‹ Drames et fantaisiesChapitre 4 sur 56 · TRAGÉDIE · texte numérisé non relu

TRAGÉDIE

Ne croyez pas qu’il soit absolument fantasque, le joli poëme que je vous offre d’un main amie ! écoutez : il est tour à tour épique avec sérénité ou dramatique avec violence. Çà ët là, dans le détail, s’épanouit mainte fleur lyrique aux corolles délicates. Si le fond est romantique, plastique'ést la forme, et le tout est sorti du cœur. On y voit aux prises chrétiens et musulmans, le nord avec le sud; à la fin parait l’amour qui vient tout apaiser.

ALMANSOR

Intérieur d’un vieux château mauresque délabré. Par les fenêtres latérales, tombent les rayons du soleil couchant.

ALMANSOR.

C’est encore l’ancien parquet cher à mon souvenir, le tapis bien connu, le tapis brodé de mille couleurs où marcha le pied sacré des aïeux! maintenant les vers en rongent les Heurs de soie, comme s’ils étaient les alliés des Espagnols. Ce sont encore les vieilles colonnes fidèles, fiers soutiens de marbre de la fière maison, où je m’appuyai tant de fois, lorsque j’étais enfant. Oh! pourquoi nos Gomèles, nos Ganzuls, et les Abencerrages, et les hautains Zégris, n’ont-ils pas soutenu aussi fidèlement le trône du roi dans l’Alhambra splendide? Ce sont encore les bonnes vieilles murailles, avec leurs bois

polis, leurs élégantes peintures, qui toujours donnaient asile au voyageur fatigué. Elles sont restées hospitalières, les bonnes murailles, mais elles n’ont plus pour hôtes que les hibous et les vautours, (il va vers la fenêtre.) Personne, nul mouvement. Toi seul, ô soleil, tu m’as entendu ; compâtissant à ma peine, tu m’envoies tes derniers rayons et tu répands ta clarté sur mon sombre chemin. 0 bienfaisant soleil, écoute mes paroles reconnaissantes : toi aussi, enfuis-toi vers les côtes du pays des Maures et vers les plaines éternellement heureuses de l’Arabie. Oh ! crains don Fernand et ses conseillers, qui ont juré une haine implacable à toute belle lumière. Crains dona Isabelle, Isabelle l’orgueilleuse, qui, tout étincelante du feu de ses diamants, prétend briller toute seule, quand elle aura fait la nuit autour d’elle. Oh ! fuis cette mauvaise terre d’Espagne où s’est déjà éteinte ta sœur, ô soleil, l’éblouissante Grenade aux tours d’or ! (S’éloignant de la fenêtre.) Mon cœur est oppressé comme si le disque enflammé du soleil couchant s’était roulé sur cette pauvre et faible poitrine. Mon corps est comme une braise qui tombe en cendres brûlantes et le sol se dérobe sous mes pas. AM tout est si doux pour moi dans

ALMANSOR

ces lieux, si doux et si cruel ! La brise légère qui me rafraîchit la joue m’apporte avec son souille le salut des jours évanouis. Dans le mouvement des ombres du soir, j’aperçois les légendes de mon enfance, elles se dressent, elles me font des mines, elles me sourient d’un air sensé et s’étonnent que leur vieil ami soit aujourd'hui si triste, si étranger dans sa demeure. Là-bas, c’est ma mère chérie, ma mère trépassée, qui m’apparaît; inquiète, pleine d’angoisses, elle regarde, elle pleure, elle me fait signe, elle me fait signe encore avec sa blanche main. Je vois aussi mon père, là, sur le coussin de velours vert, assis et sommeillant doucement, (n reste

plongé dans ses réflexions. La nuit est venue. On voit dans le fond passer une forme humaine, un flambeau à la main.) Quel est Ce

fantôme qui vient de passer avec une vague lueur? N’était-ce qu'une illusion de ma fantaisie trompée? J’ai cru voir le vieil Hassan; était-ce lui? Peut-être que Hassan est couché dans la tombe et que son esprit veille encore sur le château qu’il a fidèlement . gardé pendant sa vie. J’eqjends un mouvement confus, un bruit sourd, qui s’approche, qui s’approche toujours comme si mes pères sortaient de leurs tombeaux pour me saluer de leurs mains de

OEUVRES il K HENRI HEINE

squelettes et me donner le baiser de bienvenue avec leurs pâles et froides lèvres. Ils viennent, les voici.. Ah ! votre salut me tuera.

Plusieurs Maures so précipitent sur la scène, le cimeterre au poing.

PREMIER MAURE

Gela pourrait bien être !

ALMANSOR, tirant son épée du foureau.

A moi donc, ma brillante amulette ! toi qui as déjà fait tant de prodiges, protége-moi contre ces mauvais esprits !

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