‹ DrameChapitre 6 sur 97 · ANE, GILBERT, JOSHUA FARNABY · texte numérisé non relu

ANE, GILBERT, JOSHUA FARNABY

JOSHUA

7e vous quittei€i,mesl)ons amis. Ile^tnuit, et il faut que j'aille reprendre mon service de porteolefs à la Tour de Londres. Ah , c*est que je ne «uis pas libre €on>nie vous , moi ! voyez-vous? un .guichetier, ce n'est qu'une e^èce de prisonnier. Adieu, lane. Adieu, Gilbert. Mon Dieu, mes amis, ^ue je suis donc heureux de vous voir heureux!! Ah ça, Gilbert, à quand la noce ?

GILBERT

Dans huit jours, n'est-ce pas, Jane?

JOSHUA

Sur ma foi , c'est après demain la Noël. Voici le

Jour des souhaits et des étrennes, mais je n'ai rien

à vous souhaiter. Il est impossible de désirer plus

de beauté à la fiancée et plus d'amour au fiancé!

Vous êtes heureux 1

GILBERT

Bon Joshuâ ! et toi, est-ce que tu n'es pas heureux ?

JOSHUA

Ni heureux^ ni malheureux. J'ai renoncé à tout, moi. Vois-tu, Gilbert,

Il entr^ou?r0 son manteau et laisse voir un trousseau de defe, qui

pend à sa ceinture.

des clefs de prisons qui vous sonnent sans cesse à la ceinture, cela parle, cela vous entretient de toutes sortes de pensées philosophiques. Quand j'étais jeune, j'étais comme un autre, amoureux tout un jour, , ambitieux tout un mois , fou toute Tannée. C'était sous le roi Henri YIII que j'étais jeune. Un homme singulier que ce roi Henri YIII. Un homme qui changeait de femmes, comme une femme change de robes. H répudia la première, il fit couper la tête à la seconde, il fit ouvrir le ventre à la troisième ; quant à la quatrième , il lui fit grâce, il la chassa ; mais en revanche il fit couper la tète à la cinquième. Ce n'est pas le conte de Barbe-Bleue que je vous fais là , belle Jane , c'est l'histoire de Henri VIIL Moi , dans ce temps-là , je m'occupais de guerres de religion , je me battais pour l'un et pour l'autre. C'était ce qu'il y avait de mieux alors.

La qfuestion d'ailleurs était fort épineuse. Ils'agis^ sait d*étre pour ou contre le pape. Les gens du roi pendaient ceux qui étaientpour, mais il^ brûlaient ceux qui étaient contre. Les indifférents, ceux qui n'étaient ni pour ni contre, on les brûlait ou on les pendait, indifféremment. S'en tirait qui pouvait Oui, la corde; non, le fagot; ni oui ni non, le fagot et la corde. Moi qui vous parle^ j'ai senti le roussi bien souvent , et je ne suis paè sûr de n'avoir pas été deux ou trois fois dépendu. C'était un beau temps ; à peu près pareil à celui-ci. Ouï, je me battais pour tout cela. Du diable si je sais maintenant pour qui et pour quoi je me battais. Si Ton me reparle de maître Luther et du pape Paul III, je hausse les épaules. Vois-tu, Gilbert, quand on a des cheveux gris, il ne faut pas revoir les opinions pour qui l'on faisait la guerre et les femmes à qui l'on faisait l'amour à vingt ans. Femmes et opinions vous paraissent bien laides , bien vieilles, bien chétives , bien édentées , bien ridées, bien sottes. C'est mon histoire. Mainte-^ nant je suis retiré des affaires. Je ne suis plus soldat du roi , ni soldat du pape , je suis geôlier à la Tour de Londres. Je ne me bats plus pour personne , et je mets tout le monde sous clef. Je suis guichetier et je suis vieux; j'ai un pied dans une

prison et l'autre dans la fosse. C^ëst moi qui rainasse les morceaux de tous lés ministres et de touslés favoris qui se cassent chez la reiœ. C'est fort amusant. *£t puis j'ai un petit enfant que j'àime, et puis TOUS deux que j'aime aussi , et si vous êtes heureux, jo^uis heureux!

GILBERT

En ce cas, sois heureux, Joshua! N'est-ce pas, Jane?

JOSHUA

Moi ^ je ne puis rien pour ton bonheur^ mais Jane peut tout; tu l'aimes ! je ne te rendrai même aucun service de ma vie. Tu n'es heureusement pas assez grand seigneur pour avoir jamais besoin du porte**cIef de la Tour de Londres. Jane acquittera ma dette en mémie temps que la sienne. Car, elle et moi ^ nous te devons tout. Jane n'était qu'une pauvre enfant orpheline abandonnée^ tu l'as recueillie et élevée. Moi, jemenoyais un beaujour dans la Tamise ; tu m'as tiré de l'eau*

GILBERT

A quoi bon toujours parler de cela, Joshua?

JOSHUA

C est pour dire que notre devoir ^ h Jane et à

JOURRÉB I, SCÈNE II. V

moi, est de faimer, moi, comme un frère, elle...

— pas comme une soeur !

JANE

Non, comme une femme. Je tous comprends ,

Elle retombe dans sa rèYerie.

GILBERT» bas à JkMhua»

Regarde-la, Joshua! n'est-ce pas qu'elle est belle et charmante , et qu'elle serait digne d'un roi ? Si tu savais ! tu ne peux pas te figurer comme je Taime !

JOSHUA

Prends garde, c'est imprudent ; une femme, ça ne s'aime pas tant que ça ; un enfant, à la bonne^ heure.

GILBERT

Que veux-tu dire?

JOSHUA

Rien. — Je serai de votre noce dans huit joursw

— J'espère qu'alors les affaires d'état me laisseront un peu de liberté , et que tout sera fini.

GILBERT

Quoi ? qu'est-ce qui sera fini ?

JOSHUA

Ah ! tu ne t'occupes pas de ces choses-là , toi , Gilbert. Tu es amoureux. Tu es du peuple. Et qu'est-ce que cela te fait les intrigues d'en haut , à toi qui es heureux en bas? Mais, puisque tu me questionnes , je te dirai qu'on espère que d'ici à huit jours , d'ici à vingt-quatre heures peut-être , Fabiano Fabiani sera remplacé près delà reine par un autre.

Qu'est-ce que c'est que Fabiano Fabiani ?

JOSHUA

C'est l'amant de la reine, c'est un favori trèscélèbre et très-charmant, un favori qui a plus vite fait couper la tête à un homme qui lui déplaît qu'une entremetteuse n'a dit ave^ le meilleur favori que le bourreau de la Tour de Londres ait eu depuis dix ans. Car tu sais que le bourreau reçoit, pour chaque tête de grand seigneur, dix écus d'argent, et quelquefois le double, quand la tête est tout-à-fait considérable. — On souhaite fort la chute de ce Fabiani. — Il est vrai que dans mes fonctions à la Tour je n'entends guère gloser sur son compte que des gens d'assez

mauvaise humeur, des gens à qui l'on doit couper te cou d'ici à un mois , des mécontents.

GILBERT

Que les loups se dévorent entre eifx ! que nou& importe, à nous, la reine et le favori de la reine? n^est-ce pas , Jane ?

JOSHUA

Oh ! il y a unefière conspiration contre Fabiani l s'il s'en tire, il sera heureux. Je ne serais pas surpris qu'il y eût quelque coup de fait cette nuit. Je viens de voir^ rôder par là maître Simon Renard tout rêveur.

GILBERT

Qu'est-ce que c'est que maître Simon Renard ?

Comment ne sais-tu pas cela? c'est le bras droit de l'empereur à Londres. La reine doit épouser le prince d'Espagne, dont Simon Renard est le légat près d'elle. La reine le hait ce Simon Renard ; mais elle le cipaint, et ne peut rien contre lui. Il a déjà détruit deux ou trois favoris. C'est son instinct de détruire les favoris. Il nettoie le palais de

temps en temps. Un homme subtil et trës^maEcietix, qui sait tout ce qui se passe, et qui creuse toujours deux ou trois étages (Tintrîgues souterraines sous tous les éyénements. Quant à lord Paget, — ne mWtupas demandé aussi ce que c'était que lord Paget ? — c'est un gentilhomme délié, qui a été dans les affaires sous Henri YIII. Il est membre du conseil étroit. Un tel ascendant que les autres ministres n^osent pas souffler devant lui. Excepté le chancelier cependant, mylord Gardiuer, qui le déteste. Un homme violent, ce Gardiuer, et très-bien né. Quant à Paget, ce n'est rien du tout. Le fils d'un savetier. Il va être faitbaron Paget de Beaudesert en Stafford.

ŒLBERT.

Comme il vous débite couramment toutes Ces choses-là, ceJoshua!

JOSHUA

Pardieu ! à force d'entendre causer les prisonniers d'état.

Simon Renard paratt au fond du théâtre.

— Yois-tu , Gilbert , l'homme qui sait le mieux lliistoire de ce temps*ci , c'est le guichetier de la Tour de Londres,

SIMON RENARD, quia entendu lesdernièresparoles, du fond du théâtre.

Vous voiis trompez, mon maître, c'est le bourreau.

JQSHDA , bas à ^e et à Gilbert..

. Reculons-nous un peu.

Simon Renard s^éloigne lentement. — Quand Simon Renard a disparu.

— C'est précisémient maître Simon Renard.

GILBERT

Tous ces gens qui it^ôdent autour de ma maison me déplaisent.

JOSHUA

Que diable vient-il faire par ici ? 11 faut que je m^en retourne vite ; je crois qu'il me prépare de la besogne. Adieu , Gilbert. Adieu, belle Jane. — Je vous ai pourtant vue pas plus haute que cela !

GILBERT

Adieu, Joshua. — Mais, dis-itioi, qu'est-ce que tu caches donc là, sous ton manteau?

JOSHUA

Ah ! fai mon complot aussi, moi..

GILBERT

Quel complot?

. Oh ! amoureux qui oubliez tout ! je viens de vous rappeler que c'était après demain le jour des étrennes et des cadeaux. Les seigneurs complotent une surprise à Fabiani, moi, je complote de mon côté. La reine va se donner peut-être un favori tout neuf. Moi, je vais donner une poupée à mon enfant.

n tire une poupée de dessous son manteau.

— Toute neuve aussi. — Nous verrons lequel des deux aura le plus vite brisé son joujou. — Dieu vous garde, mes amis !

GILBERT

Au revoir, Joshua.

Joshua s*élo!gne. Gilbert prend la main de Jane, et la baise avec passion.

JOSHUA, au fond du théâtre.

Oh ! que la providence est grande ! elle donne à chacun son jouet, la poupée à Tenfant, Fenfant à l'homme, Fhomme à la femme, et la femme au diable !

Il sort.

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