Cf. Lessing, Laocoon, III
dément redoutable qui fournirait de matière à la peinture ou à la sculpture.
Nous sommes donc en présence d'un nouvel art, qui a, lui, le don de nous présenter des tableaux mouvants, changeants, qui se transforment, qui se renouvellent, et d'en faire un ensemble continu. Nous dirons de lui qu'il peut représenter un ensemble dans la durée.
Mais aussi remarquez que chacun de ses tableaux (prenons le plus simple, Apollon s'élançant de l'Olympe), il ne peut nous le composer que par traits successifs, ajoutant une ligne, puis une autre ligne, puis une couleur, et forcé de compter sur notre mémoire, pour refaire l'image en son ensemble.
Il exprime l'idée d'Apollon, et nous avons en l'esprit l'image d'un beau jeune homme, svelte, radieux, souriant sans doute et tranquille. — Il exprime l'idée de s'élancer : nous notons ce point, et nous nous mettons en l'esprit l'image du môme jeune homme, mais le corps jeté en avant, un genou saillant, une jambe en arrière de la ligne du corps. — Il exprime l'idée des cimes de l'Olympe, et maintenant seulement, nous remémorant les traits précédents, les ajoutant à ce dernier, les combinant ensemble de manière qu'ils tombent d'accord, nous avons l'image complète. Cette image complète, d'un
regard instantané sur une toile nous l'aurions eue. Il en faut conclure que si ce nouvel art peut représenter un ensemble de la durée, il ne peut donner à la fois qu'un point dans Tespace.
Donc un ensemble dans l'espace, un point dans le temps, voilà pour les arts du dessin; une suite dans le temps, un point dans l'espace, voilà pour les arts de la parole.
Les arts rythmiques, — mais il faut en écarter pour le moment la danse, la raison en paraîtra plus tard, — les arts rythmiques ne sauraient se soustraire aux conditions de l'espace et du temps. Cependant ils ont ceci de bien remarquable qu'ils n'en rappellent l'idée et n'en supposent l'existence qu'aussi faiblement que possible . La musique donne l'idée du mouvement, mais en quelque sorte du mouvement pur, dégagé de l'espace où le mouvement s'exerce, et du temps que le mouvement mesure. Elle nous donne la sensation du mouvement idéal. Le mouvementidéal accommodé aux lois mystérieuses du rythme c'est la définition môme de la musique. C'est pour cela justement que la musique est pour peindre les sentiments. Le sentiment en effet c'est un mouvement de l'âme. Les mouvements de l'âme sont, de tous les mouvements, ceux qui sont le plus près d'ôtre en dehors du temps et de
Tespace. D'où il suit qu'un mouvement de l'ame^ quand il est beau, est un rythme. C'est ce qui fait de la musique le plus spirituel des arts et que « Tâme s'y saisit immédiatement dans sa nature intime * ».
Si nous avons dit de la plastique qu'elle n'a qu'un point dans le temps et qu'elle a un ensemble dans l'espace, de la parole qu'elle n'a qu'un point dans l'espace et un ensemble dans le temps; nous devrons donc dire de la musique qu'elle ne se place ni dans le temps ni dans l'espace, qu'elle ne peint ni ne raconte, ce qui revient à dire ce qui a déjà été dit, qu'elle n'analyse pas.
Ce caractère synthétique de la musique et ce caractère idéal lui sont à la fois un tel avantage et une telle gêne, qu'à la fois elle n'a besoin que de quelques notes pour faire jaillir de notre âme des flots de sentiments vagues, et que, pour donner une certaine précision à ces sentiments, elle a besoin d'appeler au secours un art voisin. C'est par la société qu'elle se donne d'un autre art qu'elle rentre vraiment sous les conditions de l'espace et du temps auxquelles, de sa nature, il semble qu'elle se puisse soustraire. Elle rentre dans le temps par la parole, et elle rentre dans l'espace par la danse.