‹ DrameChapitre 53 sur 97 · AN6BL · texte numérisé non relu

AN6BL

Bah ! elle l'aura perdu.

LA TISBE.

Oh, non! on ne perd pas ce qu'on a gagné ainsi.

ANGELO, apercevant Homodei.

Madame! madame! il y a un homme là ! savezvous qu'il y a un homme la? qu'est-ce que c'est que cet homme P

LA TISBE, éclatant de rire.

Hé, mon Dieu ! oui, je sais qu'il y a un homme là, et qui dort , encore ! et d'un bon sommeil ! N'allez-vous pas vous effaroucher aussi de celui-là ? c'est mon pauvre Homodei.

Homodei ! qu'est-ce que c'est que ceja, Homodei?

24 ANGELO

LA nSBE.

Gela, Homodei, c'est un homme, monseigneur, comme ceci, laTisbe, c'est une femme. Homodei, monseigneur, c'est un joueur de guitare que monsieur le primicier de Saint-Marc , qui est fort de mes amis, m'a adressé dernièrement avec une lettre que je vous montrerai, vilain jaloux! et même à la lettre était joint un présent.

ANGELO

Comment!

I^A TISBE. <

Oh! un vrai présent vénitien. Une boite qui contient simplement deux flacons ; un blanc, l'autre noir. Dans le blanc, il y a un narcotique trèspuissant qui endort pour douze heures d'un sommeil pareil à la mort; dans le noir, il y a du poison, de ce terrible poison que Malaspina fit prendre au pape dans une pilule d'aloès, vous savez. Monsieur le primicier m'écrit que cela peut Servir dans l'occasion. Une galanterie, comme vous voyez. Du reste , le révérend primicier me prévient que le pauvre homme , porteur de la lettre et du présent, est idiot. Il est ici, et vous auriez dû le voir.

depifis quinze jours 9 mangeant àToffice, couchant dans le premier coin vepu, à sa mode, jouant et chantanten attendant qu'il s'en aille à Yicence. Il vient de Venise. Hélas ! ma mère a erré ainsi. Je le garderai tant qu'il voudra. Il a quelque temps égayé la ocimpagnie ce soir. Notre fête ne l'amuse pas, il dort. C'est aussi simple que cela.

, ANGELO. «

Vous me répondez de cet homme?

, LATÎSBfi.

Allons, vous voulez rire ! La belle occasion pour prendre cet air effaré ! un joueur de guitare, un idiot, un homme qui dort ! Ah ça , monsieur le podesta, mais qu'est-ce que vous avez donc ? Vous passez votre vie à faire des questions sur celui-ci , sur celui-là. Vous prenez ombrage de tout. Est-ce jalousie, ou est-oe peur?

ANGELO

L'une et l'autre.

LA TISBE.

Jalousie, je le comprends. Vous vous croyez obligé de surveiller deux femmes. Mais peur^

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TOUS le maître, vous qui faitespeiir à tout le monde; au contraire 1

' ÂNGELO.

Première raison pour trembler.

Se rapprochant d^ella et parlant bas.

— Écoutez, Tisbe. Oui, vous Favez dit, oui, je puis tout ici; je suis seigneur, despote et souverain de cette ville; je suis le podestd'que Venise met sur Padoue, la griffe du tigre sur la brebis. Oui , tout-puissant ; mais tout absolu que je suis, audessus de moi, voyez-vous, Tisbe, il y a une chose grande et terrible et pleine de ténèbres ; il y a Venise. Et savez-vous ce que c'est que Venise , pauvre Tisbe? Venise, je vais vous le dire, c'est l'inquisition d'état, c'est le conseil des Dix, Oh ! le conseil des Dix! parlons-en bas,. Tisbe, car il est peut-être là quelque part qui nous écoute. Des hommes que pas un de nous ne connaît , et qui nous connaissent tous. Des hommes qui ne sont visibles dans aucune cérémonie, et qui sont visibles dans tous les échafauds. Des hommes qui ont dans leurs mains toutes les têtes, la vôtre, la mienne, celle du doge, et qui n'ont ni simarre, ni étole, ni couronne, rien qui les désigne aux yeux , rien qui puisse vous faire dire 2 Celui-ci en est !

un signe mystérieux sous leurs robes , tout au ^plus ; des agents partout , des sbires partout , des bourreaux partout. Des hommes qui ne montrent jamais au peuple de Venise d'autres visages que ces mornes bouches de bronze toujours ouvertes sous les porches de Saint-Marc , bouches fatales que la foule croit muettes et qui parlent cependant d'une façon bien haute et bien terrible, car elles disent à tout passant : dénoncez ! ^-— Une fois dénoncé^ on est pris. Une fois pris , tout est dit. A Venise, tout se fait secrètement, mystérieusement, sûrement. Condamné, exécuté; rien à voir, rien à dire ; pas un cri possible , pas un regard utile ; lepatient a un bâillon, le bourreau un masque. Que vous parlais-jed'échafauds tout à Theure? je me trompais. Â Venise, on ne meurt pas sur TéchaSaïud, on disparaît. 11 manque tout à coup un homme dans une famille. Qu'estai devenu? les plombs, les puits, le canal Orfano le savent Quelquefois on entend quelque chose tomber dans l'eau la nuit. Passez vite alors! Du reste, bals, festins, flambeaux, .musique , gondoles, théâtres, carnaval de cinq mois, voilà Venise. Vous , Tisbe , ma belle comédienne, vous ne connaissez que ce côté-là; moi, sénatesir, je connais l'autre. Voyezvous, dans tout palais, dans oelui du dôge, dans

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le mîcD, à Tiiisu de celui qui Thabite, il y a un couloir secret, perpétuel trahisseur de toutes les salles, de toutes les chambres, de toutes les alcôves ; un corridor ténébreux dont d'autres^ que vous connaissent les portes et qu'on sent serpenter autour de soi sans savoir au juste où il est ; une sape mystérieuse où vont et viennent sans cesse des hommes inconnus qui font quelque chose. Et les vengeances personnelles qui se mêlent à tout cela et qui cheminent dans cette ombre ! Souvent la nuit je me dresse sur mon séant , j'écoute , et j'entends des pas dans mon mur. Voilà sous quelle pression je vis, Tisbe. Je suis sur Padoue ; mais ceci est sur moi. J'ai mission de dompter Padoue. 11 m'est ordonné d'être terrible. Je ne suis despote qu'à condition d'être tyran. Ne me demandez jamais la grâce de qui que ce soit , à moi qui ne sais rien vous refuser , vous me perdriez. Tout m'est permis pour punir, rien pour pardonner.

Oui, c'est ainsi. Tyran de Padoue, esclave de Venise. Je suis bien surveillé, allez. Oh! le conseil des Dix ! Mettez un ouvrier' seul dans une cave et faites-lui faire une serrure, avant que la serrure soit finie le conseil des Dix en a la clef dans sa poche. Madame ! madame ! le valet qui me sert m'espionne, l'ami qui me salue m'es-

pioniœ#le prêtre qui me oonfesse m'espionne, la femme qui me dit : Je t'aime, — oui, Tisbe , — m'espionne !

LA TISBE.

fl

Âh ! monsieur !

Vous ne m'avez jamais dit que vous m'aimiez.

Je ne parle pas de vous, Tisbe. Oui, je vous le répète, tout ce qui me regarde est un œil du conseil des Dix , tout ce qui m'écoute est une oreille du conseil des Dix , tout ce qui me touche esl une main du conseil des Dix. Main redoutable qui tàtelong-temps d'abord et qui saisit ensuite brusquement ! Oh ! magnifique podesta que je suis, je ne suis pas sûr de ne pas voir demain apparaître subitement dans ma chambre un misérable sbire qui me dira de le suivre, et qui ne sera qu'un misérable sbire, et que je suivrai ! oùPd^ps quelque lieu profond d'où il ressortira sans moi. Madame, être de Venise, c'est pendre à un fil. C'est une sombre et sévère condition que la mienne , madame, d'être là , penché sur cette fournaise ardente que vous nommez Padoue, le visage toujours couvert d'un masque , faisant ma besogne

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de tyran, entouré de chances, de précautions, de terreurs, redoutant sans cesse quelque explosion , et tremblant à chaque instant d'être tué roide

par mon œuyre comme Falchimiste par son poison ! — Plaignez-moi , et ne me demandez pas pourquoi je tremble, madame !

^ LA TISBE.

Ah Dieu ! affreuse position que la votre en effet !

ANGELO

Oui, je suis l'outil avec lequel un peuple torture un autre peuple. Ces outils-là s'usent vite et se cassent souvent, Tisbe. Ah! je suis malheureux. 11 n'y a pour moi qu'une chose douce au monde, c'est vous. Pourtant je sens bien que vous ne m'aimez pas. Vous n'en aimez pas un autre , au moins?

LA TISBE.

iNon, ifton, calmez-vous.

ANGELO

Vous me dites mal ce non-là.

LA TISBE.

Ma foi ! je vous le dis comme je peux.

ANGELO

Ah ! ne soyez pas à moi , j'y consens ; mais ne soyez pas à un autre, Tisbe ! Que je n'apprenne jamais qu'un autre. . .

LA TISBE.

Si VOUS croyez que vous êtes beau quand vous me regardez comme cela !

ANGELa

Ah! Tisbe, quand m'aimerez-yous ?

LA TISBB.

Quand tout le monde ici vous aimera.

ANGELO

Hélas ! — C'est égal, restez à Padoue. Je ne veux pas que vous quittiez Padoue , entendezrvous? si vous vous en alliez , ma vie s'en irait. — Mon Dieu ! voici qu'on vient à nous. Il y a long-temps déjà qu'on peut nous voir parler ensemble ; cela pourrait donner des soupçons à Venise. Je vous laisse.

S'arrètant et montrant Homodei.

— Vous me refendez de cet homme ?

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LA TISBE.

Comme d'un enfant qui dormirait là.

ANGELO

C'est votre frère qui vient. Je vous laisse avec lui.

Il sort.

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