‹ Drames et fantaisiesChapitre 27 sur 56 · WILLIAM H A T C L I F F · texte numérisé non relu

WILLIAM H A T C L I F F

danger, sans utilité aucune. Reviens à Londres avec moi; là tu seras en sûreté. Tu devrais fuir cette contréè dangereuse. On sait que c’est toi qui as si mal accommodé Macdonald et Duncan.

RATCLIFF, avec linfl dignité hautaine.

Mal accommodé! C'est en duel que sont morts Macdonald et Duncan. Je me suis battu loyalement et je me battrai aussi loyalement avec Douglas.

LESLEY

Rends-toi l’affaire plus facile. Tu comprends l'italien. (Il fait un geste de bandit). Mais, dis-moi, O.Ù doilC ce Douglas t’a-t-il barré le chemin ? Que t’a-t-il fait? D’où vient ta rancune? Pourquoi cette haine?

RATCLIFF.

Je ne l’ai jamais vu, je ne lui ai jamais parlé, il ne m’a jamais fait aucun mal; je ne le hais point.

LESLEY

Et tu veux cependant éteindre le (lambeau de sa vie. Es-tu fou? Suis-je fou moi-même de te prêter mon aide pour une folie pareille?

RATCLIFF.

Malheur à toi, si tu éomprenais ces choses-là ( Malheur à l’étui de ton cerveau! Il crèverait bien vite, et à travers les fentes on apercevrait ton dé-

lire! Ta pauvre tète éclaterait comme une coque d’œuf et serait bientôt assez enflée pour remplir le dôme de l’église Saint-Paul.

LESLEV, se palpant la tète avec une inquiétude ironique.

Tu me fais peur. Oh! tais-toi.

RATCL1FF.

Ne t’imagine pas que je sois un de ces tendres héros qui rêvassent au clair de lune, un chasseur d’images qui, entraîné par son propre chien courant, par sa fantaisie vagabonde, galope à travers la nuit et l’enfer, un poète malade de l'estomac, un rimeur poitrinaire qui fait débauche avec les étoiles, qui a des coliques d’émotion lorsque fredonnent les rossignols, qui se construit une échelle de ses soupirs et avec la corde des rimes entrelacées s’accroche lui-même à la colonne de sa gloire.

LESLEV.

Pour cela, je n’hésiterais pas au besoin à l'affirmer par serment.

RATCL1FF.

Et cependant, je l’avoue, — la chose pourra te sembler comique, — il y a des puissances étranges, d’effroyables puissances qui me dominent; il y a des génies ténébreux qui gouvernent ma volonté,

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qui m’imposent chacun de mes actes, qui dirigent mon bras, et qui m’entouraient déjà au temps de mon enfance. Oui, tout enfant, lorsque je jouais seul, je voyais souvent deux figures nébuleuses qui étendaient leurs bras nébuleux l’une vers l'autre; elles essayaient de s’embrasser dans un ardent désir d’amour, et, ne pouvant y parvenir, se regardaient avec douleur. Malgré leur aspect aérien et vaporeux, je remarquais pourtant chez l’un des traits fiers et virils défigurés par la souffrance, et chez l'autre la douce beauté d’une femme. Souvent aussi je les voyais en rêve tous les deux et alors je distinguais mieux leurs visages; l’homme nébuleux me regardait avec une tristesse profonde, la femme nébuleuse me regardait avec amour. Mais quand j’allai à l’Université d’Edimbourg, je reçus moins souvent leurs visites, et dans le tourbillon de la vie d’étudiant les pâles figures de mes songes finirent par disparaître. Pendant un voyage à l’époque des vacances, le hasard m’amena ici au château de Mac- Grégor. Je vis Marie. Soudain un éclair traversa mon cœur. C’étaient les traits de la femme nébuleuse, les beaux traits si calmes, si doux, si tendres. qui tant de fois m’avaient souri dans mes ré-

ves. Seulement la joue de Marie n’était pas aussi pâle, l’œil de Marie n’était pas aussi fixe; la joue brillait dans sa fleur, l'œil lançait des rayons; le ciel avait répandu tous les enchantements d’amour sur ce gracieux visage. La Vierge bénie des deux n’était pas plus belle assurément que sa sœur de nom. Saisi soudain par la fièvre du désir, j’étendis les bras pour l’embrasser... (une pause.) Je ne sais comment cela se fit. je me vis moi-même dans une glace voisine... J’étais l’homme nébuleux qui étendait ses bras vers la femme nébuleuse. N’était-ce qu’un vain rêve ? Était-ce une illusion de ma fantaisie? Marie jetait sur moi des regards si doux, si tendres, si aimants, si pleins de promesses! Nos regards plongeaient l’un dans l’autre, nos âmes étaient confondues en une seule. O Dieu!... le sombre mystère de ma vie me fut tout à coup dévoilé; je compris le chant des oiseaux, le langage des fleurs, les saluts amoureux des étoiles, le souffle du zéphyre, le murmure de la source et les secrets soupirs de mon cœur. Comme des enfants, nous poussions des cris de joie, nous nous faisions un jeu de nous chercher, de nous trouver dans le jardin, elle me donnait des fleurs, des myrtes, des

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boucles de ses cheveux, des baisers. Les baisers, je lui en rendais le double. Enfin, je tombai à genoux devant elle et lui dis les mains jointes : Oh! parle, Marie, m’aimes-tu? (U s’abandonne à ses rêveries.)

LESLEY

J’aurais voulu te voir Ratcliff'; j’aurais voulu voir tes fortes mains pieusement jointes pour la prière, et ton 'œil étincelant, ton œil sauvage, noyé dans les langueurs du désir; j’aurais voulu entendre les accents amoureux de cette voix qui, sur les grandes routes, retentit si terriblement aux oreilles du riche lord I

RATCLIFF, avec une explosion de fureur.

Maudit serpent ! Elle me regarda avec un effroi singulier, presque à contre cœur, et, me saluant avec malice, elle me répondit froidement : non! J’entends encore au-dessous de moi des éclats de rire accompagnant ces mots : non! non ( J’entends encore au-dessus de ma tête soupirer : non I non ! Et à grand bruit, je l’entends encore, se refermèrent les portes du ciel !

LESLEY

C’était vraiment infâme et ignoble.

R VTCLIFF.

Je quittai le château de Mac-Grégor et je me rendis à Londres. J’espérais, dans le tourbillon de la grande ville, étourdir les angoisses de mon cœur. J’étais mon maître, car j'ai perdu mes parents avant même de les avoir connus. Il réussit mal, fort mal, ce projet d’étourdissement. Le porto, le champagne, tout était inutile; après chaque verre, mon cœur était plus désolé. Ni blonde, ni brune, avec leurs jeux et leurs rires, ne pouvaient emporter ma douleur. Même au pharaon, je ne trouvais pas de repos. Je voyais l’œil de Marie nager sur la table verte, c’était la main de Marie qui me pliait les parolis, et dans l’image de la dame de carreau j’apercevais les traits célestes de son visage! Oh! c’était bien Marie et non une simple carte; c’était Marie, je sentais son haleine. Des yeux, de la main, elle

me faisait des signes : oui ! disait-elle, et encore :

ouil Va, banque! — Au diable allait mon argent, il ne me restait que l’amour.

LESI.BY, riant.

Ha! ha! alors tu fis sortir ton cheval de l’écurie, tu sautas en selle comme il sied aux chevaliers d’Écosse, et pareil à tes aïeux, tu te mis à vivre sur l’é-

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trier. A présent, certes, l’amour est passé. On devient sage quand on chevauche la nuit par le vent et l’orage, qu’on passe auprès d’une potence et qu’on voit là de bons amis dont les jambes vous saluent comme des balanciers.

RATCLIFF.

Ce fut de l’huile sur le feu. Plus ardente s’embrasa en moi la passion qui m’entraînait vers Marie. Je me sentis à l’étroit en Angleterre. Tiré par d’invisibles bras de fer, je revins en Écosse. C’est seulement dans le voisinage de Marie que je dors tranquille, que je respire librement, que mon angoisse diminue, que je me sens à l’aise... Car. écoute mon secret : j’ai juré par la parole du Seigneur, par le maître du ciel et de l’enfer, et une effroyable malédiction a scellé mon serment, j’ai juré que cette main frapperait de mort le téméraire qui oserait embrasser Marie à titre de fiancée. C’est la voix mystérieuse de mon cœur qui a prononcé ce serment. Pour moi, j’obéis en aveugle à cette puissance ténébreuse et je la sens combattre à mes côtés lorsque, croisant le fer avec les prétendants de Marie, je leur prépare un lit de roses au Schwarzenstein.

LESLEV.

Je commence à te comprendre, mais je n’approuve rien de tout cela.

RATCL1FF.

Crois-tu que je l’approuve moi-même? Cette voix seule, cette voix étrangère, qui s’est logée dans ma poitrine, m’approuve en disant : « oui! » Et, seuls aussi, ces fantômes que je vois en songe m’applaudissent avec des signes de tête... (Jetant un cri.) Jésus, Marie! Là, là, vois-tu I là, là, les figures nébuleuses !

La nuit est devenue sombre. On voit deux fantômes flotter un instant sur la scène et disparaître. — Les bandits et vagabonds couchés au fond du théâtre se sont réveillés au cri perçant de Ratcliff; ils bondissent en s’écriant : qu’est-ce ? qu’y a-t-il ?

LESLEV.

Es-tu fou, Ratcliff? je ne vois rien.

plusieurs voix.

Qu’a-t-il vu? la police?

LESLEY

Non, juste le contraire : il voit des esprits. (Tous

rient. )

ROBIN, avec mauvaise humeur.

Goddam! on ne peut pas prendre un peu de repos, même le jour.

WILLIAM RATCLIFF

RATCLIFF.

La nuit est sombre, je pars.

LESLEV.

Je vais avec toi.

RATCLIFF.

Je ne .le souffrirai pas.

LE S LE ï.

Seulement jusqu’au Schwarzenstein : peut-être y a-t-il là des gardes apostés.

RATCLIFF.

La peur les aura déjà chassés; ce n’est pas un lieu rassurant, la nuit.

LESLET,

Adieu, messieurs t

RATCLIFF.

Adieu !

TOUS

Dieu vous bénisse !

RatcliCT et Lesley sortent.

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