SCÈNE XVI
ma folie, elle a disparu comme un songe pour ne plus revenir.
MADAME DE VERTPRÉ
Voilà le second aveu que vous me faites d'aujourd'hui, monsieur ; le second est au moins aussi étrange que le premier, et peut-être le moment estil encore plus mal choisi pour le faire.
LÉON
Que dites-vous?
MADAME DE VERTPRÉ
Je dis, monsieur, que si vous n'êtes bien égoïste, vous êtes du moins bien léger.
LÉON
Moi, madame?
MADAME DE VERTPRÉ
Qu'il est bon pour soi de jouer avec de pareils sentiments, lorsqu'on est sur de s'en débarrasser aussitôt qu'ils nous pèsent, de les rejeter à notre volonté, comme un fardeau qui nous lasse; mais j'ajouterai que Dieu n'a pas donné à toutes les créatures sorties de ses mains votre philosophie et votre force.
{Elle se détourne pour soririre. Le même jeu se continue pendant tout le reste de la scène. )
Je vous demande pardon, madame, mais...
MADAME DE VERTPRÉ
Et si, au lieu de suivre votre exemple, la femme à qui vous vousadresseriez pourjouer ce jeu prenait au sérieux ce qui paraît n'être chez vous qu'une plai-
santerie; si elle n'avait pas su distinguer dans vos yeux, tendrement fixés sur elle, dans votre voix tremblante , lorsque vous lui parliez , cet art du comédien qui fait qu'en vous le faux ressemble si parfaitement au vrai; si, francheet naïve, elle avait laissé son cœur confiant s'abandonner à toutes les espérances d'un amour qui naît; si chaque jouravait ajouté à ses espérances; si cet amour, l'amour d'une femme! s'était glissé dans tout son être, emparé de toute sa vie, s'il était devenu son seul culte, son seul dieu dans ce monde, et que vous vinssiez alors lui dire, à elle, ce que vous venez m'avouer à moi, oh ! dites, monsieur, ne serait-ce pas à en devenir folle, à en mourir?
LÉON, dans le dernier embarras.
Oh ! mais... mais cela n'est pas, madame?
MADAME DE VERTPRÉ
Cela pouvait être, monsieur.
LÉON
Vous m'avez bien effrayé avec cette plaisanterie.
MADAME DE VERTPRÉ
Ai-je plaisanté? je croyais avoir souffert. Pardon, je me trompais.
Mais, madame, ces reproches que vousme faites, Pauline aussi pourrait me les faire.
MADAME DE VERTPRÉ
Je le sais. Croyez-vous, monsieur, que cela vous rende plus excusable ?