‹ Drames et fantaisiesChapitre 17 sur 56 · CINQUIÈME CHEVALIER · texte numérisé non relu

CINQUIÈME CHEVALIER

J’aime le myrte aussi, je régale mes yeux de la fraîche verdure de ses feuilles, et son parfum me réjouit le cœur; mais je me garderais bien de le faire cuire et de le manger comme légume... amer légume, senora, terriblement amer 1

l’abbÉ, causant avec son voisin.

C’était un magnifique auto-da-fé ! Ces choses-là réjouissent le cœur du bon chrétien et jettent l’épouvante parmi les pécheurs endurcis de la montagne. (a Aiy.) Avez- vous appris la victoire des nôtres et la sanglante défaite des païens? ils sont dispersés. Une partie de leurs bandes erre dans la campagne aux environs d’ici.

ALY, regardant du côté de la porte.

Dieu soit loué ! Je savais déjà ces nouvelles, vénérable seigneur... mais il est temps que les divertissements commencent.

Bouffons, bateleurs, danseurs de corde entrept en scène et avec eux un joueur de harpe. — Ballet burlesque.

A LU A N SOH lia

LE JOUEUR DE HARPE, chantant.

« Dans la cour de l’Alhambra se dressent douze lions en marbre; sur les lions est un bassin de l'albâtre le plus pur.

» Dans le bassin nagent des roses, des roses de la plus belle couleur; c’est le sang des meilleurs chevaliers qui aient brillé à Grenade. »

ALY

Un triste chant, et trop mélancolique. Donneznous une joyeuse chanson de noces, une vive et joyeuse chanson.

LE JOUEUR DE HARPE, chantant.

« Il y avait une fois un chevalier sombre et silencieux, aux joues creuses, au visage pâle comme la neige. Il allait deçà delà, vacillant et bronchant, en proie à des rêves mornes. Il était si roide, si lourd, si gauche, que fleurs et jeunes filles riaient sous cape alentour, quand il passait en trébuchant.

» Souvent il restait assis dans le coin le plus obscur de sa maison, caché aux yeux des hommes. Là, il étendait les bras comme dans le transport d'un

délire, mais sans prononcer un seul mot. Au coup

de minuit, un chant, un murmure mystérieux se fait entendre et une main frappe à la porte.

» C’est sa bien-aiméequi se glisse tout doucement avec une robe d'écume de mer bruissante comme les Ilots. Son visage est frais et brillant comme la rose, son voile est tout parsemé de diamants; des tresses d’or se jouent autour de sa taille élancée; ses yeux ont un charme puissant et doux... ils tombent dans les bras l’un de l’autre.

» Le chevalier la tient embrassée avec transport; l’homme de bois est tout feu, l’homme pâle est tout rouge; le rêveur s’éveille; si timide ce matin, comme il s’émancipe tout à coup ! Mais elle, espiègle et taquine, lui couvre adroitement la tète de son blanc voile parsemé de diamants.

» Dans un palais de cristal, au fond des eaux, voilà le chevalier captif par enchantement. Étonné, il regarde, et ses yeux sont presque aveuglés par l’éclat de mille facettes scintillantes. Cependant l’ondine l’enveloppe toujours de ses bras avec tendresse; le chevalier est le fiancé, l’ondine est la fiancée; autour d’eux, les vierges des eaux jouent de la guitare.

» Elles jouent, elles chantent, et une foule de petits

ALMANSOR

nains, garçons et filles, accourent en dansant. Le chevalier est ivre de joie au point d’en mourir, il embrasse toujours plus étroitement sa bien-aimée. »

PEDRILLO, accourant avec terreur.

Allah, aïe pitié de nousl Jésus, Marie, Joseph I nous sommes perdus. Ils viennent! ils viennent!

TOUS

Qui?

PEDRILLO

Les nôtres !

TOUS

Comment? les nôtres?

PEDRILLO

Non, pas les nôtres; ces maudits païens, ces infâmes rebelles de la montagne ! ils se sont glissés ici à pas de loup. Nous sommes perdus. Ils sont là... entendez-vous?

Cliquetis d'armes. Voix confuses criant : Grenade ! Allah ! Mahomet ! QUELQUES CHEVALIERS.

Eh bien, qu’ils viennent !

d’autres chevaliers.

Nos armes !

Les dames donnent des signes d’épouvante. Zuleima s’évanouit. Grande agitation dans la salle:

ALV.

Soyez sans crainte, belles dames. Le Maure est galant, et, même dans sa colère, il n’oubliera pas envers les dames les lois de la chevalerie. Quant à nous, seigneurs, nous saurons nous battre...

TOUS LES CHEVALIERS, tirant leurs épées.

Oui, pour la vie et pour l’honneur!

Cliquetis d’armes. Voix confuses. Les Maures se précipitent; à leur tête sont Hassan et Almansor. Ce dernier se fraie un chemin jusqu'à Zuleima évanouie. — Bataille.

La lisière d'une forêt. On entend dans le voisinage le bruit des armes et les cris des combattants. Pedrilio accourt tremblant de peur et se tordant les mains.

PEDRILLO

Malheur! la jolie noce est gâtée! oh! malheur! les jolies robes de noce sont déchirées, lacérées, et toutes souillées de sang. Au lieu de vin, c’est le sang qui coule. Je ne me suis pas enfui par lâcheté; oh! non. Seulement, je ne voulais gêner personne pendant la bataille. Ils s’arrangeront sans moi. Déjà les ennemis sont repoussés de la salle, (se tournant d’un autre côté.) Ah ! les Voilà qui se battent devant le

AI.MAXSOR 149

château. Et là, là... oh! malheur! en voilà un qui manie son sabre d’une joyeuse façon! Je ne serais pas du tout charmé qu’une machine courbée comme celle-là se promenât lestement et gracieusement à travers mon visage. En voilà un qui a le nez coupé. Et notre gros chevalier Sancho, le pauvre diable! on lui a percé son gros ventre. Eh ! mais, quel est ce chevalier rouge? c’est singulier! il porte le manteau espagnol et il est du parti des Maures... ô Allah ! Jésus! (n pleure.) Ah! la pauvre Zuleima, notre aimable Zuleima! la voilà sur les épaules du chevalier rouge. Il la tient avec force du bras gauche, tandis que de sa main droite il brandit son cimeterre et frappe comme un furieux... Il est blessé!... il tombe!... non, non, il chancelait seulement... il est debout, il se bat... le voilà qui s’enfuit... Malheur! malheur! où me sauver? ici encore il faut laisser la place libre pour ne gêner personne... (11 se

sauve à toutes jambes.)

Almausor passe eu se traînant. Il porte d'un seul bras Zuleima évanouie, trains derrière lui son cimeterre et murmure ces mots : Zuleima ! Mahomet ! Maures et Espagnols arrivent en cembatlant. Les Maures sont repoussés. Hassan et Aly sont aux prises, le sabre au poing; duel acharné. Hassan est blessé. Paraissent don Enrique, don Diego et des chevaliers espagnols.

HASSAN, en tombant.

Ha! ha I le serpent de chrétien a mordu! et juste au cœur... oh! est-ce que tu dors, Allah? non, Allah est juste, et ce qu’il fait est bien fait... Est-ce que tu m’oublies? non; les hommes seuls sont d’une nature oublieuse... ils oublient leur Dieu, leur ami, et le meilleur serviteur de leur ami... dis-moi, Aly, reconnais-tu le vieil Aly, le serviteur d’Abdullah? Abdullah...

ALY, éclatant de colère.

Abdullah est le nom de ce traître, de ce lâche coquin, de ce scélérat altéré de sang, qui m’a assassiné mon fils, mon cher fils Àlmansor! le meurtrier d’Almansor s’appelle Abdullah...

HASSAN, monrant.

Abdullah n’est pas un coquin, un scélérat, Abdullah n’est pas le meurtrier d’Almansor! Almansor vit... il vit... il vit... il est ici... c’est le chevalier rouge qui emporte Zuleima... là, là...

ALY

Mon fils Almansor est vivant? c’est le chevalier rouge qui emporte Zuleima?

HASSAN

Oui, oui ! il tient solidement ce qu’il a une fois

ALMANSOR

saisi... Tu mens; Abdullah n’était pas un meurtrier, ce n’était pas un scélérat, ce n’était pas un chrétien... Laisse-moi en repos... je vois venir déjà les jeunes filles aux yeux noirs, les belles liouris... (Arec nn sourira de béatitude.) Les jeunes filles et le vieux Hassan ? (il meurt.)

ALV.

O Dieu, je te remercie! mon fils vit encore! O Dieu ! c’est un signe de ta grâce ! il vit, mon fils ! Venez, amis, suivons sa trace. Il est près d’ici, et déjà il a emporté comme une proie la gracieuse fiancée que je lui ai choisie naguère.

Tous sortent, excepté don Enritjne et don Diégo qui se regardent longtemps en silence.

DON ENRIQUE, pleurnichant.

Eh bien? eh bien, don Diégo?

DON DIÉGO, le contrefaisant.

Eh bien, don Enrique del Puente del Sahurro?

DON ENRIQUE

Qu’allons-nous faire maintenant?

DON DIÉGO

Nous? dites-vous. Nous? non, senor; vous et moi, nous ne nous connaissons plus désormais. Vous n’avez pas de chance. Cela me coûte deux cents du-

cats. Argent parti et peine perdue. (Avec nn rire amer.) Je me tue depuis ma jeunesse à inventer stratagèmes sur stratagèmes; mes cheveux en ont blanchi. Je me traîne dans la forêt par des chemins tortueux, jusqu’à laisser aux épines des buissons des lambeaux de mes habits, et de ma chair. Je passe au milieu des roches escarpées, je saute de pic en pic, si bien qu’au moindre faux pas, les corbeaux se régalaient de ma tête comme d’un ragoût... et avec tout cela, je reste pauvre! je reste pauvre, pauvre comme un rat d’église ! tandis que mon camarade d’école, le grand imbécile, qui toujours perpendiculairement et confortablement flâne sur la grande route, continue de déployer ses allures de bœuf, et est un homme considéré, un homme gras et riche. Non, je suis las du métier, senor; portez-vous bien, (il sort.)

DON ENRIQUE, après avoir longtemps réfléchi.

Qui sait si don Gonzalvo ne me prêterait pas quelque argent?

Montagnes et rochers. Aimansor, épuisé, tout en sang, et portant Zuleima évanouie, grarit la plus haute cime.

ALMANSOR.

Oh ! viens à mon aide, Allah ! je suis si las, si accablé! j’ai été reprendre mon blanc chevreuil

ALMANSOR

juste au moment où la main du chasseur allait le-

gorger. (Il s’assied au sommet du rocher, tenant Zuleima sur ses genoux.) Je suis le pauvre Mœdschnoun, je m’assieds sur mon rocher et je joue avec mon chevreuil, car Leïla s’est transformée en chevreuil, et elle s’est mise à me regarder avec ses beaux yeux si clairs et si doux. Maintenant ses paupières sont closes, mon chevreuil s’est endormi. Chut ! chut ! serin, ne gazouille pas si fort; et toi, scarabée, bourdonne moins bruyamment; brise amie, ne fais pas tant de bruit en agitant les feuilles. Chut ! je vais te chanter une chanson pour bercer ton sommeil. Chut ! (il berco

Zuleima sur ses genoux et chante : )

« Le soleil prend sa robe de nuit, sa belle robe toute rouge et rose; les biseaux, tranquilles et muets, veulent se mettre au lit. Dors, mon petit chevreuil, dors! »

Mon petit chevreuil dort, il dort d’un sommeil bien joli, mais trop long. Ces beaux yeux languissants et doux, ces yeux où brille l’amour, sont fermés, à présent, bien fermés... resteront-ils ainsi? mon chevreuil est-il mort ? (Éclatant en sanglots.) Mort 1 mort! mon doux, mon blanc chevreuil, mort! les douces étoiles de ses yeux éteintes et mortes ! Puis-

que tu es mort, mon chevreuil, je vais te coucher doucement sur des roses, sur des lis, sur des violettes, sur des hyacinthes. Je te ferai une couver» ture avec les rayons dorés de la lune et je t’en couvrirai. Le rouge-gorge te chantera un chant funèbre, douze scarabées d’or monteront gravement la garde pendant le jour auprès de ton petit lit de fleurs, douze mouches à feu y scintilleront la nuit comme les cierges qui brûlent au chevet des morts; et moi j’y pleurerai nuit et jour. (Zuleima s’éveille de son dv&nouiasement.) Que vois-je? légèrement, sans bruit, les membres délicats se soulèvent, et le voile de soie des doux yeux se déroule lentement. Ce n’est pas un chevreuil, ce n’est pas Leïla, c’est la belle Zuleima, la fille d'Aly... (zoieima outre les yeux.) Le ciel s’ouvre! voici le royaume des cieux !

ZULEIMA.

Suis-je déjà dans le ciel ?

ALMANSOR.

Tu te réveilles du sein de la mort.

Je le sais bien que je suis morte et qu’à présent me voici dans le ciel. (Elle regarde de tons côtés autour d’elle.) Que ce lieu est beau ! que l’air est pur et léger ! et

ALMANSOR

comme tout ce que je vois porte des vêtements roses 1

ALMANSOR.

Oui, oui, nous sommes dans le ciel, douce bienaimée. Vois-tu les fleurs qui jouent là-bas sous nos pieds? Vois-tu les papillons qui voltigent au milieu d’elles et qui, en les lutinant avec grâce, leur jettent dans les yeux, pauvres fleurs, la scintillante poussière de diamant? Entends-tu là-bas la source

murmurer, et les libellules bleuâtres bourdonner alentour? Entends-tu le clapotement que font les nymphes à la chevelure verte, en plongeant sous les ondes rougeâtres et dorées? vois-tu ces blanches figures qui s’avancent, légères comme des brouillards? C’est la troupe des bienheureux qui se promènent, éternellement jeunes, dans les jardins du printemps éternel.

ZULEIMA.

Si c’est le séjour des bienheureux, Almansor, dismoi donc comment tu y es entré. Notre pieux abbé m’assurait que les chrétiens seuls pouvaient obtenir la béatitude.

Oh! ne doute pas de la mienne. Je te presse dans

mes bras, ma chérie : bienheureux, trois fois bienheureux est Almansor.

ZULEIMA.

Il mentait donc, le saint homme. Il disait aussi qu’il fallait que j’aimasse le noble Enrique. Je l’ai essayé autant que j’ai pu. Je m’efforçais d’oublier Almansor, impossible d’y réussir; je m’en suis plainte à la mère de Dieu; elle m’a souri de l’air le plus doux, elle m’a souri toute gracieuse et secourable, elle m’a enveloppée dans son voile et m’a emportée sur les hauteurs lumineuses. La musique résonnait sur ma route; les petits anges jouaient du cor, du chalumeau et chantaient de douces chansons... plaisir délicieux 1 je suis dans le ciel, et, ce qui vaut mieux que tout le reste, Almansor est auprès de moi, et dans le ciel on n’a pas besoin de dissimuler, et je puis lui faire librement cet aveu : Je t’aime, je t’aime, je t’aime, Almansor !

Les derniers rayons du soleil couchant les illuminent comme d’une

gloire.

ALMANSOR.

Je le savais depuis longtemps que tu m’aimais toujours et plus que toi-même. Le rossignol me l’avait dit en confidence, la rose m’en avait parlé en

ALMANSOR

m’envoyant son parfum, une brise chérie me l’avait murmuré à l’oreille, et chaque nuit je le voyais lisiblement dans le livre bleu aux lettres d’or.

ZULEIMA.

Non, nonl le saint homme n’a pas menti; qu’il est beau, le beau royaume des cieux 1 entoure-moi de tes bras chéris, berce-moi sur tes genoux où je repose si doucement, et pendant des milliers d’années puissé-je ainsi rester, ivre de bonheur, dans le ciel du ciel 1

ALMANSOR.

Oui, nous sommes dans le ciel, les anges font retentir les airs de leurs chants et du frémissement de leurs ailes de soie... C’est ici que Dieu habite dans les fossettes de ces joues... (Bruit d'armes dans le lointain. Effroi d’Aimansor.) Mais là-bas demeure Eblis, sa voix formidable pénètre jusqu’aux cieux, et il étend vers moi sa main de fer.

ZULEIMA, effrayée.

D’où vient que tu as tressailli tout à coup? Pourquoi trembles-tu?

ALMANSOR.

Nomme-la Eblis, nomme-la Satan, nomme-la homme, cette puissance traîtresse et perfide qui

s’élance violemment jusque dans mon ciel même...

ZULEIMA.

Fuyons-donc, fuyons là-bas, dans la vallée des fleurs où les fleurs jouent, où les papillons voltigent, où la source murmure, où les libellules bourdonnent, où les rossignols font des roulades, où passent les calmes figures diaphanes des bienheureux.

(Elle s’attache an bras d'Almansor.)

ALMANSOR, se levant tout à coup et tenant Zuleima dans ses bras.

Là-bas! là-bas! les fleurs me font des signes douloureux, le rossignol m’appelle d’un air inquiet, les ombres des bienheureux tendent vers moi leurs bras diaphanes, leurs longs bras de géants qui m’attirent là-bas, là-bas ! (Des Maures en fuite passent en courant.) Les chasseurs s’approchent pour égorger mon chevreau! ici la mort pousse ses cris aigus; là-bas, au fond, la vie fleurit, la vie m’appelle, et je tiens mon ciel dans mes bras, (n se précipite avec Zuleima du haut des rochers.)

Des chevaliers espagnols qui pousuivent les Maures les voient tomber tons les deux et reculent d’horreur. On entend la voix d’Aly : « Cherche-le! chercho-le! il doit être près de nous! » Aly arrive.

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