‹ DramesChapitre 116 sur 308 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

FRANCESCA, FASIO, LE PODESTAT, qui reste au fond.

FASIO.

Me voilà, Francesca, qu'avez-vous à me dire?

FRANCESCA

C'est vous enfin ?

FASIO.

C'est moi, je m'empresse à souscrire Au désir que tu m'as fait transmettre.

FRANCESCA

C'est bien !

FASIO.

Qu'as-tu donc, Francesca? tu trembles!

FRANCESCA

Je n'ai rien!

FASIO.

Si tu n'as rien, comment alors es-tu si pâle?

Vous aviez tout à l'heure, au bras, dans cette salle, Une femme masquée ?

FASIO.

Oui.

FRANCESCA

Savez-vous son nom ?

FASIO.

Non, je ne le sais pas.

FRANCESCA

Non!

82 L ALCBIMISTE.

FASIO.

Je VOUS dis que non!

FRAWCESCA.

Eh bien! je le sais, moi, voulez-vous le connaître ?

FASIO.

Alors, excepté vous, nul ne le sait, peut-être.

FRANCESCA

Vous mentez, Fasio, celte Fornarina,

Vous le savez bien , vous! c'est la Maddelena.

Eh bien ! après ?

FRANCESCA

Après !

FASlO.

Oui! quand ce serait-elle?

FRANCESCA

Fa«io! vous savez quelle crainte mortelle Dès l'heure où je la vis, celle femme toujours Comme un voile de deuil jeta sur nos amours. Vous savez qu'elle était, me poursuivant sans trêves, Un démon à mes jours, un fantôme à mes rêves! Vous savez que son nom, devant moi prononcé Allait frapper mon cœur, ainsi qu'un fer glacé, Et vous savez encor que si sur quelque place Le hasard nous poussait toutes deux face à face, Je reculais soudain |)lus pâle que celui Qui voit sortir de terre un spectre devant lui : Vous saviez tout cela ! car ma voix et mes larmes Vous ont redit cent fois mes jalouses alarmes, Et pourtant sans pitié, Fasio ! c'est bien mal. Vous avez invité cette femme à ce bal !

FASIO.

Vous vous trompez.

,V(;te hf, scè!\e V. 83

FRANCESCA

Comment?

FASIO.

Cette femme est venue Conduite par quelqu'un. Je ne l'ai reconnue Que trop tard.

FRAINCESCA.

Ah! tant mieux puisqu'il en est ainsi; Vous ne souffrirez pas qu'elle demeure ici, Et vous la chasserez, comme une courtisane Qui souille un temple saint de son aspect profane : Car le toit d'une épouse est un temi)ie écarté Où, debout sur le seuil, veille la chasteté!

FASlO.

Chasser quelqu'un qui vient chez moi ! sur ma parole, Ou vous n'y songez pas, ou vous devenez folle.

FRANCESCA

Hélas! vous l'avez dit! Oui, Fasio, je crois Que je deviens vraiment folle, pour cette fois; Car mon front est brûlant, mon sang bout, et ma lèvre Tremble, en vous le disant, d'une effroyable fièvre ! Oui, plutôt que vous voir entre ses bras maudits. J'aime mieux vous voir mort, oui, mort ! Je vous le dis. Je suis, songez-y bien, de ces Italiennes, Constantes en amour, mais terribles en haines. Que le ciel fit sans doute en un jour de courroux. Car pour vaincre l'ardeur de nos transports jaloux, Il ne nous donna point la patience sainte. Et notre miel d'amour tourne vite en absinllie, Hâte-toi donc, crois-moi, de souscrire à mes vœux, En chassant cette femme! Entends-tu? je le veux!

FASIO.

Tu le veux!... Et c'est loi qui parles de la sorte?

84 l'alchimiste.

La douce Francesca veut!... très-bien, je supporte Ces mots en souvenir de nos jours d'autrefois... Mais qu'ils aient été dits pour la dernière fois! Et puis, j'ajouterai que vous y preniez garde, Que je me lasse enfin d'être sous votre garde, Que Je suis homme et libre et maître dans ce lieu !

Et moi, je répondrai que j'avais devant Dieu Reçu de votre foi cet anneau pour otage, Que vous avez juré de m'aimer sans partage. Aux pieds des saints autels, et qu'à votre serment Vous mentez aujourd'hui, monseigneur, lâchement; Donc, puisque le parjure est chose si légère. Choisissez de la femme ou bien de l'étrangère : Je le sais, monseigneur, le choix est hasardeux; Mais, nous ne pouvons pas rester toutes les deux!

FASIO.

Assez, madame, assez... voyez! on nous écoute... Demain il sera temps.

FRANCESCA

Demain!

FASIO.

Eh! oui, sans doute!

Tout ce que vous voudrez demain.

FRANCESCA

Non, c'est ce soir.

Fasio, regardez mes pleurs, mon désespoir ! Fasio ! ce n'est point une folle querelle Que je viens vous chercher ! non, l'heure est solennelle: Car c'est l'heure qui doit briser ou réunir! Et d'un même passé faire un double avenir. Fasio, si chez vous cette femme demeure Un seul instant de plus, Fasio, que je meure,

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