Les autres catharreux, les autres hydropiques.

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