‹ DrameChapitre 96 sur 97 · LA TI8BE · texte numérisé non relu

LA TI8BE

Iihl vous me tuez! Ah! c'est la première idée qui v^s vient? Vous voulez me tuer, ainsi , vousmême , tout de suite sans plus attendre , sans être bien sâ^r ?' Vous pouvez prendre une résolution pareille aussi facilement? Vous ne tenez pas à moi plua que cela? Vous me tuez pour l'amour d'une autre ! Rodolfo , c'est donc bien vrai , dites-le-

180 ANGELO

moi de TOtre bouche, vous ne m'avez donc jamais aimée ?

KODOLFO.

Jamais !

LA TISBE.

Eh bien ! c'est ce mot-4à qui me tue , malheu-reux 1 ton poignard ne fera que m'açhever.

RODOLFO

De Tamour pour vous, moi! Non, je n'en ai pas! je n'en ai janyais eu! Je puis m'en vanter, Dieu merci ! De la pitié , tout au plus !

LA TISBE.

Ingrat! Et, encore un mot, dis-moi, elle! tu Taimais donc bien ?

RODOLFO

Elle! si je Taimais ! elle! Oh! écoutez cela puisque c'est votre supplice , malheureuse. Si je l'aimais! une chose pure, sainte, chaste, sacrée, nne femme qui est un autel , ma vie, mon sang, mon trésor, ma consolation, ma pensée, la lumière de mes yeux , voilà comme je l'aimais !

JOURNÉE ni 5 PARTIE II, SCÈNE ni. 181

Alors , j'ai bien fait.

R(MX)LPO.

Yous avez bien fait ?

. LA TISBE.

Oui. J'ai bien fait. Es-tu sûr seulement de ce que j'ai fait ?

RODOLFO

Je ne suis pas sûr , dites-vous ! Voilà la seconde fois que vous le dites. Mais il y avait là Dafne , je vous répète qu'il y avait là Dafne, et ce qu'elle m'a dit , je l'ai encore dans l'oreille. — Monsieur , monsieur! ils n'étaient qu'eux trois dans cette chambre, elle, le podesta, et une autre femme, une horrible femme que le podesta appelait Tisbe. Monsieur , deux grandes heures , deux heures d'agonie et de pitié, monsieur, ils l'ont tenue là , la malheureux , pleurant , priant , suppliant , demandant grâce , demandant la vie. — Tu demandais la vie , ma Catarina bien aimée ! — à genoux, les- mains jointes, se traînant à leurs

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pieds j et ik disaient non! Et le poison , c'est la fetome Tid>e qui Ta été chercher ! et c'est elle qui a forcé madame de le boire ! Et le pauvre c<m^ mort , monsieur , c'est elle qui l'a emporté , cette femme , ce monstre , la Tisbe ! — Où rayezr-Tous mis ^ madaniè ! — Voilà ce qu'eHe a bit , la Tisbe ! Si j'en suis sûr !

Tiraot un mouchoir de la poitrine*

Ce mouchoir que j'ai trouvé chez Catarina , à

qui est-il?Avoas.

Montnait le cmdfix.

— Ce crucifix que je trouve chez vous y à qui estil? A elle! — Si j'ensuis sûr! Allons, priez, pleurez , criez , demandez grâce , faites promptement ce que vous avez'à faire, et finissons!

LA TISBE.

Kodblfo. . .

BODOLFO.

Qu'avez-vous à dire pour vous justifier 9 Vite. Parlez vite. Tout de suite.

LA TISBE.

Bien, Rodolfo. Tout ee qu'on tVdit est vrai.

JOURNÉE m, PARTIE II, SCÈNE III. 183

Crois tout. Rodolfo , tu arrives à propos , je voulais mourir. Je cherchais un moyen de mourir près de toi , à tes pieds* Mourir de ta main ! oh ! c'est plus que je n'aurais osé espérer ! Mourir de ta main , oh ! je tomberai peut-être dans tes bras. Je te rendis grâce. Je suis sûre au moins que tu entendras mes dernières paroles. Mon dernier souflOie, quoique tu n'en veuilles pas, tu l'auras. Yois-tu, je n'ai pa^ du tout besoin de vivre , moi. Tu ne m'aimes pas , tue-moi. C'est la seule chose que tu puisses faire à présent pour moi , mon Rodolfo. Ainsi, tu veux bien te chaîner de moi. C'est dit. Je te rends grâce.

RODOLVO.

Madame. . .

LA TISBE.

Je vais te dire. Écoute-moi seulement un instant. J'ai toujours été bien à plaindre, va. Ce ne sant pas là des mots , c'est un pauvre cœur gonflé qui déborde. On n'a pas beaucoup de pitié de nous autres , on a tort. On ne sait pas tout ce qiie nous avons souvent de vertu et de courage. Croistu que je doive tenir , beaucoup à la vie? Songe

ANGELO

dope que je. mendiais tout enfant, moi. Et puis, à seize^ ans , je me suis trouvée sans pain. J'ai été ramassée dans la rvue par des g^rands seigneurs. Je suis tombée d'une fange dans I autre. La faim ou Torgie ! Je sais bien, qu'on tous .dit z Mourez de faim, mais j'ai bien souffert, ya! Oh oui ! toute la pitié est pour les grandes dames nobles. Si elles pleurent, on les console. Si elles «font mal, on les excuse. Et puis , elles se plaignent ! Mais nom , tout est trop bon pour nous. On nous accable. Ta, pauvre femme! marche toujours ! de quoi te plains-tu? Tous sont contre toi. Eh bien ! est-ce t{ue tu n'es pas faite pour souffrir , fille de joie? — Rodolfo , dans ma position , est-ce que tu ne sens pas que j'avais besoin d'un cœur qui comprit le mien? Si je n'ai pas quelqu'un qui m'aime, qu'est-ce que tu veux que je devienne , là , vraiment? Je ne te dis pas cela pour t'attendrir, à quoi bon ? Il n'y a plus rien de possible maintenant. Mais je t'aime , moi ! Oh ! Bodolfp ! à quel point cette pauvre fille qui te parle t'a aimé , ta ne le sauras qu'après ma mort ! quand je n'y serai plus ! Tiens , voilà six inois que je te connais, n'est-ce pas? Six mois que je fais de ton regard ma vie , de ton sourire ma joie, de ton souffle mon âme ! Eh bien , juge ! depuis six mois je n'ai

pas en un seul instant l'idée , Tidée nécessaire à ma vie , que tu m'aimais. Tu sais qiie je t'ennuyais toujours de ma jalousie , j'avais mille indices qui me troublaient , maintenant cela m'est expliqué. Je ne t'en yeux pas. Ce n'est pas ta faute». Je sais que ta pensée était à cette femme depuis sept ans. Moi , j'étais pour toi une distraction, un passe-temps. C'est tout simple. Je ne t'en veux pas. Mais que veux- tu que je fasse? Aller devant moi comme r,ela, vivre sans ton amour, je ne le peux pas. Enfin il faut bien respirer. Moi, c'est par toi que je respire ! Vois, tu ne m'écoutés seulement pas ! Est-ce que cela te fatigue que je te parle? Ah ! je suis si malheureuse vraiment que je crois que quelqu'un qui me verrait aurait pitié de moi !

RODOLFO

Si j'en suis sûr ! le podesta- est allé chercher quatre sbires , et pendant ce temps-là vous avea^ dit à elle tout bas ,des choses terribles qui lui ont / fait prendre le poison! Madame ! est-ce que vous ne voyez pas que ma raison s'égare? Madame! où est Catarina ? Répondez ! Est-ce que c'est vrsâ 9 madame, que vous l'avez tuée , que' vous l'avez empoisonnée? Où est-elle ? dites ^ Où est-elle ? Sa-

veasHTou» que c'est la seule femme que j'aie jamais aimée, madame ! la seule, la seule, entendezvous , la seule !

LATISBE.

La seule! la seule f Oh! c'est mal de me donner tant de coups de poignard ! Par pitié,

Elle loi montre le oontean qu*il tient.

vite le dernier avec ceci !

RODOLFa

Oà est Catarina? la seule que j'aime. Oui, la seule 1

LA TISBE.

Ah ! tu es sans pitié ! tu me brises le cœur ! Eh bien oui! je la hais, cette femme! entends-tu, je la hais! Oui, on t'a dit vrai, je me suis vengée, je Tai empoisonnée , je l'ai tuée !

BODOLFO.

Ah ! vous le dites donc I Ah ! vous voyez bien que c'est vous qui le dites ! Par le ciel ! je croi» que vous vous en vantez , malheureuse !

JOUBNÉE III, iPÂATIfi II, 8€ÈN£ III. 187

hk TISBE.

Oui , et ce que j'ai fisât » je le feraîë. encore ! Frappe !

* , nODOLFO , terrible.

Madame ! . . .

LÀ TISBE.

Je Fai tuée , te dis-je ! Frappe donc \

RODOLFa

Mis^able! . .

Il la frappe.

LA TISBE. Elle tombe.

Ah! au cçeur !-Tu m'as frappée au cœur ! C'est bien. — Mon Rodolfo ! ta main !

Elle lai prend la main et la baise.

— Merci ! Tu m'as délivrée ! Laisse-la-moi ta main. Je ne veux pas te faire du mai y tu vois bien. Mon Rodolfo bien aimé , tu nele voyais pas quand tu es entré , mais de la manière dont tu as dit : vous avez un quart d'heure! en levant ton cputeau , je ne pouvais plus vivre après cela. Main-

ùt

188 ANGBLO.

tenant, que je vais mourir, sois bon, dis-moi un mot de pitié. Je crois que tu feras bien.

RODOLFa

Madame. . .

Un mot de pitié ! Yeux-tu?

On entend une Toix lOftir de derrière les'rideeai de TaMTc

CATARINA

OÙ suis-je ? Rodolfo !

RODCHiFÛL .

Qu'est-ce que j'entends ? Quelle est cette voix ?

11 se retourne et voit la figure blanche de Catarina qui a entr^ouYert

les rideaux. ,

CATARINA

m^doifo r

RODOLFO. II court à eDe et Peulëve dans ses bras.

Catarina! Grand Dieu! Tu es ici! Vivante!

Comment cela se fait-il? Juste Ciel !

Se retournant vers la Tisbe.

— Ah ! qu'ai-je fait ?

JOURBÉE m, PARTIE II, SCÈNE III. *8Î>

LA TISBE, se traçant vers lui avec un sourire.

Rien. Tu n'as rien /ait. C'est moi qui^ai fait tout. Je voulais mourir. J'ai poussé ta main* ^

ROMLFO.

Catarina l tu vis, grand Dieu f par qui as-tu été sauvée ?

LA TISBE.

Par moi , pour toi !

RODOLFO

Tisbe! Du secours l Misérable que je suis!

LATISBE.

Non. Tout secours est inutile. Je le sens bien. Merci. Âh ! livre-toi à la joie comme si je n'étais pas là. Je né veux pas te gêner. Je sais bien que tu dois être content. J'ai trompé le podesta. J'ai donné un narcotique au lieu d'un poison. Tout le monde l'a crue morte. Elle n'était qu'endormie. Il y a là des chevaux tout prêts. Des habits d'homme pour elle. Partez tout de suite. En trois heures , vous serez hors de Tétat de Venise. Soyez

190 âNGELO.

heureux. Elle est déliée. Morte pour le podesta. Vivante pour toi. Trouves-tu cela bien arrangé ainsi?

RODOLFO

Catarina!... Tisbe!...

Il tombe à genoux rœil feé sur la Tisbe expuanle. LA TISBE , é^nné toU qui va t^éteigaanU

Je vais mourir , moi. Tu pens^as à moi quelquefois , n'est-ce pas? et tu diras : Eh bien, après tout , c'était une bonne fille , cette pauvre Tisbe. Oh! cela me fera tressaillir dans mon tombeau! Adieu ! — Madame y permettez-moi de lui dire encore une fois mon Rodoifo ! Adieu , mon Rodolfo ! — Partez vite à présent. Je meurs. Vivez. Je te bénis !

Elle meurt.

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