‹ DrameChapitre 70 sur 97 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

CATARINA, LA TISBE.

Entre la Tisbe , pâle , une lampe h la main. Elle avance à pas lents, regardant autour d'elle. Arrivée à la table, elleezamlDe leflambeau qu'on vient d'éteindre.

LA TISBE.

Le flambeau fume encore.

Elle se tourne , aperçoit le Ut, y court et tire le rideau.

— Elle est seule! elle fait semblant de dormir.

Elle se met à faire le tour de la chambre , examinant les portes et

le mur.

— Ceci est la porte du mari.

Heurtant du revers de la main sur la porte de l'oratoire qui est

masquée dans la tenture.

— Il y a ici une porte.

Catarina s*est dressée sur son séant et la regarde fiiire avec stupeur.

CATARINA

Qu'est-ce que c'est que ceci ?

9ê ANGELO.

LA TISBE.

Ceci? ce que c'est? Tenez, je vais vous le dire. C'est la maltresse du podesta qui tient dans ses mains la femme du podesta!

GATARINA.

Ciel [

LA TISBE.

Ce que c'est que ceci, madame? C'est une comédienne, une fille de théâtre, unebaladine, comme vous nous appelez , qui tient dans sçs mains , je viens de vous le dire, une grande dame, une femme mariée, une femme respectée , une vertu ! qui la tient daoa se9 mains, dans ^s ongles, dan» ses dents ! qui peut en faite ce qu'elle voudra , de cette grande dame , de cette bonne renommée dorée, et qui va la déchirer, la mettre en pièces, la mettre en lambeaux , la mettre en morceaux ! Ah ! mesdames les grandes dames, je ne sais pas ce qui va arriver, mais ce qui est sûr, c'est que j'en ai une là sous mes pieds, une de vous autres! et que je ne la lâcherai pas ! et qu'elle peut être tranquille ! et qu'il aurait mieux valu pour elle la foudre sur sa t^te que mon yis^e. d^fanl le

sien ! Dites donc, madume, je vous trouve hardie d'oser lever les yeux sur moi quand vous avez un amant chez vous !

GATARINA.

Madame. . .

LA TISBE.

Caché!

GATARINA.

Vous VOUS trompez!...

LA nSBB.

Ah ! tenez , ne niez pas. Il était là ! Vos places sont encore marquées par vos fauteuils. Vous auriez dû les déranger au moins. Et que vous disiez-vous? Mille choses tendres, n'est-ce pas? mille choses charmantes, n'est-ce pas? Je t'aime! je t'adore ! je suis à toi !.. . — Âh ! ne me touchez pas, madame !

GATARINA.

Je ne puis comprendre...

LA USEE.

Et vous ne valez pas mieux que nous, mesdames!

98 ANGELO

Ce que nous disons tout haut à un homme en plein jour, TOUS le lui balbutiez honteusement la nuit. Il n'y a que les heures de changées! Mous vous prenons vos maris, vous nous prenez nos amants. C'est une lutte. Fort bien, luttons ! Âh ! fard, hypocrisie, trahisons, vertus singées, fausses femmes que vous êtes! Non, pardièu! vous ne nous valez pas ! Nous ne trompons personne, nous ! Vous , TOUS trompez le monde, vous trompez vos familles, vous trompez vos maris , vous tromperiez le bon Dieu, si vous pouviez! Oh! les vertueuses fenunes qui passent voilées dans les rues ! Elles vont à leglise ! rangez-vous donc ! inclinez-vous doue ! prosternez-vous donc ! Non , ne vous , rangez pas , ne vous inclinez pas , ne vous prosternez pas , allez droit à elles, arrachez le voile, derrière le voile il y a un masque , arrachez le masque, derrière le masque il y a une bouche qui ment ! — Oh ! cela m'est égal, je suis la maîtresse du podesta, et vous êtes sa femme, et je veux vous perdre!

CATARINA

Grand Dieu ! Madame. . .

LA TISBE.

OÙ est-il?

GATARINA. -

Qui?

LA TISBE.

Lui.

GATARINA.

Je suis seule ici. Vraiment seule. Toute seule. Je ne comprends rien à ce que vous me demandez. Je ne vous connais pas, mais vos paroles me glacent d'épouvante, madame. Je ne sais pas ce que j'ai fait contre vous. Je ne puis croire que vous ayez un intérêt dans tout ceci. . .

LA TISBE.

Si j'ai un intérêt dans ceci^ Je le crois bien que j'en ai un! Vous en doutez, vous! Ces femmes vertueuses sont incroyables! Est-ce que je vous parlerais comme je viens de vous parler si je n'avais pas la rage au cœur! Qu'est-ce que cela me fait , à moi , tout ce que je vous ai dit ? Qu'est-ce que cela me fait que vous soyez une grande dame et ^ue je sois une comédienne ! Gela m'est bien égal, je suis aussi belle que vous ! J'ai la haine dans le cœur, te dis-je, et je t'insulte comme je peux! Où est cet homme? Le nom de cet homme? Je veux

100 ANGELO

voir cet homme ! Oh ! quand je pense qu elle faisait semblant de dormir! Yéritablement , c'est infâme !

CATARINA

Dieu ! mon Dieu ! qu'est-ce que je vais devenir ? Au nom du ciel, madame ! si vous saviez. . .

Je sais qu'il y a là une porte ! Je suis sûre qu'il est là !

CATARINA

C'est mon oratoire, madame. Rien autre chose. 11 n'y a personne, je vous le jure. Si vous saviez ! on vous a trompée sur mon compte. Je vis retirée, isolée, cachée à tous les yeux...

LA TISBE.

Levoite!

CATARINA

C'est mon oratoire , je voua assure. Il n'y a là que mcrti prie-Dieu et mon livre d'heures. . .

LA TISB£.

Le masque !

, ^ ^ CÂTARIIfA.

Je Y0U8 jure qu'il- n'y a personne de caché là, madame !

LA Tisns.

La bouche .qui ment !

GÂTÂRINA.

Madame...

C'^t biei^cela. Mais étes-Tous folle de me parler ainsi et d'a'voir Tair d'une coupable qui a peur ! Yous. ne niezr pas avec assez d'assurance. Allons , redressez-yous, madame, mettez-vous en colère, si voijis Tosez, et faites donc la femme innocente !

Elle aperçoit tout à coup le manteau qui e»t resté à terre près du balcon, elle y eourt et le ramasse.

— Ah ! tenez , cela n'est plus possible. Voici le manteau.

CATARINA

Ciel !

m AN(»I,0,

hh TiS»f5, ^ ,

Si

Non 9 ce n'eat pas un manteati, sfest-ce pas? Ce n*est pas un manteau d-homme? Malheureusement , on ne peut recomiaitre à qui il appartient, tous ces mantçanx-là se ressemblent. Allons, prenez garde a vous, dites-moi le nom de cet homme !

Je ne sais ce que vous voulez dire.

LA TISBE.

C'est votre oratoire, cela? Bh bîen^ mivrez-le-

mol

CATARINA

Ppurqupi>

LA TISSB.

Je veux prier Dieu aussi, moi. Ouvrez.

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