‹ DrameChapitre 7 sur 97 · GILBERT, JANE · texte numérisé non relu

GILBERT, JANE

GILBERT

Il faut que je vous quitte aussi. Adieu , Jane , dormez bien.

JANE

Vous ne rentrez pas ce soir avec moi , Gilbert ?

GILBERT

Je ne puis. Tous savez, je vous l'ai déjà dit, Jane, j'ai un travail à terminer à mon atelier cette nuit. Un manche de poignard à ciseler pour je ne sais quel lord Clanbrassil, que je n'ai jamais vu , et qui me l'a fait demander pour demain matin.

JANE

Alors, bon soir, Gilbert. A demain.

GILBERT

Non, Jane, encore un instant. Ah ! mon Dieu ! •que j'ai de peine àme séparer de vous, fût-ce pour quelques heures! Qu'il est bien vrai que vous êtes ma vie et ma joie! H faut pourtant que j'aille travailler, nous sommes si pauvres 1 Je ne veux pas entrer, car je resterais, et cependant je ne puis partir, homme faible que je suis I Tenez, asseyonsnous quelques minutes à la porte, sui: ce banc; il me semble qu'il me sera moins difficile de. m'en aller que si j'entrais dans la, maison , et surtout dans votre chambre. Donnez-moi votre main.

Il s^assied et lui prend les deux mains dans les siennes, elle debout,

— Jane! m'aîmes-tu?

Oh ! je vous dois tout, Gilbert ! je le sais, quoique vous me l'ayez caché long-temps. Toute petite, presque au berceau, j'ai été abandonnée par mes parents, vous m'avez prise. Depuis seize ans , votre bras a travaillé pour moi comme celui d'un père, vos yeux ont veillé sur moi comme ceux d'une mère. Qu'est-ce que je serais sans vous , mon Dieu ! Tout ce que j'ai, vous me Favez donné, tout ce que je suis, vous l'avez fait.

GILBERT

Jane! in*aimes-tu ?

JÂNE.

Quel dévoûment que le vôtre , Gilbert I vous travaillez nuit et jour pour moi, vous vous brûlez les yeux , vous vous tuez. Tenez , voilà encore que vous passez la nuit aujourd'hui. Et jamais un reproche , jamais une dureté , jamais une colère. Vous si pauvre ! jusqu'à mes petites coquetteries de femme , vous en avez pitié , vous les satisfaites. Gilbert, je ne songe à vous que les larmes aux yeux. Yotis avez quelquefois manqué de pain, je n'ai jamais manqué de rubans.

^ GaBERT.

Jane! m'aimes-tu?

JANE

Gilbert , je voudrais baiser vos pieds !

M'aimes-tu? m'aîmes-tu? Oh! tout cela ne me

dit pas que tu m'aimes. C'est de ce mot-là que j'ai besoin, Jane ! de la reconnaissance , toujours de la reconnaissance ! oh ! je la foulé aux pieds , la reconnaissance ! je veux de Tamour, ou rien. — Mourir ! — Jane , depuis seize ans tu es ma fille , tu Tas être ma femme maintenant. Je t'avais adoptée , je Yeux t'épouser. Dans huit jours ! tu sais, tu me l'a promis, tu as consenti, tu es ma fiancée. Oh ! tu m'aimais quand tu m'as promis cela. O Jane ! il y a eu un temps , te rappelles-tu , où tu me disais : je t'aime ! en levant tes beaux yeux au ciel. C'est toujours comme cela que je te veux. Depuis plusieurs mois il me semble que quelque chose est changé en tpi, depuis trois semaines surt0ut que mon travail m'oblige à m'absenter quelquefois les nuits- O Jane ! je veux que tu m'aimes, moi. Je suis habitué à cela. Toi, si gaie auparavant, tu es toujours triste et préoccupée à présent, pas froide , pauvre enfant, tu fais ton possible pour ne pas l'être ; mais je sensbien que les paroles d'amour ne te viennentplus bonnes etnaturelles commeautrefois. Qu'as-tu? Est-ce que tu ne m'aimes plus? Sans doute je suis un honnête homme, sans doute je suis unbon ouvrier ; sans doute, sans doute, mais je voudrais être un voleur et un assassin et être aimé de toi! — Jane ! si tu savais comme je t'aime!

JANE

Je le sais, Gilbert, elj'en pleure.

GILBERT

De joie ! n'est-ce pas ? Dis-moi que c'est de joie. Oh ! j*ai besoin de le croire. Il n'y a que cela au monde, être aimé. Je ne suis qu'un pauvre cœur d'ouvrier, mais il faut que ma Jane m'aime. Que me parles-tu sans cesse de ce que j'ai faitpôur toi? Un seul mot d'amour de toi, Jane, laisse toute la reconnaissance de mon côté. Je me damnerai et je commettrai un crime quand tu voudras. Tu seras ma femme, n'est-ce pas, et tu m'aimes? Vois-tu, Jane , pour un regard de toi je donnerais mon travail et ma peine; pour un sourire, ma vie; pour un baiser, mon âme !

JANE

Quel noble cœur vous avez, Gilbert !

GILBERT

Écoute, Jane ! ris si tu veux, je suis fou, je suis jaloux ! c'est comme cela. Ne t'ofiense pas. Depuis quelque temps il me semble que je vois bien des

S8 MARIE TUPOR.

jeunes seigneurs rôder par ici. Sais-tu , Jane, que j'ai trente-quatre ans? Quel malheur pour un misérable ouvrier gaiiohe et mal vêtu comme moi , qui n'est plus jeune , qui n*est pas beau , d'aimer une belle et charmante enfant de dix-sept ans, qui attire les beaux jeunes gentilshommes dorés et chamarrés comme une lumièreattire les papillons! Ohl je souffre, va! je ne t'offense jamais dans ma pensée , toi si honnête , toi si pure , toi dont le front n'a encore été touché que par mes lèvres ! Je trouve seulement quelquefois que tu as trop de plaisir à voir passer les cortèges et les cavalcades de la reine, et tous ces beaux habits de satin et de velourssouslesquelsily a si peu de cœurs et si peu d'âmes ! Pardonne-moi. — Mon Dieu ! pourquoi doncviept-il par ici tant de jeunes gentilshommes? Pourquoi ne suis-je pas jeune, beau, noble et riche? Gilbert, l'ouvrier ciseleur, voilà tout. Eux c'est lord Chandos , lord Gérard Fitz-Gerard , le comte d'Arundel , le duc de Norfolk ! oh ! que je les hais! je passe ma vie à ciseler pour eux des poignées d'épées dont je leur voudrais mettre la lame dans le ventre.

JANE

Gilbert I...

JOURNÉE I, SCÈNJB III. ^9

GIl4BSax.

Pardon^ Jane. N'est-oe pas, Fainour rend bien méchant ?

JANE

Non, bien bon. — Vous êtes bon, Gilbert.

GILBERT

Oh ! que je t'aime. Tous les jours davantage. Je voudrais mourir pour toi. Aime-moi ou ne m'aime pas, tu en es bien la maîtresse. Je suis fou. Pardonne-moi tout ce que je t'ai dit. Il est tard , il faut que je te quitte , adieu. Mon Dieu ! que c'est triste de te quitter ! Rentre chez toi. Est-ce que tu n'as pas ta clef?

JANE

Non, depuis quelques jours je ne sais ce qu'elle est devenue.

GILBERT

Voici la mienne. — A demain matin. — Jane , n'oublie pas ceci. Encore aujourd'hui ton père ; dans huit jours ton mari.

Il la baise au front et sort.

40 MARIE rUDOR.

JANBf restée teule.

Mon mari ! oh non , je ne commettrai pas ce crime. Pauvre Gilbert, il m'aime , celui-là , — et l'autre...! — Pourvu que je n'aie pas préféré la vanité à Famour ! Malheureuse fille que je suis, dans la dépendance de qui suis-je maintenant? Oh! je suis bien ingrate et bien coupable ! J'entends marcher, rentrons vite.

Elle entre dans la maison.

Page 1