‹ Drames et fantaisiesChapitre 15 sur 56 · LE CHOEUR · texte numérisé non relu

LE CHOEUR

C’est un beau pays, la belle Espagne, un grand jardin où brillent les fleurs, les pommes d’or et les myrtes ; plus belles pourtant brillaient les villes des Maures, plus magnifique rayonnait ce noble monde arabe que Tarik un jour, de sa forte main, avait planté sur la terre espagnole. Par maint événement déjà prospérait le jeune empire; il croissait, il s’é-

panouissait en splendeurs, et allait bientôt éclipser l’éclat vénérable de la vieille mère patrie. Car, lorsque le dernier Omayade s’enfuit du festin où le perfide Abasside avait entassé sur les tables les cadavres sanglants de sa famille, lorsque Abdérame se réfugia en Espagne et que de vaillants Maures s’attachèrent au dernier rejeton de l’antique souche royale, le musulman espagnol devint l’ennemi de scs frères d’Orient; il fut rompu le fil qui, d’Espagne à Damas, à travers l’étendue des mers, tenait au trône des califes. Dès lors un souffle nouveau pénétra dans les somptueux palais de Cordoue, un souffle de vie plus pur que dans les mornes harems asiatiques. Là où il n’y avait jadis d’autre ornement qu’une écriture grossière sur les murailles, apparurent, entrelacées avec grâce, mille et mille images d’animaux et de fleurs. Là où ne retentissaient que le tambourin et la cymbale, on entendit soupirer aux sons de la guitare le chant de l’âme affligée, la mélodieuse romance. Là où le sombre maître, d’un regard impérieux, forçait l’esclave tremblante à la corvée d’amour, la femme levait maintenant la tête comme une souveraine, et de sa main délicate adoucissait la grossièreté des vieilles mœurs. On vit fleu-

ALMANSOR

rir le beau, là où commandait la beauté. L’art, la science, l’amour de la gloire, la galanterie chevaleresque, telles étaient les fleurs que cultivait la royale main des Abdérames. Des savants arrivèrent de Byzance, apportant sur leurs parchemins le savoir des temps les plus reculés; de l’antique science naquit une science nouvelle, et des milliers d’étudiants arrivaient de tous les pays à Gordoue pour y apprendre à mesurer les étoiles et à résoudre les énigmes de cette vie. Cordoue tomba, Grenade prit sa place et devint le foyer de la splendeur maure. De nobles chants qui vibrent toujours célèbrent encore la magnificence de Grenade, ses tournois chevaleresques, la courtoisie des combattants, la générosité des vainqueurs, et les émotions des gracieuses dames, quand elles voyaient s’élancer dans la lice les chevaliers parés de leurs couleurs.

Mais un jour il y eut un tournoi plus sérieux où elle-même elle tomba, la brillante Grenade, et l’on ne vit pas se déployer de générosité chevaleresque quand le vainqueur viola effrontément la promesse qu’il avait faite de respecter la liberté des consciences : les vaincus durent choisir, ou bien embrasser la religion chrétienne, ou bien quitter l’Espagne sur*

le-champ et passer en Afrique. C’est alors qu’Aly se fit chrétien. Il ne voulait point retourner dans le sombre pays de la barbarie ; les nobles mœurs, l'art, la science des Maures d’Espagne le retenaient enchaîné. Il était enchaîné aussi par sa sollicitude pour Zuleima, tendre fleur qui se serait flétrie dans les harems du sévère Orient; il était enchaîné par l’amour du pays, par l’amour que lui inspirait sa chère et belle Espagne; mais, ce qui l’enchaînait surtout, c’était un grand rêve, un beau rêve : d’abord, sauvages et furieuses, hurlaient les tempêtes du nord, les armes s’entrechoquaient, et, au milieu du fracas, on entendait ce cri : « Quiroga et Diego I » Paroles d'insensé 1 Et de rouges ruisseaux coulaient de toutes parts, et les cachots delà foi, les châteaux forts des'despotes, s’écroulaient au milieu des flammes et de la fumée, et du sein de la fumée et des flammes sortait enfin le mot éternel, le mot prononcé à l’origine des mondes, rayonnant dans le foyer rose d’une merveilleuse aurore.

Le chœur s’en ra; Almansor arrive chancelant et rêvant.

A LM AN* S o R, froidement et avec ennui.

Dans les vieilles légendes on voit des châteaux dorés où résonnent des harpes, où dansent de belles

ALMANSOR

jeunes filles, où vont et viennent des domestiques en brillantes livrées, où le jasmin, le myrte et la rose exhalent leurs parfums... Une seule parole de désenchantement suffit pour disperser toutes ces splendeurs et il n’en reste plus que des ruines décrépites, des oiseaux de nuit qui croassent et des marécages. C’est ainsi qu’avec une seule parole j’ai désenchanté toute la nature en fleur. Elle est là maintenant, sans vie, froide, chauve, comme un cadavre de roi sur son lit de parade, un cadavre à qui on a fardé les joues et mis un sceptre à la main. Seulement les lèvres sont jaunes et flétries parce qu’on a oublié de les peindre aussi en rouge, et les souris viennent sauter sous le nez du roi, les souris se moquent inselemment du grand sceptre d’or...

C’est avec notre sang à nous-mêmes, quand il nous monte aux yeux, que nous recouvrons d’un beau reflet rouge toutes les feuilles de rose, les joues des jeunes filles, les nuages du soir, et autres bagatelles qui nous enchantent. J’ai ôté de mes yeux ce lorgnon rouge, et soudain... Ah I la mauvaise platitude que ce monde ! Les oiseaux chantent faux, les arbres branlent la tête comme de vieilles femmes, le soleil, au lieu de chauds rayons, jette de froides

ombres j les violettes rient sans pudeur comme des courtisanes; les tulipes, les œillets, les auricules ont ôté leurs petites robes bariolées des dimanches, et portent les robes grises, les robes rapiécées de tous les jours. C’est moi surtout qui suis le plus changé; à peine un cœur de jeune fille pourrait-il changer de la sorte! Je ne suis plus qu’un squelette osseux et mes paroles ne sont qu’un coup de vent glacé qui traverse en sifflant mes côtes desséchées. Le sage petit homme qui habitait dans ma tête a déménagé, et, au fond de mon crâne, une araignée file tranquillement sa toile. Et puis je pleure en dedans désormais; pendant mon sommeil on m’a volé mes yeux et dans les cavités on a mis des charbons ardents.

Eh ! mon ange, là-haut, toi, dont ma nourrice m’a fait jadis tant de beaux récits, toi qui comptais si exactement, disait-elle, toutes les larmes tombées de mes yeux, te voilà en vacances à présenti Pénible était ta besogne, pauvre compteur de larmes... Ne t’es-tu jamais trompé? Ces longs chiffres, est-ce que tu les as toujours fidèlement retenus? Tu es bien fatigué sans doute; et moi aussi je suis bien las, bien las est mon cœur d’avoir battu si fort... Repo-

ALM ANSOR

SOns-nOUS. (il s’assied et s’appuie contre nn châtaignier). Je suis bien fatigué, je suis malade, et plus que malade; la pire de toutes les maladies, c’est la vie, et la mort seule peut en guérir. La mort I remède amer, mais le dernier du moins, et qu’on peut se procurer partout à bon marché, (n tire nn poignard.) Médecine de fer, tu me regardes avec désespoir. Veux-tu me venir en aide?

Hassan parait et s’approche sans bruit.

HASSAN

La seule aide, c’est Allah I

ALMANSOR, sans le remarquer et parlant toujours à son poignard.

Tu murmures le nom d’Allah et autres paroles du même genre. Le poignard a-t-il besoin de quelque mot sarcastique pour me blesser le cœur?

HASSAN

Ce que fait Allah est bien fait.

ALHANSOR, parlant toujours h son poignard.

Ha, ha, ha ( le poignard se met à moraliser, ce me semble! Tais-toi, je te le conseille; tu en dis plus par ton silence que tel moraliste avec son bavardage.

HASSAN, avec un soupir. —

Almansor ben Abdullah, que vas-tu faire?

A LM AN S O R, apercevant Hassan.

Ha! ha! c’est toi qui parlais, intelligent bipède! Ne portes-tu pas la barbe d'Hassan, les yeux d’Hassan? Serais-tu Hassan lui-même? Fort bien. Nous allons prendre congé l’un de l’autre. Adieu. Je pars. (Montrant son poignard.) Vois, Ce petit pont étroit COIlduit du pays de la tristesse au pays de la joie. Au seuil, il est vrai, se dresse menaçant, et l’épée nue à la main, un géant noir comme du charbon; mais il n’effraie que les lâches, l’homme de cœur poursuit librement sa route et entre dans le pays de la joie. Oui, c’est là qu’est la vraie joie, ou, — ce qui est la même chose, — le vrai repos. Là 'point d’insecte importun qui vous bourdonne aux oreilles, point de mouche qui vienne vous chatouiller le nez; là point de lumière criarde qui blesse les yeux faibles ; là, on ne souffre ni du froid ni du chaud, ni de la faim ni de la soif ; mais surtout, ce qui est le plus grand des biens, on y dort tout le jour et après cela toute la nuit.

HASSAN

Non, fils d’ Abdullah, le lâche, c’est l'homme énervé

ALMANSOR

qui n’a pas la force de lutter contre la douleur, qpi lui montre le dos et s’enfuit du champ de bataille de la vie... Debout, Almansort

ALMANSOR, ramassant nno châtaigne.

A qui la faute, si ce fruit est à terre?

HASSAN

Au ver et à l’orage; le ver ronge les tissus et l’orage n’a pas de peine à détacher le fruit de sa tige.

ALMANSOR.

L’homme, le plus délicat des fruits, ne doit-il pas aussi rouler sur le sol, quand le ver (montrant son cœur) le plus mauvais de tous les vers, a dévoré la sève de la vie, et que l’horrible tempête du désespoir le secoue avec violence?

HASSAN

Debout, debout, Almansor! C’est au ver à se traîner sur le sol, l’aigle déploie ses ailes et fièrement s’élance vers l’éternelle lumière du soleil.

ALMANSOR.

Arrache les ailes de l’aigle, l’aigle sera aussi un ver qui rampera dans la fange. Les ciseaux du désespoir ont depuis longtemps coupé les ailes d’or qui jadis, au temps de mon enfance, me portaient au ciel, là-haut, tout là-haut.

HASSAN

Oh! montre-moi une pierre froide et muette, et dis: < Voici Almansor 1 » Je le croirai. Mais ce n’est pas toi, non, ce n’est pas toi qui es là, les yeux ouverts, tout tremblant, couché à terre, et qui restes immobile, regardant avec de grands yeux comme on accumule les outrages sur tes frères, comme l’arrogance espagnole insulte les meilleures et les plus nobles des familles maures, comme on les dépouille par la ruse, et puis, quand elles sont nues, sans défense, et quelles se tordent les mains de désespoir, comme on les chasse à coups de fouet hors du pays natal... Non! tu n’es pas Almansor; sans cela tu entendrais bien les lamentations des vieillards et des femmes, les éclats de rire des Espagnols, et les cris de détresse des nobles victimes sur les bûchers en flammes.

ALMANSOR.

Crois-le, je suis Almansor. Je vois ce chien espagnol ! Il crache à la barbe de mon frère, puis il le foule aux pieds. J’entends : il y a là une pauvre mère qui aimait à manger de l’oie rôtie le vendredi, et à cause de cela on la rôtit elle-même, pour faire honneur à Dieu. A côté d’elle, au même poteau, est

ALMANSOR

attachée une belle jeune fille... Les dragons de feu sont amoureux d’elle, ils la caressent, ils la lèchent voluptueusement de leurs langues rouges. Elle crie, elle se débat en rougissant contre ces amoureux trop enflammés, elle pleure. Oh ! quel dommage ! desperles limpides tombent de ses beaux yeux dans le foyer dévorant. Mais que me font à moi tous ces gens là? Mon cœur, à force de blessures, est percé comme un crible; il n’y a plus de place pour des blessures nouvelles. La victime sanglante, étendue sur le chevalet du tortureur, ne sent pas la piqûre d’une abeille. Crois-moi, je suis toujours Almansor, et mon cœur hospitalier voudrait encore s’ouvrir au sentiment des souffrances d’autrui ; mais par les petites portes, les yeux et les oreilles, de gigantesques douleurs y sont entrées; mon cœur est plein; (k toîi basse, d’un air égaré) même quelques hôtes blessés, cherchant un asile, me sont montés dans le cerveau.

HASSAN

Deboutl debout! sinon je te dirai un mot qui te fera bondir comme ^ous un coup de fouet et qui renouvellera la flamme de tes veines, (se penchant vers

lui.) Zuleima reposera cette nuit dans les bras d’un Espagnol.

ALMANSOR, bondissant et se roulant à terre d’nne manière convulsive.

Le soleil m’est tombé sur la tête. Mon cerveau est brisé. Les hôtes qui s’y étaient nichés se réveillent en sursaut : ils m’enveloppent en volant comme une troupe de chauves-souris aux ailes grises, ils bourdonnent, ils croassent, ils forment un nuage de pensées empoisonnées. (Se tenant îst’têie.) Malheur! malheur I la vieille me saisit, elle m’arrache la tête du tronc et la lance dans une salle de noces où un chien espagnol, aboyant d’un air tendre, embrasse ma douce maîtresse ; il l’embrasse en faisant claquer sa langue et la presse contre son cœur... malheur! au secours ! (se jettant aux pieds d'Hassan.) Aie pitié de ma tête sanglante, de ma tête coupée, qui n’a point de bras pour égorger le chien... oh! prête-moi tes bras, Hassan ! Hassan !

HASSAN

Oui, je te prêterai mon bras, Almansor, et aussi les bras vigoureux de mefe amis. Nous égorgerons ce chien espagnol qui veut t’enlever ce qui t’appartient. Debout ! bientôt tu posséderas Zuleima. (Almansor

ALMANSOR

s« lève.) Lorsque la nuit dernière j’ai surpris votre conversation, je vous ai conseillé de fuir ensemble au plus vite, mais ce fut en vain. N’importe, me suis-je dit, tout n’est pas perdu pour Almansor, et j'ai conduit ici mes compagnons. Un seul signe de moi, et nous nous précipitons sur le château d’Aly, convives non attendus. Tu t’empares de ta fiancée, tu la portes vers notre navire mouillé près du rivage, nous cinglons vers l’Afrique, et là, tu pourras demeurer en sûreté avec ta proie, tandis que nous, reprenant la mer, nous pillerons les côtes et les vaisseaux de l’Espagne. Tu auras bientôt retrouvé l’amour de Zuleima.

ALMANSOR.

Ha f hal ha ! l’amour ! l’amour ! mot fade qu’un ange prononça un jour en bâillant, les yeux à demifermés par le sommeil. Il bâilla une seconde fois, et tout un monde de sots, jeunes et vieux, se mit à répéter en bâillant : « Amour! amour! » non, non, je ne suis plus un zéphire diaphane qui évente doucement les joues d’une jeune fille; je suis le vent du nord qui houspille sa chevelure, et, d’un élan furieux, entraîne avec lui sa fiancée éperdue. Je ne

suis plus le doux parfum d’encens qui chatouille délicatement le nez d’une vierge; je suis le souffle empoisonné qui l’étourdit, et, frémissant de volupté, pénètre dans tous ses sens. Je ne suis plus l'agneau qui se couche, doux et docile, aux pieds de sa bergère; je suis le tigre qui la saisit avec rage, et hurlant de délices, déchire la chair de son corps. C’est le corps de Zuleima que je demande à présent. Je veux être une brute heureuse, oui, une brute 1 et dans le tourbillon des plaisirs des sens, je veux Oublier qu’il y a Un Ciel. (Saisissant vivement la main d’Hassan.) Je resterai près de toi, Hassan ! nous fonderons un joyeux empire sur la mer sauvage. Le fier Espagnol nous paiera tribut; nous pillerons ses rivages et ses navires. Je combats sur le pont à tes côtés, mon cimeterre fend les crânes orgueilleux des enfants de l’Espagne; — les chiens à la mer! le navire est à nous ! — puis, pour me délasser, je vole à la cajute où demeure Zuleima, je la presse entre mes bras sanglants, et sur sa blanche poitrine j’efface avec mes baisers les taches rouges... Ah ! elle se débat encore ? à mes pieds, esclave, lamente-toi à mes pieds, impuissante créature destinée à rafraîchir mes sens après l'ardeur sauvage de la ba-

ALMANSOR

taille... Esclave, esclave, obéis : évente-moi, car je brûle.

lis sortent.

Une salle dans le château d’Aly. Chevaliers et dames, en lîabits de gala, sont assis à une table de festin. Aly, don Enrique, Zuleima, un abbé. Musiciens, domestiques portant des plats.

UN CHEVALIER, se levant, une coupe pleine à la main.

Un beau nom résonne au fond de mon cœur :

Vive Isabelle de Castille, (n boit.)

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