‹ Drames et fantaisiesChapitre 14 sur 56 · UN VIEUX MUS.ICIEN · texte numérisé non relu

UN VIEUX MUS.ICIEN

Ah ! certes, il ne t’en sautera aucune dans la tête ; . tu ne les tends pas souvent, les cordes de ton cerveau, et tu m’assommes toujours des questions les plus sottes.

LE JEUNE HOMME, d’une voix càlino.

De grâce, encore une seule question; ton esprit est si délié, aussi délié qu’un de ces fils d’archal.

Oh ! oui, tu es le plus fin de toute la troupe; tu es parmi nous comme la puissante contre-basse au milieu des violons. Eh bien, réponds à ceci : pourquoi don Gonzalvo s’est-il élancé vers nous avec tant de précipitation et d’effroi, quand nous commencions à jouer la jolie marche mauresque de Zambrah, et pourquoi nous a-t-il donné l’ordre d’y substituer le fandango espagnol ?

LE VIEUX MUSICIEN, d’un air finaud et en homme content de lai-mèmè.

Hé ! hé ! je le sais bien, mais je n’en dirai mot.

ALMANSOR

Ce sont là des choses qui touchent à la politique.

(ils passent.)

On entend dans le château la voix de don Enrique.

DON' ENRIQUE

Un seul homme suffira bien pour m’éclairer; j’ai là cet âne de Diego, (il adoucit sa voix.) Et devant mes pas brilleront toujours, comme les plus gracieux des guides, deux petites étoiles d’amour, les yeux de doua Clara.

Voix confuses. La porte so referme. Bon Enrique et don Diego paraissent, ce dernier vêtu en domestique et portant un flambeau.

BON DIEGO, fièrement.

Nous changeons de rôle maintenant, gracieux seigneur; à votre tour d’être le serviteur, — et l’âne.

DON ENRIQUE, prenant le flambeau.

J’ai fait ce que j’ai pu, senor, ne vous mettez pas en colère.

DON DIEGO, avec grandezza.

Sur l’honneur, senor, vous paraissiez un tout autre homme, quand je fis connaissance avec vous pour* la première fois, au bagne de Puente del Sahurro.

DON ENRIQUE, essayant do lo calmer.

Ne grondez point, je suis votre fidèle disciple, senor,

DON DIEGO

Il faut que mon fidèle disciple emploie de meilleures flatteries pour conquérir la faveur des riches dames. Qu’est-ce que c’est que cette comparaison avec de chétives étoiles? C’est avec les soleils qu'il faut comparer ta belle maîtresse. Apprenez-moi nos poètes par cœur un peu mieux que cela, et graissez, s’il vous plaît, graissez et assouplissez avec de l’huile cette langue qui demeurait comme rouillée dans votre bouche pendant que vous étiez assis sans rien dire auprès de doua Clara.

DON ENRIQUE, d’un ton langoureux.

Je contemplais avec ivresse ses petites mains blanches comme neige.

DON DIEGO, éclatant de rire.

Si le feu des diamants- de ses bagues avaient ébloui vos yeux et paralysé votre langue, j'admettrais cette douce Stupeur, (ironiquement, et d’une voix lente.) La main de Clara pourra vous jeter dans le ravissement quand le vieux Aly l’aura remplie d’or; ce moment venu, je partagerai avec vous cette ivresse,

A L9i A NSOR

l’ivresse d'or, l'ivresse au tintement métallique! je vous laisserai pour vous seul la joie de regarder le joli jeu de ses doigts blancs, le doux gonflement de ses muscles et le tissu bleuâtre de ses veines.

DON ENRIQUE, se rengorgeant.

Pas de raillerie! je courtise, il est vrai, les trésors du père, mais je l’avoue: la beauté de Clara me remue.

DON DIEGO

Tas de fumier, aie bien soin que rien ne te remue! le parfum qui en résulterait ne serait pas le parfum de l'ambre. Ne t'avise pas d’aimer avec ton cœur, aime seulement d’une façon externe. Les sentiments sont de mauvais enrôleurs d’amour; paroles, grimaces, attitudes, valent mille fois mieux. Si ces séducteurs ne réussissent pas, appelle à ton secours un visage juvénile habilement fardé, de voluptueux mollets élastiques fabriqués à Madrid, des corsets, une poitrine bien rembourrée, un faux ventre, — toutes les armes de l’arsenal des tailleurs. Et si toutes ces armes s’émoussent encore, en avant l’arsenal des batailles ! on n’y résistera pas. (n le regarde avec un froid sourire.) Seiior connaissez-vous les documents que j’ai composés avec de vieux carac-

tères et de l’encre jaunie, les lettres que j’ai perdues à dessein dans le château, que don Gonzalvo a trouvées, et par lesquelles il a vu... (Riant.) Oui, senor, c’est à moi, c’est bien à moi que vous devez d’être devenu un prince... maintenant, soyez docile; conformez-vous strictement au langage que je vous ai enseigné; parlez beaucoup de religion et de morale; montrez souvent ces blessures que le valet du bourreau vous a faites au bagne et appelez-les de saintes cicatrices que vous avez gagnées sur les champs de bataille, en combattant pour la bonne cause; faites sonner haut votre courage; mais pardessus toute chose, frisez-vous souvent la moustache!

DON ENRIQUE

Je m’incline devant votre sagesse, senor; mais je ne puis m’expliquer encore le chef-d’œuvre de votre art : comment avez-vous pu mettre le prêtre dans nos intérêts?

DON DIEGO

Les prêtres sont du métier, senor. Ces saints personnages poursuivent un but sacré; ils ont besoin d’or pour les calices de leurs églises et de vin pour les remplir. Vous n’avez pas remarqué que j’ai escamoté le jeu? je vous ai donné de bonnes cartes;

ALMANSOR

avec votre cœur vous avez coupé la dame, et le vieux, le roi , vous l’avez coupéjoyeusement avec la croix (1). Demain la partie sera gagnée, oui, demain, et alors je vous féliciterai de votre mariage.

DON EN'RIQUE, les regards pieusement levés au ciel.

Je te remercie, toi qui es là-haut, ô mon père I

DON DIEGO

Oui, là-haut, c’est le mot juste. Ton père se balance encore allègrement à la haute potence de San- Salvador.

Almansor parait.

ALMANSOR.

Cette mascarade bariolée de chauves-souris et de hiboux, avec sa vague lumière, s’est enfin dissipée dans l’ombre. Leurs sifflements aigus me déchiraient odieusement les oreilles, et c’est à peine si je pouvais respirer dans ce-voisinage. O Zuleima! voilà les oiseaux de nuit qui volent par essaims autour de toi! blanche colombe, voilà les corbeaux qui t’entourent ! rose charmante, voilà les reptiles qui t’enlacent! Est-ce donc qu’un sortilège te tient enchaînée, Zuleima? Est-ce que l’image du suppliant

(1) La croix, c’est-à-dire le trèfle. Ces deux termes n’en font qu’un en allemand, et de là ce jeu de mots intraduisible.

tOfi OEUVRES DE HENHI HEINE

Almansor est tout à fait éteinte dans ton âme? Estce que jamais le souvenir de l'amour d’ Almansor n’est sorti en soupirant de ton sein?

Là-haut, il y a des messagers d’amour par milliers, et à chacun d’entre eux j’ai donné mille saints d’amour, et à chaque salut, par mille blessures d’amour, mon sang, mon sang brûlant s’est écoulé avec une délicieuse souffrance; et cependant, aucun de ces messagers n’a porté mes ardents saluts à ma Zuleima si ardemment aimée 1 Honte à vous, messagers infidèles, étoiles qui étincelez là-haut d’un air si fin, si rusé, et qui vous glorifiez de conduire les destinées des humains! Vous n’avez pu transmettre mes saluts , tandis que de timides colombes, dépositaires loyales et sûres, portent la missive d’amour du berger jusqu’au fond du désert!

La valetaille du château est allée se coucher, les lumières sont prudemment éteintes, il n’y en a plus qu’une seule qui brille encore à cette fenêtre. Je la connais, cette fenêtre ; c’est la chambre de Zuleima. Je suis resté là pendant mainte belle nuit, d’été, faisant retentir mon luth jusqu’à ce que la bien-aimée parût au balcon et me répondit avec sa douce voix, (il prend un luth.) Le voici, le vieux luth.

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et la vieille chanson bourdonne dans ma tête. Essayons si le mélodieux talisman exerce encore son charme, (il chante.)

« Les esprits des étoiles se penchent vers la terre, en proie aux désirs du mal d’amour; les Heurs bariolées leur font signe et langoureusement se tournent vers le ciel.

« L’astre des nuits, avec des regards tendres, se mire dans les eaux de la source; amoureux, il s’y plonge tout entier et apaise sa passion au sein des ondes.

« Frémissantes de volupté, dans la chaude saison, les blanches tourterelles se caressent en se becquetant; le scarabée llamboie comme pour le jeu d’amour et suit, en volant, sa compagne.

« De légers souilles, agités d'un frisson délicieux, passent joyeusement à travers les arbres, jetant des baisers et des saluts d’amour aux ombres des rêves heureux.

« O fleurs, tressaillez! sources bondissez 1 élancezvous en bas, esprits des étoiles ! tout veille, tout rit, tout chante; l’empire de l’amour est ouvert! »

LA VOIX DK ZULKIMA, dans le château.

Est-ce un rêve qui me tierce d’illusions aimables,

et rappelle à mon oreille des accents chéris? Est-ce un génie méchant qui, pour me séduire, contrefait avec art la voix du bien-aimé ? ou bien est-ce l’esprit errant d’Almansor trépassé qui, comme un spectre, rode dans la nuit autour de moi?

ALMANSOR.

Ce n’est pas un rêve trompeur qui se joue de tes sens, ce n’est pas un mauvais génie qui veut te séduire, ce n’est pas non plus l’esprit errant d’Almansor trépassé... c’est Almansor lui-même, le fils d’Abdullah. Il est revenu, et il porte encore un vivant amour dans un cœur plein de vie.

Znleima parait sur le balcon, une lumière b la main.

ZULEIMA.

Salut, Almansor-ben-Abdullah ! sois le bienvenu dans le royaume des vivants ! car il y a longtemps déjà que ce triste message nous est arrivé : « Almansor n’est plus, » et les yeux de Zuleima se changèrent en deux sources de larmes qui coulaient sans bruit et sans fin.

ALMANSOR.

O douces lumières ! beaux yeux couleur de violettes, vous m’êtes donc toujours restés fidèles, quand l’âme de Zuleima déjà m’avait oublié?

ALMANSOU

Les yeux sont les claires fenêtres de l’âme et les larmes sont le sang incolore de l’âme.

ALMANSOU.

Ah! si le sang de l’âme d’Almansor a déjà coulé au tombeau de sa mère, au tombeau de son père, il va se répandre aujourd’hui jusqu’à la dernière goutte sur la tombe où est ensevelie Zuleima.

ZULEIMA.

O mauvaises paroles ! ô nouvelles plus mauvaises encore! vous pénétrez en mon cœur comme une lame tranchante, et l’âme de Zuleima va perdre aussi SOn Sang. (Elle pleure.)

ALMANSOR.

Oh! ne pleure pas! Comme des gouttes de naplite en feu, ainsi tombent tes larmes sur mon cœur. Mes paroles ne te blesseront plus jamais. Je veux te révérer comme un sanctuaire auprès duquel l’homme qui a du sang à venger brise la pointe acérée de sa lance; auprès duquel la colombe et la gazelle sont à l’abri des flèches cruelles du chasseur; auprès duquel les mains du brigand lui-même, du brigand cupide et féroce, ne se remuent que pour

prier humblement. Zuleima, tu es ma kaaba sacrée; c’est toi que je croyais embrasser quand ma lèvre brûlante, à la Mecque, effleura la pierre sainte. Comme elle tu es douce, mais froide aussi comme elle !

Si je suis ton sanctuaire, brise la lance acérée de tes paroles, laisse dans le carquois les flèches cruelles qui, fendant les airs, viennent me percer le cœur, et ne joins pas tes mains à la façon de ceux qui prient pour m’enlever plus sûrement ma tranquillité. Il y a déjà bien assez de douleur pour moi dans ces tristes nouvelles : ils sont morts, Abdullah et Fatima ! Je les ai aimés tous deux comme mes père et mère, et tous les deux aussi prenaient plaisir à m’appeler leur fille. Oh ! parle, comment est morte Fatima, notre mère?

ALMANSOR.

Elle était eouchée sur son lit de repos; je m’agenouillai à sa gaucheetje pleurais en silence; à droite se tenait Abdullah, immobile et muet; un rameau de paix à la main, l’ange de la mort, planait visiblement sur la tête de la mourante. Je voulais l'ar- ^ racher à l’ange, la mourante chérie, et, dans mon

ALMANSOR

angoisse, je lui serrais la main avec force. Mais

comme la poudre légère dans le sablier s’écoule doucement, toujours plus doucement, ainsi s’échappait la vie de la main de ma mère. Je vis un sourire sur ses lèvres, j’entendis un gémissement, et comme je me penchais vers elle, elle soupira ces mots du fond de sa poitrine : « Porte ce baiser à Zuleima ! » à ce nom, Abdullah poussa un cri de douleur, comme une bête fauve frappée à mort. La mère ne prononça plus une seule parole; seulement sa froide main demeura dans la mienne comme une promesse.

ZULEIMA.

0 mère ! o Fatima ! jusqu’au sein de la mort tu as aimé ta pauvre enfant 1 Mais, Abdullah me haïssait encore quand il est descendu dans la sombre demeure.

ALMANSOR.

Non I il n’a pas emporté sa haine au tombeau. Et cependant, si le hasard faisait résonner à ses oreilles les noms d’Alyet de Zuleima, l’orage s’éveillait dans sa poitrine, des nuages s’amassaient sur son front, son œil lançait des éclairs, et de sa bouche jaillissaient les malédictions furieuses. Mais un

jour, après une de ces tempêtes, le père, épuisé, anéanti, tomba dans un profond assoupissement. J’étais auprès de lui, attendant son réveil. O surprise ! quand il ouvrit les yeux, il n’y avait plus dans son regard, au lieu des flammes de la colère, que bienveillance sereine et religieuse douceur. A la place des convulsions de sa folle et sauvage souffrance, un sourire aimable flottait sur ses lèvres, et loin de vociférer d’horribles malédictions il me dit tout bas et de sa voix la plus douce : * La mère l’exige, je ne puis m’y opposer; va donc, mon fils, embarque toi, retourne en Espagne, vas au château d’Aly, cherches-y Zuleima et dis-lui...» Tout à coup vint l’ange de la mort, et de son glaive acéré il trancha en deux la vie et le discours d’Abdullah. (une pause.) Je l’ai couché dans la tombe, mais non selon l’usage musulman, la face tournée vers la Mecque; c’est du côté de Grenade, comme il l’avait ordonné, que j’ai placé le visage du mort. Il est là les yeux ouverts, les yeux fixes, et il me regarde toujours, (se détournant peu à peu.) O père trépassé, tu m’as vu cheminer à travers les sables du désert, tu m’as vu naviguer vers les côtes d’Espagne, tu m’as vu courir au château d’Aly, tu me vois maintenant...

ALMANSOR

Je suis devant Zuleima; parle, esprit d’Abdullah, que faut-il que je lui dise?

Una forme humaine apparatt, enveloppée d’un manteau noir,

l’apparition.

Dis-lui : * Zuleima, descends des salles dorées de ton palais de marbre et saute sur le noble coursier d’AImansor. Dans le pays où le palmier répand son ombre fraîche, où le doux encens jaillit d’un sol sacré, où les pâtres chantent en gardant leurs troupeaux, une tente est dressée, une toile de lin d’une blancheur éblouissante, et la gazelle aux yeux intelligents, et les chameaux au long cou, et les brunes jeunes filles au front couronné de fleurs, debout au seuil de la tente orné de mille couleurs, attendent leur maîtresse... O Zuleima ! c’est là, c’est là qu’il faut t’enfuir avec Almansor. »

Un jardin devant le château d’Aly. Parterre de fleurs où se jouent les rayons du soleil du matin. Zuleima prie agenouilée devant un crucifix. Elle se lève lentement.

ZULEIMA.

Et cependant le souci pèse encore sur ma poitrine. Mon cœur tressaille toujours. Est-ce la joie d’avoir revu vivant celui dont j’avais pleuré la mort? Non, ce n’est pas de la joie; la joie est impossible après mon serment solennel, après la promesse que j’ai faite au pieux abbé du couvent. Almansor est de retour ! Si mon père vient à le savoir... Sa colère épargnera-t-elle le fils de son mortel ennemi ? sa haine n’est point apaisée ; il y a au fond de son cœur de méchants esprits, toujours aux aguets, et qui soudain se dressent avec fureur chaque fois que le nom d’Âbdulah frappe son oreille. Qu’est-ce donc qu’Abdullah lui a fait? Mon père est si doux, cependant! Je l’ai souvent épié : la nuit, il parcourt les corridors du château, une épée nue à la main, et il crie : « Abdullah, viens, battons-nous, le sang veut du sang...» Oh! Almansor, il ne pourra supporter ta vue. Fuis! fuis! l’inimitié des pères est

ALMANSOR

la mort des enfants. Je t’envelopperai de mon voile pour te dérober aux regards de mon père. Je te vois en danger, et je sens se réveiller toutes les émotions qui m’agitaient naguères, lorsque, naïfs enfants, nous jouions au fiancé et à la fiancée, lorsque tu montais sur le vieux pommier qui menaçait ruine, et que moi, pleurant, priant, dans mon angoisse, je t’obligeais à redescendre du haut des branches périlleuses. (Elle reste pen»be.) t Almansor a péri ! » nous ont dit de méchantes gens, et ce méchant cœur a cru cette nouvelle méchante, et Zuleima est devenue la fiancée de l’étranger t Je veux t’aimer comme on aime un frèro; sois mon frère, aimable Almansor 1 (Elle baisse les yeux A terre et eoupire.) Almansor !

ALMANSOR. Pendant ces paroles, il a paru derrière Zuleima; il s’approche d’elle sans être tu, met ses deux mains sur scs épaules, et, souriant, dit dn même ton avec un soupir :

Zuleima 1

ZULEIMA. Elle so retourne effrayée et le considère quelque temps.

Tu as bien changé, mon Almansor; tu as presque l’air d’un homme dans toute sa force, mais tu n’as pas oublié les habitudes un peu sauvages de ton

enfance, et tu viens me troubler, .juste comme au trefois, lorsque je parlais en secret avec mes fleurs.

ALMANSOR, sonnant avec gaieté.

Dis-moi, ma bien-aimée, quelle est cette fleur qui s’appelle aujourd’hui «Almansor? » un triste nom, et qui ne peut convenir qu’à des fleurs de deuil.

ZULEIMA.

Dis-moi d’abord, sombre et sauvage amoureux, quel était le noir orateur de cette nuit ?

Un ancien ami et que tu connais bien, c’était le vieil Hassan; dans sa sollicitude pour moi, comme un fidèle animal il avait suivi ma trace.

Mais quitte cet air soucieux, ô douce bien-aimée, écarte ce crêpe noir qui obscurcit ton regard. Comme le papillon, dépouillant l’enveloppe de la chrysalide, déploie ses ailes brillantes et bariolées, la terre s’est dépouillée des ombres dont la nuit voilait sa tête charmante. Le soleil se penche pour l’embrasser ; dans la verte forêt s’éveille un suave concert ; la source murmure et fait scintiller une poussière de diamants; les jolies petites fleurs versent des larmes de joie. C’est la lumière du jour, comme une baguette magique, qui a réveillé toutes

ALMAXSOR

ces fleurs, tous ces chants, et qui même dans l’âme d’Almansor a dissipé les ténèbres.

ZULEIMA.

Ne te fie pas aux fleurs qui te font ici des signes, ne te fie pas aux chants qui t’attirent en ces lieux. Ces signes, ces séductions, c’est pour te conduire à la mort.

ALMANSOR.

Ah ! que personne ne cherche à m’éloigner ! futce la mort, je ne reculerais pas. Je suis bien ici, ohl si familièrement bien I de toutes parts se lèvent les songes dorés de mon enfance! Voici le jardin où j’aimais à jouer, voici les fleurs qui me faisaient de si gentilles mines, voici le chanteur aux ailes de feu qui me saluait chaque matin. Mais dis-moi, ma bienaimée, le myrte n’est plus là ; à l'endroit où il s'élevait jadis, c’est bien un cyprès que j’aperçois?

ZULEIMA.

- Le myrthe est mort et sur le tombeau du myrte on a planté le triste cyprès.

ALMANSOR. 4

Je vois encore le berceau de jasmin et de chèvrefeuille où nous nous racontions les jolies histoires

de Mœdschnoun et de Leïla, le délire de Mœdsch-

noun, la tendresse de Leila, leur amour et leur mort à tous deux. Voici encore le figuier chéri avec les fruits duquel tu récompensais mes contes. Voici le raisin et les pastèques qui nous rafraîchissaient quand nous avions causé longtemps... Mais, dis, ma bien-aimée, je ne vois pas le grenadier où le rossignol se posa un jour et chanta sa plainte amoureuse à la rose rouge.

ZULEIMA.

La rose rouge a été effeuillée par l’orage, le rossignol est mort avec son chant, et des haches cruelles ont abattu le noble tronc du grenadier en fleurs.

. ALHANSOR.

Que je me sens bien ici ! mon pied est solidement attaché à cette terre chérie, comme par des chaînes secrètes. Je suis captif dans les cercles enchantés que tu as tracés autour de moi, ma belle fée. Les brises parfumées me caressent d’un souffle ami, les fleurs parlent, les arbres chantent, des images connues sortent en dansant du milieu des charmilles...

(il aperçoit l’imago du Christ, et fait un mouvement do surprise.)

Mais dis-moi, ma bien-aimée, il y a là une image étrangère, une image qui me regarde... oh! avec quelle douceur ! et pourtant aussi avec quelle tris-

ALM A.NSOR

tesse ! une larme amère tombe de ses yeux dans le beau calice d‘or de ma joie.

ZULE1MA.

Ne connais-tu donc pas cette sainte image, Almansor? ne l’as-tu jamais aperçue en des rêves de béatitude? jamais, pendant tes veilles, ne l’ as-tu rencontrée sur ton chemin? souviens-toi bien, ô mon frère égaré !

ALMANSOR.

Oui, je l’ai déjà rencontrée sur mon chemin, cette image, le jour où je revins en Espagne. Sur la gauche de la route qui conduit à Xérès, s’élève magnifiquement une mosquée splendide ; .mais là où le Muezzin criait du haut de la tour : « Il n’y a qu’un Dieu et Mahomet ast son prophète. » On entendait le sourd retentissement des cloches dans les airs ébranlés. Je n’étais encore que sur le seuil et déjà roulait sur moi un sombre torrent de sons d’orgue impétueux qui mugissait avec force, et pareils à la noire liqueur dans le chaudron embrasé du magicien, jetaient en coulant des flots de fumée. Ces accents gigantesques m’attiraient dans l’intérieur do l’édifice comme avec de longs bras, et s’enroulaient autour de mes membres ainsi que des serpents, et

pénétraient dans ma poitrine, et me perçaient de part en part,... j’aurais dit que le mont Kaff pesait sur mon corps, et que le bec de Simourgh me picotait le cœur. Quand j’entrai, j’entendis, pareils à un chant de mort, les accents voilés de personnages étranges, visages sévères, têtes chauves, avec de larges robes chamarrées de fleurs, — et les voix argentines de jeunes garçons vêtus de blanc et de rouge, qui de temps en temps faisaient retentir de petites sonnettes et balançaient de brillants encensoirs d’où jaillissait la fumée. Des milliers de lumières jetaient leurs reflets sur toutes ces scintillations, sur toutes ces paillettes d’or, et partout où se dirigeaient mes regards, partout, dans chaque niche, j’apercevais la même image que je retrouve ici. Partout aussi, elle était triste et pâle de douleur, la face de l’homme que représente cette image. Tantôt, on le flagellait cruellement à coups de lanières, tantôt il tombait affaissé sous la croix ; plus loin on lui crachait insolemment au visage, on mettait à ses tempes une couronne d’épines, on le clouait sur la croix, et d’une lance aiguë on lui perçait le flanc... du sang, du sang, il y avait du sang sur toutes ces images. Je vis encore une femme désolée

AI.MÀNSOH

qui tenait sur ses genoux le cadavre décharné du martyr, tout jaune, tout nu, sillonné d’un sang noir... soudain j’entendis une voix perçante et sonore qui disait : « Ceci est son sang. » Tournant alors mes yeux de ce côté, je vis... (il frissonne) je vis le prêtre qui vidait un calice.

ZULEIMA.

C’est dans la maison de l’amour que ton pied est entré, Almansor, mais le voile de la cécité couvrait encore tes paupières. Tu devais regretter ces joyeux reflets qui folâtrent gaiement dans les vieux temples païens, et cette commodité vulgaire qui règne dans les salles mornes où prie le musulman. L’amour s’est choisi sur cette terre une demeure plus sérieuse et meilleure. C’est là que les enfants deviennent enfants. C’est là que les pauvres deviennent riches et que les riches trouvent la béatitude dans la pauvreté. C’est là que les heureux apprennent le * prix de la douleur et que les affligés retrouvent la joie. Car l’amour lui-même a paru autrefois sur la terre sous les traits d’un pauvre enfant affligé. Son berceau était une crèche étroite dans une étable; un peu de paille jaune fut le seul coussin où reposa sa tête ; et il fut obligé de s’enfuir comme un che-

vreuil timide, poursuivi par les sots et les docteurs. L’amour fut trahi, vendu pour de l’argent; il fut outragé, flagellé, crucifié ; — mais les sept soupirs que l’amour poussa en mourant brisèrent les sept châteaux d’airain que Satan s’était construits devant les portes du ciel, et quand s’ouvrirent béantes les sept plaies de l’amour les sept deux se rouvrirent aussitôt, accueillant pécheurs et fidèles. C’est l’amour que tu as vu comme un cadavre sur le sein maternel de la femme désolée. Oh ! crois-moi : à co cadavre glacé peut se réchauffer encore une humanité tout entière, de ce sang naissent de plus belles fleurs que n’en produisent les orgueilleux jardins d'Al-Raschid , et des yeux de cette femme désolée coule miraculeusement une huile de rose plus douce que n’en fourniront jamais toutes les roses de Schiraz. Toi aussi, Almansor ben Abdullah, tu as ta part de ce corps et de ce sang éternel ; toi aussi, tu peux t’attabler au festin des anges, manger le pain et boire le vin de Dieu; toi aussi, tu peux habiter un jour le royaume des élus. Contre l’infernale puissance de Satan tu seras éternellement protégé, hôte éternel de Jésus-Christ, si tu manges son pain et si tu bois son vin.

ALMANSOR

ALMANSOR.

Tu as prononcé, Zuleima, le mot qui crée et qui soutient les mondes, tu as prononcé ce petit mot si grand: & l’amour! » des milliers d’anges le répètent avec allégresse et il retentit au fond des cieux. Tu as prononcé ce mot, et les nuées s’inclinent là-haut comme la coupole d’un dème, les ormes frémissent comme des tuyaux d’orgues, les petits oiseaux gazouillent de pieux cantiques, le sol exhale la douce vapeur de l’encens, la corbeille de fleurs se dresse comme un autel... la terre seule est l’église de l’amour.

Ç La terre est un grand Golgotha; l’amour y triom- ^ plie, il est vrai, mais au prix de son sang.

ALMANSOR.

Oh ! ne tresse pas les branches de myrte pour en faire une couronne de mort, n’enferme pas l’amour dans un crêpe de deuil. La prêtresse de l’amour, c’est toi, Zuleima: l’amour habite la cellule de ton cœur, il regarde par les claires fenêtres de tes yeux, son parfum s’exhale de tes douces lèvres... O coussins de pourpre aussi doux que le velours, lèvres charmantes, c’est sur vous que trône l’amour, c’est

sur vous que voudrait reposer l’âme d’Almansor... N’as-tu pas entendu les dernières paroles de Fatima : « Porte ce baiser à ma fille Zuleima I »

Ils se regardent longtemps avec tristesse, et s’embrasssent arec transport.

ZULEIMA.

J’ai reçu le baiser de mort de Fatima; reçois en échange le baiser de vie du Christ.

ALMANSOR.

C’est le souille de l’amour que j’ai bu dans une coupe garnie de rubis. C’est à une source de feu que j’ai trempé mes lèvres, et l’huile que j’y ai bue, coulant toute chaude dans mes veines, consume et rafraîchit mon cœur, (il l'entoure de ses bras.) Je ne te quitterai plus, non. jamais plus, Zuleima! non, quand même le palais d’or d’Allah s’ouvrirait pour moi, quand les liouris me feraient signe avec leurs yeux noirs, je ne te quitterais pas, je resterais près de toi, j’entourerais plus fortement de mes bras ton corps si doux. Que ton ciel seul, le ciel de Zuleima, soit aussi le ciel d’Almansor ! Que ton Dieu soit mon Dieu! Que ta croix soit mon refuge! Que ton Christ soit mon sauveur! Je veux prier dans l’église où prie Zuleima,

ALMANSOR

Je nage enivré comme dans un océan d'amour, au milieu des sons suaves et mélodieux des harpes. Les arbres dansent de bizarres quadrilles. Les anges, pouf me taquiner me jettent gentiment des rayons de soleil et de la poussière de fleurs. Le ciel est ouvert dans sa calme et radieuse splendeur. Des ailes d’or m’y emportent, là-haut, parmi les bienheureux I

On entend dans la lointain le tintement des cloches et nn chant d’église.

ZULEIMA, s'arrachant de ses bras arec effroi.

Jésus ! Marie !

ALMANSOR.

Quel sombres accents viennent déchirer le voile d’or dont m’enveloppait légèrement ce rêve de béatitude ? je te vois tout à coup pâlir, ma chérie; ma rose est devenue un lis... dis, ma bien-aimée, as-tu donc vu la mort qui vient, invisible, pour nous séparer ?

La mort! elle ne sépare pas; la mort réunit. C’est la vie qui nous sépare violemment. Entends-tu, Almansor, ce que murmurent les cloches? (se couvrant de «on voile) elles murmurent d’une voix sourde : « Zuleima se marie aujourd’hui avec un homme qui ne s’appelle pas Almansor. » — (une panse.)

ALMANSOR.

Ainsi tu m’as sifflé dans le cœur ton plus mauvais venin, reine des serpents ! Sous cette haleine empoisonnée les arbres se flétrissent alentour; la source d’eau vive se transforme en une source de sang, et l’oiseau tombe mort du haut des airs. Ainsi, par tes chants hypocrites, tu m’as amené dans cette chambre de torture que tu appelles l’église; là, tu me crucifies sur la croix de ton Dieu, puis, tout affairée, tirant les cordes des cloches et faisant retentir les orgues, tu veux couvrir par ce fracas la prière de repentir et d'angoisses que j’adresse à Allah t Ainsi, méchante fée, tu m’as attiré dans ton char de coquillages attelé de colombes, tu m’y as attiré et enlevé jusqu’aux nues, pour me précipiter du ciel sur la terre 1 J’entends encore en tombant tes éclats de rife moqueurs; en tombant je vois ton char magique se changer en un cercueil à roues de flamme et tes colombes en dragons; je te vois les conduire avec des serpents noirs au lieu de freins, et moi, vomissant des imprécations horribles, je roule, je roule au fond de l’enfer, et les diables même tremblent et pâlissent à l’aspect de mon délire, aux clameurs épouvantables de mon délire !

Ah ! partons, partons d’ici ! Je sais encore une imprécation; si je la prononçais, Eblis lui-même aurait peur, le soleil reculerait d’épouvante, les morts, sortant de leurs tombeaux, traîneraient sur le sol leurs squelettes frissonnants, et l’homme, les animaux, les arbres se changeraient en pierres. (» s’élance hors du jardin).

Zuleima qui jusque là est restée immobile sous son* voile se jette aux pieds du crucifix. Des moines avec des bannières et de saintes images passent en procession, chantant un cantique.

Uno forêt .

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