SCÈNE III
LÉON
La poésie a sa langue à elle : on lutoie Dieu, et Dieu ne s'en fâche pas.
PAULINE
C'est vrai, — {Elle lui tend la main.) et je ne serai pas plus susceptible que lui.
( Elle continue. ) Si tu veux de mon front écarter le nuage, Comme l'air en passant chasse l'ombre des cieux, Les yeux fixés aux miens, laisse sur mon visage
Passer tes longs et noirs cheveux.
Comment, monsieur!...
LÉON
Ah! oui, cieu.v et cheveux : la rime n'est pas riche, n'est-ce pas? Je vous disais bien qu'il fallait que ces vers fussent corrigés.
Mais ce n'est pas cela.
LÉON
Qu'est-ce donc?
PAULINE
Passer tes longs et noirs cheveux.
Mes noirs cheveux !
LÉON, à part.
Ah ! bénédiction! elle estblonde!... et d'un blond superbe encore. — (Haut.) Mon Dieu! mais c'est que...
PAULINE
C'est que ces vers étaient pour une autre, voilà tout.
20 lE MARI DE LA VEUVE.
LÉOiV.
Je VOUS jure...
PAULINE
Au fait, pourquoi ces vers seraient-ils pour moi? et pourquoi me feriez-vous des vers?
LÉON
Mais c'est une distraction inconcevable ; je voulais écrire blonds. Le crayon m'a tourné entre les doigts.
PAULINE, avec amerlume.
Ah! oui, longs et blonds. Vous avez raison, monsieur, ces vers ont besoin d'être corrigés, leur harmonie est étrange.
(Elle remet Valbum à Léon. ) LÉON, à part.
Décidément je m'embrouille. — (Haut.) Pauline...
PAULINE
Oh ! faites attention que vous me parlez en prose, monsieur.
LÉON
Mademoiselle... Allons, voilà qu'elle pleure.
PAULINE, sanglotant.
Du tout, je ne pleure pas, vous vous trompez.
LÉON
Au diable la poésie ! par exemple, c'est bien la première et la dernière fois. Ecoutez -moi. Ces vers...
PAULINE
Mais qui vous parle encore de ces vers ; mais je
n'y pense plus à ces vers. Je... je... oh ! mon Dieu, que je suis malheureuse!
{Elle se jette dans un fauteuil. )
LÉO?î.
Je vous en prie, je vous en supplie...
PAULINE
Jiaissez-moi , vous m'impatientez et je vous déteste ; ne suis-je pas même libre de pleurer si je suis triste? mais c'est de la tyrannie. — {S'élançant dans les bras de madame de Vertpré qui entre.) Oh ! ma tante , ma tante !
-'3 I,E MARI CF, 1.\ VEtVE.