Hegel, Système des Beaux- Arts
Cependant, s'il y a une distinction profonde à faire entre les arts, il n'y a pas séparation absolue. Tout en différant les uns des autres, les arts se pénètrent, en une certaine mesure, qu'il s'agit précisément de bien marquer; la limite vraie d'un art n'étant pas le point où il rencontre l'art voisin, mais la borne dans la voie d'empiétement qu'il ne saurait franchir sans s'altérer soi-même en son essence.
Je dis que les arts se pénètrent les uns les autres : il est très vrai en effet de dire qu'il y a des idées dans une peinture, de la couleur dans un récit épique, de la couleur locale (et partant une image) dans un morceau de musique. Mais remarquons que ce qui peut s'étaler en sa plénitude dans l'art qui lui est propre, ne peut être, en quelque sorte, qu'en germe dans l'art étranger.
S'agit-il par exemple d'une forme à exprimer, la sensation du désert, je suppose, à donner à l'es-
prit? Cette sensation le peintre la donne, Técrivain l'analyse, le musicien la suggère.
S'agit-il d'une idée, de l'idée de Dieu? L'écrivain l'exprime, le musicien la suggère, le peintre la symbolise.
S'agit-il d'un sentiment? La passion se mêle toujours d'une idée, et par ce côté appartient aux arts de la parole. Mais en son fond elle est ébranlement, agitation, battement du cœur, mouvement. A ce titre elle appartient à la musique. Ce mouvement la peinture en donnera le signe extérieur, elle le fera supposer; la parole le décrira, l'analysera, elle le fera comprendre; la musique en donnera l'élan, l'effort, comme la pulsation plus précipitée ou plus lente, elle le fera sentir : cette passion, la peinture en donnera la physionomie; la parole, l'anatomie; la musique, la réalité vivante.
Les arts se pénètrent donc et se substituent en certaine mesure les uns aux autres. Il peut arriver même que tel objet, appartenant par sa nature à telle catégorie d'arts, se trouve mieux exprimé par un art de la catégorie voisine; qu'une idée se trouve mieux exprimée par une mélodie que par une phrase, qu'un ensemble de formes soit mieux rendu par un beau vers que par un tableau, qu'un sentiment frappe plus, indiqué par
un froncement de sourcils qu'exprimé par une mélodie plaintive.
Ceci ne contredit pas ce qui précède; il le confirme. J'ai dit que l'objet qui s'exprime pleinement dans l'art qui lui est propre, n'est qu'esquissé dans Tart autre, qu'il emprunte. Or il arrive que nous avons besoin que tel objet ne soit qu'esquissé. Si nous trouvons par exemple que le « fer arnica sileniia lunœ » de Virgile, ou « l'horreur qui flotte aux plafonds des cachots » de Victor Hugo, valent une peinture, et, grâce à leur concision, valent mieux, ce n'est point du tout que la sensation de l'image soit aussi vive et aussi nette à lire ces vers qu'à regarder une toile ; c'est que, dans le cas présent, nous n'avons pas besoin d'une sensation vive et nette, mais d'une idée d'ensemble où le vague môme n'est pas sans charme. Il est tel cas en eflet où notre imagination veut être ébranlée bien plutôt que satisfaite, demande à l'artiste quelque chose d'incomplet pour avoir le plaisir de le compléter à son gré, et, partant, désire que l'art s'applique à suggérer plutôt qu'à exprimer.
De môme telle idée, en un cas donné, doit rester dans cet état de demi-formation où l'idée se confond encore avec le sentiment dont elle naît. A la trop préciser on lui ferait perdre son charme délicat et
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fugitif. La musique alors lui convient beaucoup mieux, précisément parce qu'elle ne l'exprime pas, mais la fait naître.
C'est donc légitimenent que les arts empiètent les uns sur les autres. Ils se rendent ainsi de mutuels services : ce que l'un serait impuissant à exprimer, l'autre l'exprime aisément, et ce que l'un exprimerait trop, l'autre l'exprime autant qu il faut.
La limite de l'empiétement légitime est facile à sentir, sinon à définir. L'artiste peut empiéter sur l'art qui n'est pas le sien jusqu'au moment où il y aurait, non plus empiétement, mais essai de substitution, jusqu'au moment où un certain art prétendrait faire l'office propre d'un autre et rendre cet autre utile. Le musicien pourra avoir des idées et les rendre, tant qu'il n'aura pas la prétention de les donner précises. Le peintre pourra vouloir inspirer une grande idée morale, et il y réussira, tant qu'il ne prétendra qu'à l'inspirer, sans se travailler à la définir. Le poète enfin pourra, et peindre, tant qu'il se bornera à évoquer l'image, sans songer à en donner la sensation, et chanter tant qu'il se bornera à donner comme le dessin de la mélodie, sans avoir la prétention d'en donner le corps, la pleine et riche sonorité, que les arts de la parole ne sauraient atteindre.
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Telle est la limite. A la dépasser le péril est grand. Il y a ceci de très remarquable, qu'à trop empiéter sur Tart voisin, un art subit une véritable dégradation.
Tout le monde sait le décri où tombe une littérature, par exemple, lorsqu'elle met sa gloire soit dans les descriptions minutieuses et surabondantes, cherchant à rivaliser avec la peinture, soit dans de puériles combinaisons de rythmes compliqués ou d'harmonies imitatives, cherchant à rivaliser avec la musique. On juge quelquefois que, s'il en est ainsi de la littérature, c'est que la musique et la peinture sont des arts inférieurs à elle et qu'elle s'abaisse en les imitant. C'est une erreur. Il ne s'agit pas d'infériorité, il s'agit, si j'ose dire, de compétence. Do même que la littérature s'abaisse quand elle veut devenir musique ou peinture, de même la peinture s'abaisse quand elle s'essaye à devenir littérature.
Faites servir la peinture à raconter une anecdote, et vous avez créé une nouvelle branche de l'art de peindre, la peinture de genre, que tout le le monde s'accorde à considérer comme inférieure. Vous n'avez fait pourtant qu'empiéter, étant peintre, sur le domaine propre de la littérature. Ce n'est pas à dire que la littérature soit inférieure à l'art de peindre. Elle est seulement autre chose.
Faites servir la musique à exprimer non plus les sentiments généraux de Fâme, les grands mouvements du cœur humain, mais à illustrer une anecdote spirituelle; vous avez créé un nouveau genre de musique, la musique d'opérette. Est-ce à dire que le conte ou le fabliau soit inférieur à la mélodie? Non : il est seulement de nature absolument différente.
Faites servir la danse, les mouvements réglés du corps humain à raconter une fable. Vous avez créé un genre nouveau de mimique, qui s'appelle la pantomime. Cela ne veut pas dire que raconter soit inférieur à danser, mais que danser est une chose, et que raconter en est une autre.
Je parle de la danse. Eh bien, voilà un genre, tout un genre, qui, non plus seulement dans ses applica tions maladroites, mais en lui-même, est tenu en moindre estime. C'est précisément parce qu'il n'a pas, à proprement parler, de domaine spécial, d'où il suit, que, par nature, il empiète toujours sur un autre, toujours plus impuissant, comme il est naturel, que celui sur qui il empiète. La danse est un art rythmique : elle exprime le beau par des mouvements. Mais, par une particularité très remarquable, c''est aux yeux qu'elle étale ces mouvements. Elle participe donc, et, par son essence, à l'art des
rythmes, qui est proprement la musique, et, par sa forme extérieure , à l'art des formes , qui est la plastique. Elle rappelle toujours l'idée de l'une ou ridée de l'autre, et, quelle que soit l'idée qu'elle rappelle, elle ne la remplit point. Ni la vivacité réglée et rythmique de ses pas ne donne la pleine sensation du mouvement que donne la musique; ils la rappellent sans a remplacer : ni l'ampleur, la correction et l'harmonie de ses poses et de ses groupes ne donnent la pleine sensation de la forme harmonieuse que donne la plastique; ils en éveillent ridée sans la satisfaire.
Par ce seul fait que voilà un art qui est toujours dans le domaine d'un autre art, il est inférieur, parce qu'il est impuissant à remplacer ce qu'il imite.
Division des genres selon leurs moyens d'exécution; — limitation des genres par leurs moyens d'exécution ; — pénétration des genres les uns par les autres dans une certaine mesure ; — cette mesure dépassée, dégradation du genre qui empiète, par suite même de cet empiétement : voilà ce que je demande qu'on veuille bien retenir de ce qui précède.
Il y a un autre point de vue. Les objets d'art sont des phénomènes. Les phénomènes se manifestent sous Tempire de certaines conditions universelles qui sont l'espace et le temps. Les arts sont soumis aux mômes conditions. Considérées par là, les mêmes trois grandes catégories d'arts dont je viens de parler ont entre elles des différences assez remarquables.
Vous regardez un tableau : ce qui frappe vos yeux c'est un ensemble dans l'espace ^ Si c'est un paysage, vous voyez à la fois, d'un seul coup d'oeil, les herbes vertes du premier plan, les grands rochers grisâtres du second, et les nuages blancs flottant dans le bleu, du troisième. Mais, d'autre part, restez quelques instants. Ces herbes ployées par le vent ne se redressent pas; le voyageur qui gravit ces rochers n'avance pas; ces nuages ne tra-