‹ DrameChapitre 18 sur 97 · LA R£1N · texte numérisé non relu

LA R£1N

Lesquelles? Nous vous donnons notre parole de reine que nous y souscrivons d'avance.

GILBERT

Voici, madame. — C'est bien simple. C'est une dette de reconnaissance que j'acquitte envers un seigneur de votre cour qui m'a fait beaucoup tra-vailler dans mon métier de ciseleur,

LA REINE

Parlez.

GILBERT

Ce seigneur a une liaison secrète arec une femme qu'il ne peut épouser, parce qu'elle tient à une famille proscrite. Cette femme, qui a vécu cachée jusqu'à présent, c'est la fille unique et l'héritière du dernier h)rd Talbot, décapité sous le roi Henri VllI.

LA REINE

Comment! es-tu sûr de ce qu« tu dis là? Jean Talbot, le bon lord catholique^ le loyal défenseur de ma mère d'Aragon, il a laissé une fille, dis-tu? sur ma couronne, si cela est vrai , cette enfant est mon enfant ; et ce que Jean Talbof a fait pour la mère de Marie d'Angleterre, Marie d'Angleterre le fera pour la fille de Jean Talbot.

GILBERT

Alors, ce sera sans doute un bonheur pour vo^ tre majestJide rendre à la fille de lord Talbot les biens de son père?...

LA REINE

Oui, certes, et de les reprendre à Fabiano! — Mais ar-t-on les preuves que cette héritière existe?

108 MARIE TUDOE.

GILBERT

On les a«

LA REINE

D'ailleuifs, si nous n'avotispas de preuves, nous en ferons. Nous ne sommes pas la reine pour rien.

GILBERTr

Votre majesté rendra à la fille de lord Talbot les biens, les titres, le rang, le nom, les armes et la devise de son père. Votre majesté la relèvera de toute proscription et lui garantira la vie sauve* Votre majesté la mariera à ce seigneur qui est le seul homme qu'elle puisse épouser. A ces conditions, madame, vous pourrez disposer de moi, de ma liberté, de ma vie et de ma volonté, selon votre plaisir.

LA REINE

Bien. Je ferai ce que vous venez de dire.

GILBERT

Votre majesté fera ce que je viens de dire. La reine d'Angleterre me le jure 5 à moi , Gilbert ^

JOURNÉE II, SCÈm IV. 109

Touvrier ciseleur , sur sa couronne que voici et sur l'évangile ouvert que voilà.

LA REINE

Sur la royale couronne que voici et sur le divin évangile que voilà , je te le jure !

GILBERT

Le pacte est conclu , madame. Faites préparei une tombe pour moi, et un lit nuptial pour les époux. Le seigneur dont je parlais , c'est Fabiani, comte de Clanbrassil. L'héritière de Talbot, la voici.

JANE

Que dit-il?

Ëst--ce que j 'ai affaire à un insensé ? Qu'est-ce que cela signifie? Maître ! faites attention à ceci, que vous êtes hardi de vous railler de la reine d'Angleterre ; que les chambres royales sont des lieux où il faut prendre garde aux paroles qu'on dit , et qu'il y a d^s occasions ou la bouche fait tomber la tétel

110 NARI£ T13D0R.

GILBERT

Ma tête y vous l'avez, madame. Moi, j'ai votre serment !

LA REINE

Vous ne parlez pas sérieusement. Ce Fabiano!

cette Jane !... — Allons donc !

GILBERT

Cette Jane est la fille et l'héritière de lordTalbot.

LA REINE

Bah ! vision ! chimère ! folie ! Les preuves , les avez-vous ?

GILBERT

Complètes.

11 tire un paquet de sa poUrine.

— Veuillez lire ces papiers.

LA REINE

Edt-ce que j'ai le temps de lire vos papiers, moi? Est-ce que je vous ai demandé vos papiers? Qu'est-ce que cela me fait , vos papiers? Sur mon

âme, s'ils prou? ent quelque chose /je les jetterai au feu, et il ne restera rien.

GILBERT

Que votre serment, madame.

LA REINE

Mon serment ! mon serment !

GILBERT

Sur la couronne et sur Tévangile , madame !

c'est-à-dire , sur Yotre tête et sur votre âme , sur votre vie dans ce monde et sur votre vie dans l'autre.

LÀ REINE

Mais que veux-tu donc ? Je te jure que tu es en démence !

GILBERT

Ce que je veux? Jane a perdu son rang, rendezle-lui! Jane a perdu l'honneur, rendez-le-lui ! Proclamez-la fille de lord Talbot et femme de Jord Clanbrassil, — et puis, prenez ma vie!

LA REINE

Ta vie ! mais que veux-tu que j 'en fasse de ta

112 MARIE TUDOB.

vie à présent? Je n'en voulais que pour me venger de cet homme, de Fabiano ! Tu ne comprends donc rien? Je ne te comprends pas non plus noi. Tu parlais de vengeance ! C'est comme cela quetutevenges ? Cesgensdu peuple sont stupides ! Et puis , est-ce que je crois à ta ridicule histoire d'une héçitière de Talbot ? Les papiers ! tu mè montres les papiers ! je ne veux pas les regarder.

Ah ! une femme te trahit, et tu fais le généreux t à ton aise. Je ne suis pas généreuse, moi ! J'ai la rage et la haine dans le cœur. Je me vengerai, et tu m'y aideras. Mais cet hom'me est fou ! il est fou ! il est fou ! mon Dieu ! pourquoi en ai-je besoin ? (]l'est désespérant d'avoir affaire à des gens pareils dans des affaires sérieuses l

pILBERT.

J'ai votre parole de reine catholique. Lord Clanbrassil a séduit Jane, il l'épousera.

LA REINE

Et s'il refuse de l'épouser ?

GILBERT

Vous l'y forcerez, madame.

JANï.

Oh non ! ayez pitié de moi, Gilbert !

GILBERT

Eh bien! s'il refuse, cet infâme, votre majesté fera de lui et de moi ce qu'il lui plaira.

LA REINE, avec joie.

Ah ! c'est tout ce que je veux !

GILBERT

Si ce cas-là arrivait, pourvu que la couronné de comtesse de Waterford soit solennellement replacée par la reine sur la tête sacrée et inviolable de Jane Talbot que voici, je ferai, moi , tout ce que la reine m'imposera.

LA REINE

Tout?

GILBERT

Tout. — Même un crime, si c'est un crime qu'il vous faut,^ même une trahison, ce qui estt plus qu'un crime, même une lâcheté, ce qui est plus qu'une trahison.

LA REINE

Tu diras ce qu'il faudra dire? Tu mourras de la mort qu'on voudra?

giCbert.

De la mort qu'on voudra.

JANE

Dieu!

LA REINE

Tu le jures ?

Je le jure.

LA REINE

La chose peut s'arranger ainsi. Cela suffit. J'ai ta parole, tu as la mienne. C'est dit.

Elle parait réfléchir un moment.

A Jane.

— Vous êtes inutile ici, sortez, vous. On vous rappellera.

JANE

Gilbert ! qu'avez-vous fait-là? Gilbert! je suis une misérable, et je n'ose lever les yeux sur vous! Gilbert! vous êtes plus qu'un ange, car vous avez tout à la fois les vertus d'un ange et les passions d'un homme!

Elle sort

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