SCÈNE XV
LES MÊMES, RATCLIFF, pâle, défait, couvert do sang.
MARGUERITE, poussant un cri sauvage.
Jésus! Marie! le spectre d’Édouard Ratclift*! (Elle se
blottit dans un coin de la chambre et y reste assise, roide et immobile.)
MARIE, criant.
Horreur! M’apportes-tu l’anneau de Douglas?
RATCLIFF, avec un rire amer.
Le carrousel est fini, la course des bagues est close. J’ai enfilé deux anneaux, le troisième n'a pas voulu se laisser prendre, et je suis tombé par terre du haut du cheval de bois.
’ MARIE, prenant tout a coup un ton timide et familier.
William! William! tu saignes. Viens, je banderai ta blessure. (Elle déchire sa blanche robe de noces.) Dieu! où suis je? Méchant William... Non, tu es Édouard, et moi, moi, je suis Belle-Betty,.. Ta pauvre tête est tout en sang et la mienne toute troublée... Je ne sais ce que je fais... Viens! si tu m’aimes, agenouille-toi. (Elle veut bander ses blessures.)
WILLIAM RATCLIFF
RATCLIFF, se précipitant à ses pieds, et d’une voix qni exprime à la fois la souffrance et l'amour.
Est-ce un rêve qui m’abuse? Suis-je bien à genoux devant Marie? A genoux à ses pieds? O pieds mignons, n’êtes-vous pas de ces nuages que le délire enfante et qui s’évanouissent quand je veux les saisir?
MARIE, cherchant a le calmer et lui entourant la tète de son voile.
Ne remue pas. Le sang se colle à ta belle chevelure d’or. Reste bien en repos, ou je vais être aussi toute couverte de sang. Si tu demeures tranquille, je t’embrasserai sur les yeux. (Elle l’embrasse.)
RATCLIFF.
Ah ! ce baiser a chassé les ténèbres de mes yeux. Je reverrai le soleil... Marie!
MARIE, comme s’éveillant d’un rêve.
Marie! Tu es donc William Ratclift'? (se couvrant les yeux de sa main.) Oh ! que cela est triste! (Frissonnant.) Yat’en! va-t’en.
RATCLIFF, se levant tout h coup et l’enveloppant de ses bras.
Non, je ne céderai point cette place. Je t’aime, Marie, et toi tu aimes William, (n’un ton confidentiel.) Tu me l’as dit souvent dans tes rêves. Sais-tu combien nous nous ressemblons? Regarde ce miroir.
(il la conduit vers une glace et lui montre leurs deux images.) Tes
traits sont plus beaux, plus nobles, plus purs que les miens, ce sont pourtant les mêmes. Sur tes lèvres flotte la même fierté, le même dédain que sur les miennes. Des deux côtés aussi même insouciance. Dis-moi donc un seul mot.
MARIE, se débattant.
Laisse-moi ! laisse-moi !
R AT CEI FF .
Entends-tu? ta voix a le même son que la mienne, un son plus doux seulement. Le bleu foncé de l’œil est le même chez nous deux, chez toi seulement l’éclat en est plus vif. Donne-moi ta main, (n prend sa
main et la compare avec la sienne.) Vois-tU les lliemes lignes? (Avec effroi.) Vois! la ligne de la vie est aussi courte ici et là.
MARIE
Oh ! laisse-moi, William, et sauve-toi! sauve-toi! Pas une minute à perdre, ils vont venir...
RATCLIFF.
Oui, tu as raison, il faut fuir. Viens, suis-moi, mon amour. Viens, suis-moi. Mon cheval est sellé, le chevalle plus rapide qu’il y ait dans toute l’E-
WILLIAM RATCLIFF
cosse, (n tire son épée.) Mon épée va nous frayer le chemin. Vois comme elle étincelle! Écoute!
MARGUERITE, chantant avec l’accent de la folie.
« Pourquoi ton épée est-elle rouge de sang , Édouard? Édouard? — J’ai tué ma bien-aimée, ma bien-aimée si belle! »
RATCLIFF.
Qui a prononcé cette parole de sang ? Est-ce le hibou qui se cramponne à la fenêtre? Est-ce le vent qui si file dans la cheminée? Est-ce la pâle sorcière qui se tapit dans ce coin? Oui, c’est elle; son corps est roide comme le marbre, mais du fond de sa poitrine s’exhale ce chant voilé... * Je dois tuer ma bienaimée, » dit-elle. (Dans le paroxysme de la douleur.) Oui, je sens qu’il le faut.
MARIE
Ton œil roule épouvantable... ton haleine brûle... ton délire envahit mon âme... Laisse-moi! laissemoi!
RATCLIFF.
Oh! ne te débats point, ma chérie. La mort est si douce! Je t’emmènerai dans le beau pays dont nous avons rêvé tant de fois! Viens, ma chérie!
MARIE, s’arrachant de ses bras.
Va-t’en! va-t’en! si Douglas te rencontre ici...
RATCLIFF, éclatant de rage.
Nom maudit! mot d’ordre de la mort! Un Dieu même ne saurait te disputer à moi. Tu m’appartiens. (U veut la frapper do son épée.)
MARIE, seréfogiant dans le cabinet.
William! tu veux m’assassiner!
RATCLIFF, la poursuivant derrière la scène.
Tu m’appartiens. Marie est à moi.
On entend la vois de Marie: « William!... au secours!...
"William! »
MARGUERITE, chantant.
« J’ai tué ma bien-aimée, ma bien -aimée si belle! »
Les deux fantômes apparaissent venant des deux cotés opposés de la
scène, ils se placent à l’entrée du cabinet, étendent les bras l’un vers
l’autre et disparaissent au moment où William en sort.
RATCLIFF, s’élançant hors du cabinet, son épéo ensanglantée h la main.
Arrête! arrête! spectre de moi-même, ne tente pas de m’échapper! C’est toi, pâle fantôme, qui as commis le meurtre; ta main nébuleuse est rouge de sang; viens te battre avec moi, tu as assassiné Marie.
WILLIAM RATCLIFF