‹ Drame (volume 2)Chapitre 118 sur 118 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

DON CARLOS

Gharlemagne, pardon I — ces Tontes solitaires Ne devraient répéter que paroles austères.

Tu t'indignes sans doute à ce bourdonnement Que nos ambitions font sur ton monument.

— Ah ! c'est pu beau spectacle à ravir la pensée , Que l'Europe , ainsi faite , et comme il l'a laissée I Un édifice, avec deux hommes au sommet.

Deux chefs élus auxquels tout roi né se soumet. Presque tous les états , duchés, fiers militaires , Royaumes, marquisats , tous sont héréditaires ; Mais le peuple a parfois son pape ou son césar. Tout marche , et le hasard corrige le hasard.

De là vient l'équilibre, et toujours l'ordre éclate. Electeurs de drap d'or, cardinaux d'écarlate , Double sénat sacré dont la terre s'émeut , Ne sont là> qu'en parade , et Dieu veut ce qu'il veut. Qu'une idée , au besoin des temps , un jour éclose. Elle grandit, va , court, se mêle à toute chose , Se fait homme; saisit les cœurs , creuse un sillon ; Maint roi la foule aux pieds ou lui met un bâillon ; Mais qu'elle entre un matin à la diète, au conclave , Et tous les rois soudain verront l'idée esclave. Sur leurs têtes de rois que ses pieds courberont. Surgir, le globe en main, ou la tiare au front l

— Le pape et l'empereur sont tout. Rien n'est sur terre Que par eux et pour eux. Un suprême mystère

Vit en eux; et le ciel, dont ils ont tous les droits.

Leur fait un grand feiUn des peuples et des rois.

Le monde an-dessons d'eux s'échelonne et se groupe.

Ils font et défont. L'un délie et l'autre coupe.

L'un est la yérité, l'autre est la force. Ils ont

Leur raison en eux-méme, et sont parce qu'ils sont.

Quand ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire ,

L'un dans sa pourpre , et l'antre avec son blanc suaire ,

L'univers ébloui contemple avec terreur

Ces deux moitiés de Dieu , le pape et l'empereur I

— L'empereur! L'empereur I être empereur ! — O rage.

Ne pas l'être I — et sentir son cœur plein de courage i

Qu'il fut heureux celui qui dort dans ce tombeau ,

Qu'il fut grand 1 de son temps c'était encor plus beau I

O quel destin 1 — Pourtant eette tombe est la sienne f

Tout est-il donc si peu que ce soit là qu'on vienne?

Quoi donc , avoir été prince , empereur et roi !

Avoir été l'épée i Avoir été la loi !

Vivant, pour piédestal avoir en l'Allemagne î

Quoi 1 pour titre César et pour nom Gharlemagne!

Avoir été plus grand qn'Annibal , qu'Attila ,

Aussi grand que le monde t.. . — et que tout tienne là !

Ah 1 briguez donc l'empire et voyez la poussière

Que fait un empereur I Couvrez la terre entière

De bruit et de tumulte. — Élevez, bâtissez

Votre empire , et jamais ne dites : « C'est assez? »

Si haut que soit le but où votre orgueil aspire ,

Voilà le dernier terme t... — Oh ! l'empire I l'empire f

Que m'importe ? j'y touche et le trouve à mon gré.

Quelque chose me dit : c Tu l'auras. » Je l'aurai t —

Si je l'avais !... ~ O Ciel I être ce qui commence r

Seul , debout , au plus haut de la spirale immense î

D'une foule d'états l'un sur l'autre étages

Être la clef de voûte , et voir sous soi rangés

Les rois , et sur leur tête essuyer ses sandales ;

Voir au-dessous des rois les maisons féodales.

Margraves , cardinaux , doges, ducs à fleurons.

Puis , évêques , abbés , chefs de clans , hauts barons ,

Puis, clercs et soldats, puis, loin du faite où nous sommes ,

Dans l'ombre , tout au fond de Tabtme , — les honmies.

Les hommes I — c'est-à-dire une foule, une mer.

Un grand bruit ; pleurs et cris ; parfois un rire amer.

Ah !.Ie peuple I — océan I onde sans cesse émue ,

Où l'on ne jette rien sans que tout ne renrae i Vague qui broie un trône et qui tierce un tombeau I Miroir où rarement un roi se Toit en beau 1 Ah I si l'on regardait parfois dans ce flot sombre , On y Terrait au fond des empires sans nombre , Grands Taisseaui naufragés, que son flux et reflux Roule , et qui le gênaient , et qu'il ne connaît plus I GrOUTemer tout cela 1 monter, si l'on tous nomme , A ce faite 1 y monter, sachant qu'on n'est qu'un homme! AToir l'abtme là i — Malheureux I qu'ai -je en moi? Être empereur t mon Dieu 1 j'avais trop d'être roi. Gerte, il n'est qu'un mortel de race peu commune Dont puisse s'élargir l'âme avec la fortune.

Mais moi i qui me fera grandi qui sera ma loit... Qui me conseillera ! —

H tombe à genoux devant le tombeau.

Gharlemagne ! c'est toil Ah ! puisque Dieu , pour qui tout obstacle s'eflàce , Prend nos deux majestés et les met face à face , Verse-moi dans le cœur, du fond de ce tombeau. Quelque chose de grand , de sublime et de beau I Oh I par tous ses côtés fais-moi Toir toute chose I Montre-moi que le monde est petit, car je n'ose T toucher. Apprends-moi ton secret de régner. Et dis-moi qu'il vaut mieux punir que pardonner, N'est-ce pas ? — Ombre auguste ! Empereur d'Allemagne , Oh t dis- moi ce qu'on peut faire après Gharlemagne ! Parle , — dût en parlant ton souffle souverain Me briser sur le front cette porte d'airain ! — Ou , si tu ne dis rien, laisse, en ta paix profonde, Carlos étudier ta tête comme un monde. — Laisse qu'il te mesure à loisir , ô géant !

Car rien n'est ici-bas si grand que ton néant ! Que la cendre , à défaut de l'ombre, me conseille !...

// approche la clef de la serrure. — // recule.

Entrons ! — Dieu 1 s'il allait me parler 1 s'il s'éreille 1 S'il était là , debout et marchant à pas lents I Si j'allais ressortir avec des cheveux blancs t — Entrons toiqonrs.

JBruii de pas.

On vient ! qui donc ose , à cette heure ,

â60 NOTES.

Hors moi , d'mi pareil mort éYQJller la demem« ? Qui donc?...

Le bruit s'approche.

Ah I j'oubliais 1 ce sont mes assassins.

U ouvre la porte du tombeau qu'il referme sur lui. Entrent de divers côtés plusieurs hommes marchant à pas sourds, cachés sous leurs manteaux et leurs chapeaux.

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