CHAPITRE II
Le théâtre et les arts.
Avant de déterminer le caractère général de la tragédie française, il nous faut voir ce qu'est en soi la Tragédie et quelle est sa place parmi les arts.
A regarder &es moyens d'exécution, Tart humain a trois branches principales. Il s'exprime par des formes, par des paroles, par des rythmes. Il y a donc les arts du dessin, les arts épiques, les arts rythmiques. Sous le nom général d'arts épiques on comprend le narratif sous toutes ses formes, l'oratoire sous toutes ses formes, et le lyrique sous toutes ses formes. Sous le nom d'arts rythmiques on comprend la musique et la danse.
Comme ils ont leurs moyens propres à chacun,
ces trois branches de l'art ont aussi chacune leur but particuHer. Les arts du dessin c'est la forme rendue visible, les arts de la parole c'est la pensée rendue intelligible, les arts rythmiques c'est le mouvement rendu sensible.
En dehors et au-dessus de ces buts particuliers, tous les arts ont un but commun qui fait leur parentage, c'est la manifestation du beau, en sorte que reprenant la définition précédente nous dirons que les arts du dessin c'est le beau se manifestant aux yeux par des formes; les arts de la parole le beau se manifestant à la pensée par des mots; les arts rythmiques le beau se manifestant aux yeux et aux oreilles par des mouvements.
Ces différents arts trouvent leur limite dans leurs moyens d'exécution. Les arts du dessin, étant pour se produire au moyen de formes, languissent à vouloir exprimer des idées et des rythmes. Les arts de la parole, étant pour exprimer des idées par des mots, s'épuisent à vouloir donner la sensation d'un instrument de musique et se glacent à vouloir donner la sensation d'une peinture; les arts rythmiques se consumeraient en efforts avant d'avoir pu dessiner un paysage ou analyser une idée.
Quand les peintres veulent être philosophes, ils sont froids, parce que leurs moyens d'exécution,
lignes et couleurs, ne sont plus que des signes d'une idée, autrement dit des mots, et des mots impuissants à rendre l'idée précise, des mots qui n'analysent pas. Ils font mal leur métier de philosophes; et en même temps ils font mal leur métier de peintres, parce que leur tableau n'est plus qu'une allégorie.
Quand les poètes veulent être peintres, ils sont froids, parce que, comme les peintres tout à l'heure voulaient parler avec des couleurs, eux, poètes, veulent peindre avec des mots. Or le mot ne donne jamais la sensation de la forme, il n'en donne que l'idée. Ils font donc mal leur métier de peintres. Ils font mal aussi leur métier de poètes, parce que leur poésie ne fait plus penser.
Quand les musiciens veulent exprimer une idée, ils sont froids, leurs rythmes devenant des mots, et nécessairement des mots vagues; et comme, tout à l'heure, le peintre voulant exprimer une idée risquait fort d'avoir besoin d'appeler à son secours une banderole portant une légende explicative ou une maxime inscrite sur un rocher du premier plan; de même le musicien, voulant exprimer une pensée, aura Aite besoin de mettre des paroles sur sa musique. « Par ce seul fait de s'empreindre d'une idée le son devient parole ^ »