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Cela ne réussit pas un très long temps. Mais qu'est-ce à dire? Que nous ne Aoulons pas que réniolion qui naît en nous du malheur des autres aille jusqu'à la crispation nerveuse. Car alors elle cesse d'être un plaisir. Voyez-vous bien? Nous voulons contempler le malheur jusqu'à ce qu'il nous fasse mal, exclusivement. En un mot nous voulons voir souffrir sans souffrir nous-mêmes. Et il me semble que ce n'est pas là de la « sympathie de l'homme pour l'homme ».
Un exemple curieux, cité par M. llerckenrath : « Dans une petite ville, au fond du Brabant hollandais, on représentait un drame sanglant. Plusieurs meurtres, successivement, étaient perpétrés. Après en avoir contemplé en silence deux ou trois, les bons bourgeois pacifiques no peuvent plus se contenir. Ils montent en foule sur la scène et niellent fin an spectacle en criant : « C'est assez versé «le sang! » Le fait m'a été conté par un témoin oculaire. »
Ces bons bourgeois, c'étaient, d'abord de très bonnes gens; ensuite des gens peu lettrés, c'està-ilire p:'u habitués à ce plaisir que la littérature a pour office de tirer du malheur humain; enfin
peu habitués au théâtre et par conséquent capables de V illusion dramatique, comme les enfants, et croyant (presque) que les meurtres accomplis sur la scène étaient vrais.
Et, (lès lors, c'était trop fort pour eux. Car rhomme aime la souffrance humaine jusquà un certain point. Il n'est point un sauvage. Il lui reste, seulement, de la sauvag-erie. La dose de sauvagerie qui reste au cœur de l'homme, la dose juste, c'est précisément ce que le théâtre, tant comique que tragique, à chaque époque, doit bien connaître, — et c'est aussi ce qu'il marque. Nous trouvons Molière d'un comique un peu féroce, soit dans Georges Dandin, soit dans le cinquième acte du Misa^ithrope. Cela veut dire que nous avons une malignité un peu moins rude que celle de nos pères du xvu" siècle. Le drame joué devant les bourgeois de la petite ville de Brabant dépassait leur mesure de férocité, comme les exhibitions pathologiques du Théâtre-Libre à ses débuts dépassait la notre.
Mais le fond des choses reste : il est que le théâtre exploite en nous la tendance que nous avons à trouver du plaisir, d'une façon ou d'une
autre, avec rire ou avec larmes, dans le malheur d'autrui, sans souffrir nous-mêmes.
Mais est-ce tout? C'est le principal. J'y tiens. Je n'effîice l'ien de ce qui précède. Seulement ce n'est pas tout. Il y a autre chose, d'un peu plus nohle, d'un peu plus élevé, qui se mêle, ou plutôt se surajoute à tout ce que j'ai démêlé jusqu'à présent, et qui chez quelques-uns n'existe pas; chez heaucoup a une certaine importance, ])lus ou moins i2:rande; chez quelques-uns, sans jamais, je crois, être le tout, est presque le principal.
J^<^ malheur d'autrui fait rire, le malheur d'aurui fait pleurer, et dans les deux cas il fait plaisir. Sans doute; mais aussi, mais encore, mais h côté, si vous voulez, il fait réfléchir. — Eh Iden, a;i plaisir malin que nous donn(» la comédie, au plaisir triste que nous donne la tragédie, à ces mala f/avdia mentis, se mêle ou s'ajoute le plaisir de l'érircliir sur l<>s in.ilhriirs Ao riiinnanilé. d:>
les voir, non comme res fruenda oculis, mais comme matière à pensées et à méditations; et voilà tout un nouveau point de vue. Le plaisir que rhomme va prendre au théâtre, tant comique que tragique, dans la peinture du malheur d'autrui, est d'ahord méchanceté; — il est, de plus, goût de vérité ; — et il est encore goût de considérer les choses humaines d'une façon sérieuse.
Il est goût de vérité. Schopenhauer a soutenu toute sa vie qu'il n'y a de réel dans le monde que le malheur, par la raison suffisante que le malheur est incontestahlement réel et que le plaisir n'est jamais que la satisfaction d'un besoin, lequel est une souffrance, d'où suit que le plaisir est négatif et que la souffrance seule est positive.
Je sais ce qu'on objecte à cette considératioi], que je regarde moi-même comme incomplète. Mais elle contient beaucoup de vrai. Elle est vraie en somme; elle est presque une vérité de sens commun. Savez-vous bien, même, qu'après tout, elle ne laisse en dehors d'elle, elle n« manque, que les plaisirs esthétiques, lesquels ne sont pas, eux, la satisfaction d'un besoin, lesquels sont une jouissance qui n'a pas besoin d'une souffrance
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pour naître, sont un plaisir qui ne naît point d'une douleur, qui par conséquent, non seulement sont plaisir pur, mais plaisir positif.
Quant à toutes les autres voluptés, la théorie de Schopenliauer s'applique à elles parfaitement.
S'il en est ainsi, on la peut dire vraie, d'une vérité très générale.
Or je crois que les hommes, passé Vdge de quinze ans et demi, en ont le sentiment. Ils sentent que ce qu'il y a de réel dans le monde c'est le malheur; et que le reste, tantôt est illusion, tantôt n'est que besoin satisfait, c'est-à-dire relâche très court de la souffrance. Et dès lors, dans le domaine de l'art, ils ne repoussent point précisément la peinture du bonheur, puisqu'ils savent que le l^onheur est vrai encore, d'une vérité relative et comme accidentelle; ils ne repoussent pas la peinture du bonheur; ils lisent très bien, non sans plaisir, le Chant d'amour de Lamartine; ils écoutent très bien, au théâtre, non sans plaisir, une idylle amoureuse; mais ils ne veulent pas que ces choses-là durent longtemps. Elles leur paraissent fausses, ou leur paraissent n'être pas assez vraies.
D'où vient qu'il suffit de dire du mal des
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hommes, peut-être même des femmes, pour avoir l'air de les connaître? D'abord cela vient, de la malignité humaine, et nous y revenons; ensuite c'est parce que l'homme sait bien que, s'il est bon, encore plus il ne l'est point, et que si l'altruisme est vrai, l'égoïsme l'est encore plus. — De même peindre « en bonheur » l'humanité irrite un peu le lecteur, tout comme la i)eindre « en beau ». Il ne dit pas : « non! » Il ne se révolte pas. Il ne s'inscrit pas en faux. Mais il dit : « N'insistons pas ». A insister, on provoque un léger soupçon ou d'ingénuité ou de charlatanisme.
Il faut faire attention ici, parce qu'il y a beaucoup de nuances. L'homme s'irrite aussi contre ceux qui peignent le malheur d'une façon trop exclusive et avec trop d'acharnement. Il trouve cela aussi un peu faux, et il a raison. — Et puis, il soupçonne qu'on y met de la méchanceté et non pas seulement le souci du vrai : « Pour Dieu, monsieur, que nous soyons malheureux ou misérables, cela a l'air de vous faire bien du plaisir! » — Et encore il aime un peu de faux dans le sens optimiste, pour être un peu consolé, « ïu me flattes ; mais continue » est un mot très humain ;
et l'humanité Fa toujours dit à ses amuseurs : « Mentez un peu, pour me consoler; mais non pas trop ».
Mais, toutes ces réserves faites, qui étaient nécessaires, l'humanité aime le vrai dans l'art, et c'est pour cela qu'elle aime l'art triste, l'art triste dans le véritable sens de ce mot, et j'ai assez indiqué que la comédie est plus triste encore que la tragédie. Elle aime dans l'art la réalité présentée avec force; et l'art le plus idéaliste n'est encore pas autre chose qu'une certaine réalité présentée avec toute la force d'un génie puissant.
Pour ces raisons, venant chercher au théâtre, avant tout, la peinture de la vie, un théâtre optimiste lui paraîtrait un mensonge ou une puérilité, et elle aurait très vite fait de le traiter de théâtre scolaire.
Remarquez que je dis « théâtre optimiste », et non pas « théâtre généreux ». Tous les publics du monde ont été très sensibles au « pathétique d'admiration ». Cela, c'est autre chose. Admirer un héros, c'est-à-dire un bel exemplaire de l'humanité, sera toujours aux lecteurs de roman, aux
lecteurs de poèmes épiques, aux habitués «lu théâtre un plaisir extrêmement vif. C'est que ce n'est pas cela qui est faux. Rien, quoique rare, n'est plus vrai. L'homme sait bien qu'il a de bons instincts. L'homme sait bien qu'il est capable de courage et de magnanimité. Pour prendre un exemple, l'homme sait bien qu'il peut se vaincre, et qu'il y éprouve un plaisir indicible, le plus grand plaisir qu'il lui soit donné de goûter ici-bas.
Et savez-vous pourquoi? Après tout, je n'en sais rien; mais je le suppose. L'homme est un animal combatif. Il n'a conquis d'abord sa place sur la terre, puis la civilisation, qu'au prix de luttes épouvantables. Or, maintenant qu'il n'a plus de si terribles combats à livrer (par « maintenant », j'entends la période historique), l'instinct subsiste : l'homme a encore besoin de se battre. Dès lors il se bat contre lui-même, contre ses passions. Il éprouve des plaisirs infinis à les vaincre, à les dompter; et c'est encore l'ancien dompteur de bêtes féroces qui se retrouve là. — Ce plaisir est si vif, que, quelquefois, il livre ce combat pour rien, gratuitement, « pour le plaisir », parce que, précisé-
ment, c'est un plaisir. La manie de Corneille vieillissant de nous montrer des hommes exerçant leur volonté contre eux-mêmes, sans utilité, sans devoir à accomplir, et pour la seule volupté de l'exercer, est une exagération, mais n'est pas une absurdité. De tels hommes existent encore et ne sont pas surhumains; ils sont encore très bien dans la nature humaine. Les ascètes....
Les hommes acceptent donc très volontiers le théâtre généreux; mais non pas le théâtre optimiste, non pas le théâtre qui peint l'humanité comme heureuse; parce que ce théâtre n'est pas vrai. Et une bonne preuve, et que ce théâtre ne serait pas vrai, et que les hommes n'en veulent point, je l'ai donnée : c'est qu'il n'existe pas.
J'ajoute eniin que, si les hommes ne veulent que le théâtre relativement triste, c'est que c'est le seul lliéîUre qui fasse réfléchir. Fnt-il ?^?v//, le théâtre optimiste serait creux.
Soit, l'humanité est heureuse et le théâtre la peint telle qu'elle est. Mais, alors, à quoi bon la peindre? A quoi, ici-bas, il faut réfléchir, pour y remédier, qui peut, c'est probablement à ce qui nous manque. Vous avez remarqué la locution populaire, très française : « Il n'y a rien à dire ». Cela signifie : « Tout va bien ». C'est qu'en effet il n'y a « rien à dire » quand tout va bien. Les peuples heureux n'ont pas d'histoire. C'est même pour cela que tous les peuples en ont une. Le bonheur n'a besoin ni d'être raconté, ni d'être décrit, ni d'être peint, ni d'être expliqué. Il ne fournit de matière à aucun chroniqueur ni dramatiste. Il est; et il se contente bien de seulement être.
Les gens heureux, car cet accident existe et je l'ai constaté, sont très intéressants h étudier, et un peu surprenants. Ils ne s'occupent guère de littérature, de philosophie, de morale, d'histoire, de sociologie; et ils sont un peu étonnés qu'on s'en occupe. C'est que toutes ces choses-là, en leur fond, soyez-en bien sûrs, ne sont que des formes de la recherche du bonheur. Or ils l'ont; ils sont un peu déconcertés que d'autres en soient