‹ Drames et fantaisiesChapitre 54 sur 56 · LE RABBIN · texte numérisé non relu

LE RABBIN

DE

BACHARAGH

Au bas de la vallée du Rlieingau, les rives du fleuve perdent leur aspect souriant, les montagnes et les rochers, avec leurs ruines romantiques de vieux châteaux, prennent des allures plus hautaines; on voit s’élever une contrée splendide, d’un caractère plus sauvage et plus sérieux. C’est là qu’est située l’antique et sombre ville de Bacharach, semblable à une de ces légendes des anciens temps qui nous font frémir encore. Ces murs aux créneaux édentés, aux tourelles sans fenêtres, dans les lucar-

nés desquels le vent souffle et les moineaux font leurs nids, ils n’ont pas été toujours aussi dégradés,

aussi délabrés. Ces rues qu’on aperçoit par la porte en ruines sont misérables, laides et boueuses; il y règne un morne silence qu’interrompent seulement par intervalles les cris des enfants, la voix perçante des femmes et le mugissement des vaches. Mais ces murs étaient autrefois de fiers et solides remparts, et dans ces rues étroites s’agitait une population libre, vive et active; on y voyait régner la puissance et le luxe, le plaisir et la souffrance, beaucoup d’amour et beaucoup de haine. Bacharach était jadis un de ces municipes que fondèrent les Romains à l’époque de leur domination sur le Rhin, et bien que les temps suivants aient été très-orageux, bien que cette ville soit tombée plus tard sous la suzeraineté des Hohenstaufen, et en dernier lieu sous celle des Wittelsbach, ses habitants surent ce* pendant suivre l’exemple d’autres cités des bords du Rhin, et se conserver une constitution assez libre, Celle-ci reposait sur l’alliance de deux classes distinctes, celle des anciens habitants, des patriciens, et celle des corporations qui se subdivisait en différents corps de métiers. Ces deux classes aspiraient chacune de son côté à s’emparer exclusivement du • pouvoir; de sorte que si au dehors elles étaient so-

lidement unies par une alliance offensive et défensive contre la noblesse rapace qui les avoisinait, elles restaient à l’intérieur constamment divisées par des intérêts contraires. Aussi y avait-il entre elles peu de rapports sociaux, beaucoup de méfiances, souvent même des explosions de colères qui aboutissaient à des voies de fait. Le bailli seigneurial habitait le château élevé de Sareck, et, comme son faucon, il fondait sur la ville lorsqu’on l’appelait, quelquefois même sans être appelé. Le clergé régnait dans l’obscurité par l'obscurantisme. Il y avait là enfin une caste tout à fait isolée, impuissante, exclue peu à peu du droit de cité : c’était une petite communauté juive qui s’était établie à Bacharach du temps même des Romains, et qui, plus tard, à l’époque do la grande persécution des Juifs, avait accueilli dans son sein une foule considérable de coreligionnaires fugitifs.

La grande persécution des Juifs commença avec les croisades; l’acharnement frénétique dont ils étaient l’objet fut poussé à son comble vers le milieu du quatorzième siècle, à la fin de la grande peste, qui, de même que toutes les calamités publiques, fut attribuée à la présence des Juifs ; on pré-

tendait que cette race maudite avait attiré la colère de Dieu et empoisonné les fontaines au moyen des lépreux. La populace irritée, et surtout les hordes des Flagellants, ces hommes et ces femmes qui parcouraient à moitié nus les bords du Rhin et l’Allemagne méridionale en se fouettant eux-mêmes pour faire pénitence et en chantant une hymne folle en l’honneur de Marie, assassinèrent alors les Juifs par milliers; lorsqu’ils ne les tuaient pas, ils les torturaient ou les baptisaient malgré eux. Une autre accusation qui, auparavant déjà et pendant tout le siècle dernier, fit verser beaucoup de sang et causa bien des angoisses, ce fut ce conte ridicule répété souvent jusqu’à satiété dans les chroniques et les légendes : les Juifs, disait-on, volaient des hosties consacrées qu’ils perçaient à coups de couteau jusqu’à ce que le sang en sortit, et immolaient des enfants chrétiens pour se servir de leur sang dans leurs cérémonies nocturnes. Les Juifs, déjà si détestés à cause de leur croyance, de leurs richesses et de leurs créances, étaient à l’époque de ces fêtes tout à fait à la discrétion de leurs ennemis qui pouvaient bien facilement les perdre : on n’avait qu’à répandre le bruit d’un de ces infanticides, ou même

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on introduisait furtivement le cadavre sanglant d’un enfant dans la maison d’un Juif condamné par une sorte de wehme secrète; puis la nuit venue on attaquait la famille en prière, et alors on assassinait, on pillait, on baptisait, et de grands miracles étaient opérés par l’enfant qu’on avait trouvé mort, et que l’Église finissait même par canoniser. Saint Werner est un de ces saints, et c’est pour honorer sa mémoire que fut construite cette magnifique abbaye d’Oberwesel, qui forme maintenant une des plus belles ruines des bords du Rhin, et qui nous charme par la magnificence de son style gothique, par ses longues fenêtres ogivales, ses sculptures et ses piliers qui s’élancent avec fierté jusqu’aux deux ; la beauté de cette abbaye nous séduit lorsque, par une journée d’été verdoyante et sereine, nous passons devant elle, et que nous n’en connaissons pas l’origine. C’est pour honorer la mémoire de ce saint que trois autres églises furent élevées sur les bords du Rhin et qu’une foule innombrable de Juifs furent tués ou maltraités. Cela se passait en 1287; et à Bacharach, où fut construite une de ces églises consacrées à saint Werner, les Juifs eurent alors à souffrir bien des tourments,

bien des souffrances; heureusement, depuis deux siècles ils avaient été épargnés par ces attaques de la fureur populaire, bien qu’ils fussent toujours l’objet de menaces et de rancunes encore assez vives.

Mais plus la haine les opprimait au dehors, plus leur union devenait intime, plus le lien de la famille se resserrait, plus la pitié et la crainte de Dieu jetaient de profondes racines dans les cœurs des Juifs de Bacharach. Le rabbin de cette ville était véritablement un modèle de vie agréable à Dieu. On l’appelait rabbi Abraham ; c’était un homme jeune encore mais renommé pour son grand savoir à vingt lieues à la ronde. Il était né dans cette ville, et son père, qui y avait été également rabbin, lui avait prescrit dans ses dernières volontés de se consacrer aux mêmes fonctions et de ne jamais quitter Bacharach, à moins que sa vie ne fût en danger. Cet ordre et une armoire pleine de livres rares, ce fut tout ce que lui laissa son père, qui avait vécu dans la pauvreté, ne s’occupant que de l’étude des Écritures. Cependant, le rabbin Abraham était très-riche, il avait épousé la fille unique de son oncle paternel qui avait exercé la profession de joaillier; et celuici étant mort, il avait hérité de ses grandes richesses.

Quelques rusés compères de la communauté faisaient allusion à ce fait pour donner entendre que le Rabbin avait épousé sa femme pour l’argent même quelle lui apportait. Mais toutes les femmes étaient d’accord pour protester contre cette accusation; elles retrouvaient dans leur mémoire de vieilles histoires et racontaient que le Rabbin, avant son départ pour l’Espagne, était déjà épris de Sara, de la belle Sara (car c’était ainsi qu’on l’appelait), et que Sara avait été obligée d’attendre pendant sept ans qu’il revînt d’Espagne ; qu’il l’avait épousée contre le gré de son père à elle, et en lui mettant au doigt l’anneau nuptial sans lui avoir demandé à elle-même son assentiment. Tout juif, en effet, peut faire d’une jeune fille juive sa femme légitime, s’il réussit à lui mettre une bague au doigt, en disant ces mots : « Je te prends pour ma femme selon la coutume de Moïse et d’Israël. » Lorsqu’il était question du voyage en Espagne, les rusés compères souriaient dans leur barbe d’un air tout particulier, et cela sans doute à cause de certains bruits confus, A l’université de Tolède, le rabbin Abraham avait cultivé, il est vrai, avec assez de zèle l’étude de la loi divine, mais il s’était aussi, disait-on, conformé

extérieurement aux usages chrétiens, et s’était imbu des opinions des libres penseurs, comme ces Juifs d’Espagne qui étaient parvenus alors à un degré de culture extraordinaire ; mais dans leur for intérieur ces rusés compères croyaient très-peu à la vérité des bruits auxquels ils faisaient allusion. Car la vie du Rabbin, depuis son retour d’Espagne, était- extrêmement pure, pieuse et pleine de gravité ; il accomplissait avec une exactitude poussée jusqu’au scrupule les pratiques les plus minutieuses de sa religion, jeûnant tous les lundis et tous les jeudis, ne mangeant de la viande et ne buvant du vin que les jours de sabbat et les jours de fête. Ses journées s’écoulaient dans la prière et l’étude; le jour il expliquait la loi divine au milieu des disciples que lui attirait la célébrité de son nom, et la nuit il contemplait les astres du ciel ou les yeux de la belle Sara. Le Rabbin n’avait pas d’enfants; cependant la vie et le mouvement ne manquaient pas autour de lui. Le grand salon de sa maison qui se trouvait à côté de la synagogue était ouvert à toute la communauté ; on y entrait et on en sortait sans façons; on y faisait de courtes prières, on venait y chercher les nouvelles du jour; on y tenait conseil

LE B A B B 1 N DE BACIIABACH

quand la communauté était en danger; les enfants y jouaient le matin du jour du sabbat, pendant qu'on lisait dans la synagogue le chapitre de la semaine. C'est là que se réunissaient les cortèges des mariages et des enterrements : on s’y querellait et on s'y réconciliait; celui qui avait froid y trouvait un poêle pour se réchauffer, et celui qui avait faim y trouvait la table servie. Autour du Rabbin s’agitaient une foule de parents, de sœurs et de frères, avec leurs femmes et leurs enfants, ainsi que ses oncles et tantes qui étaient en même temps ceux de sa femme. Tout cela formait une longue kyrielle de parents, qui tous considéraient le Rabbin comme le chef de la famille, qui allaient et venaient à toute heure dans sa maison, et qui aux grands jours de fête se réunissaient autour de sa table. Ces repas, ces réunions de famille dans la maison du Rabbin, avaient lieu surtout à l’époque de la fête annuelle de la Pâque, fête antique et merveilleuse, que les Juifs célèbrent encore dans le monde entier la veille du quatorzième jour du mois de Nissen, pour conserver à jamais la mémoire de leur délivrance de la servitude d’Égypte, et voici comment :

Dès qu’il fait nuit, la maîtresse de la maison al-

lume les flambeaux; elle étend la nappe sur la table, pose au milieu trois des pains plats et sans levain appelés azymes, les recouvre d’une serviette, et met sur cette place élevée six petits plats qui contiennent des mets symboliques, savoir : un œuf, de la laitue, du raifort, un os d’agneau, et un mélange brun de raisins secs, de cannelle et de noix. Le père de famille se met à table avec tous ses parents et toutes les personnes de sa maison et leur lit des passages d’un livre étrange, qu’on appelle la Hagada, mélange bizarre de légendes antiques, d’histoires merveilleuses sur le séjour en Égypte, de récits singuliers, de controverses, de prières et de cantiques pour les fêtes. Un grand souper s’intercale au milieu de cette solennité, et pendant la lecture même, à certains moments déterminés, on goûte aux mets symboliques; c’est aussi selon le même rite qu’on mange de petits morceaux de pain sans levain et qu’on boit quatre coupes de vin rouge. Cette cérémonie, qu’on célèbre le soir, est empreinte d’une sérénité mélancolique, d’une gravité enjouée; elle a quelque chose de mystérieux et de féerique, et le ton traditionnel et chantant avec lequel le père de famille lit la Hagada a quelque chose de si intime et de si

pénétrant, il vous berce d’une manière si maternelle et si brusquement vous réveille, que les Juifs même qui depuis longtemps ont abandonné la foi de leurs pères et ont couru après les plaisirs et les honneurs d’un monde étranger, se sentent remués au plus profond de leurs cœurs lorsque ces anciens accents si connus de la Pâque viennent par hasard frapper leurs oreilles.

Un soir, le rabbin Abraham était assis dans la grande salle de sa maison au milieu de ses parents, de ses élèves et d’autres convives; il célébrait la fête de Pâques. Dans la salle, tout brillait d'un éclat plus vif que d’ordinaire. Sur la table on avait étendu un tapis de soie brodé de diverses couleurs dont les franges d’or pendaient jusqu’à terre; le cœur s’épanouissait aux doux reflets des petites assiettes qui contenaient les mets symboliques et des hautes coupes remplies de vin, ornées de simples sujets ciselés empruntés à l’Histoire Sainte. Les hommes étaient en manteaux noirs et portaient des chapeaux plats et noirs et' des rabats blancs; les femmes, vêtues de robes singulièrement luisantes en étoffes de Lombardie, portaient sur leurs têtes et à leurs cous leurs parures d'or et de perles; et la

lampe d’argent consacrée aux jours de sabbat versait sa lumière éblouissante sur les visages contents et recueillis des vieillards et des jeunes gens. Le rabbin Abraham était assis sur des coussins de velours pourpre, occupant un siège plus élevé que les autres, le dos appuyé, comme l’usage l’exige, et il lisait la Hagada en chantant; et l’assemblée bigarrée l’accompagnait ou lui répondait, quand on arrivait à certains passages. Le Rabbin portait également son habit noir des jours de fête ; sa physionomie noble et un peu sévère avait plus de douceur que d’habitude; ses lèvres s’avançaient souriantes sous sa barbe brune comme si elles avaient à raconter une foule de choses gracieuses, et dans son regard on voyait se dessiner vaguement d’heureux souvenirs et d’heureux pressentiments. La belle Sara, assise à côté de lui sur un siège de velours aussi élevé que le sien, ne portait en sa qualité de maîtresse de maison aucuns de ses joyaux ; une étoffe de toile blanche entourait seule sa taille élancée et encadrait son pieux visage. Ce visage était d’une beauté touchante; en général la beauté des juives a un caractère tout particulièrement touchant ; la conscience qu’elles ont de la misère pro-

fonde, de l’amère ignominie et des dangers de toutes sortes au milieu desquels vivent leur parents et leurs amis, répand sur leur gracieuse physionomie un air de tendresse souffrante, de crainte affectueuse et attentive qui exerce un charme singulier. Telle était la belle Sara, assise près de son mari sur les yeux duquel elle fixait constamment ses regards. De temps à autre elle regardait aussi dans la Hagada qui était ouverte devant elle. C’était un beau livre de parchemin relié en velours et en or, vieil héritage de son grand-père où se trouvaient d’anciennes taches de vin à demi effacées par les années, et qui contenait une foule d’images coloriées d'une main hardie, images qu’elle avait contemplées avec tant de plaisir dans son enfance le soir de la fête de Pâques, et qui représentaient toutes sortes d'histoires tirées de la Bible: Abraham brisant avec le marteau les idoles de pierre de son père; les anges descendant vers lui; Moïse tuant Mizri; Pharaon assis sur un trône magnifique; les grenouilles ne lui laissant pas de repos même à table; le même Pharaon se noyant, grâce à Dieu, dans les flots; les enfants d’Israël traversant avec précaution la mer Rouge, puis s’arrêtant la bouche béante

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devant le mont Sinaï, avec leurs brebis, leurs vaches et leurs bœufs; puis le pieux roi David jouant de la harpe, et enfin Jérusalem avec les tours et le pinacle de son temple resplendissant aux rayons du soleil.

La seconde coupe était déjà vide; les visages devenaient de plus en plus joyeux et les voix plus vibrantes ; le Rabbin prit un des pains sans levain, le leva en l’air en saluant gaiement l’assemblée et lut dans la Hagada les paroles qui suivent : * Voici La nourriture que nos pères ont mangée en Egypte ! Que tous ceux qui ont faim viennent et mangent ! Que tous ceux qui sont affligés viennent prendre part à notre joie paschale! Cette année nous célébrons cette fête ici ; mais l’année qui vient ce sera dans le pays d’Israël. Cette année nous la célébrons encore dans l'esclavage; mais l’année qui vient, nous la célébrerons en fils de la liberté 1 »

Alors la porte de la salle s’ouvrit et on vit entrer deux hommes grands et pâles, enveloppés de trèslarges manteaux; « Que la paix soit avec vous! dit l’un d’eux; nous sommes coreligionnaires; nous sommes en voyage ; et nous voudrions célébrer la Pâque à votre foyer. » Le Rabbin leur répondit à l’in-

stant même avec affabilité : « Que la paix soit avec vous! venez vous asseoir près de moi. » Aussitôt les deux étrangers se mirent à table et le Rabbin continua la lecture. Quelquefois, pendant que les autres étaient encore occupés à répéter ses paroles, il lançait à sa femme quelques mots affectueux. Faisant allusion à une ancienne plaisanterie d’après laquelle un père de famille israélite se considères soir-là comme un roi : « Réjouis-toi, ma reine, » lui dit-il. Mais elle lui répondit en souriant d’un air mélancolique: « Hélas! il nous manque un prince;» elle voulait dire : le fils de la maison, celui qui, ainsi que l’exige un des passages de la Hagada, doit demander à son père, se servant des termes sacramentels: «Quel est le sens de cette fête?» Le Rabbin, sans lui rien dire, se contente de lui montrer du doigt, à la page même où le livre était ouvert, une image d’une grâce infinie, où l’on voyait les trois anges venant vers Abraham et lui annonçant que Sara, son épouse, lui donnerait un fils, tandis que celle-ci, avec un air de ruse féminine, se tient derrière la porte de la tente pour épier l’entretien. A ce signe muet les joues de la belle Sara se colorèrent du plus vif incarnat; elle baissa les yeux, puis les

releva gracieusement pour regarder son mari qui continuait de lire en chantant l’histoire merveilleuse des quatre rabbins, Jésua, Eliézer, AkibaetTarphen, lesquels étaient restés le dos appuyé sur leurs sièges pendant toute la nuit, en s’entretenant de la sortie d’Égypte et de la délivrance des enfants d’Israël, jusqu’au moment où leurs élèves vinrent leur dire qu’il faisait jour et qu’on lisait déjà la grande prière du matin à la synagogue.

Pendant que la belle Sara écoutait avec recueillement, les yeux constamment fixés sur son mari, elle vit tout à coup le visage de celui-ci se contracter, comme glacé par l’épouvante; le sang avait disparu de ses joues et de ses lèvres ; ses yeux étaient écarquillés, son regard fixe; mais presque au même instant elle vit ses traits reprendre leur calme et leur sérénité, ses lèvres et ses joues se colorèrent de nouveau ; il promenait gaiement ses regards autour de lui, et même une humeur folle qui lui était tout à fait étrangère, semblait s’être emparée de tout son être. La belle Sara fut effrayée comme elle ne l’avait jamais été; une terreur secrète glaça son sang dans ses veines, moins à cause des signes de muette épouvante qu’elle avait aperçus un instant sur le visage

de son mari qu’à cause de la gaieté à laquelle il se livrait maintenant et qui peu à peu se changeait en transports de joie extravagante. Le Rabbin repoussait en jouant sa barrette d’une oreille à l’autre; il tirait sa barbe et la frisait d’une manière tout à fait comique; il chantait le texte de la Hagada sur un air de vaudeville; enfin, arrivé à l’énumération des plaies d’Égypte, où, après avoir trempé l’index dans la coupe pleine, on jette à terre la goutte qui y reste suspendue, le Rabbin aspergea les jeunes filles de vin rouge; quelles plaintes alors au sujet des collerettes perdues, et - bientôt que de bruyants éclats de rire ! La belle Sara se sentait de plus en plus alarmée par cette gaieté convulsive et intarissable de son mari, et le cœur oppressé par une anxiété inexprimable, elle contemplait cette mêlée confuse qui bourdonnait à ses oreilles, ces hommes et ces femmes éclairés de reflets bizarres, les uns se balançant mollement sur leurs sièges, d’autres grignottant les pains minces de la Pâque ou savourant leur vin, d’autres causant ensemble ou chantant à haute voix, tous extrêmement satisfaits.

Alors vint le moment du souper; tous se levèrent

pour se laver les mains, et la belle Sara alla cher-

cher la grande cuvette d’argent ornée de riches figures en or ciselé, qu’elle tint devant chacun des convives pendant qu’on lui versait de l’eau sur les mains. Lorsque le tour du Rabbin fut venu, pendant qu’elle lui rendait ce service, il lui fit signe des yeux d’une manière expçessive, et s’esquiva par la porte. La belle Sara le rejoignit aussitôt; le Rabbin prit vivement sa femme par la main; il l’entraîna en toute hâte à travers les rues sombres de Bacharach, franchit d’un pas rapide la porte de la ville et arriva à la grande route qui longe le Rhin et conduit à Bingen.

C’était une de ces nuits de printemps qui sont assez tièdes et étincelantes d’étoiles, mais qui remplissent l’âme de frissons étranges. Les fleurs exhalaient une odeur de cadavre ; les oiseaux gazouillaient sur un ton à la fois moqueur et inquiet; la lune lançait sournoisement des échappées de lumière blafarde sur le fleuve sombre qui s’écoulait en murmurant; les hautes masses de rochers de la rive ressemblaient à un géant branlant la tête d’un air menaçant; le gardien de la tour du château de Strahleck tirait de son cor des accents mélancoliques, pendant que de son côté, la petite cloche de

l'église de Saint-VVerner faisait entendre les notes claires et rapides de son glas funèbre. La belle Sara portait de la main droite la cuvette d’argent ; le Rabbin tenait encore sa main gauche, et elle sentait que les doigts de son mari étaient glacés, que son bras tremblait; mais elle le suivait en silence, soit qu’elle fût habituée de tout temps à lui obéir aveuglément et sans le questionner, soit que son anxiété lui eût enlevé l’usage de la parole.

Au-dessous du château de Sonneck, vis-à-vis de Lorch, à peu près à l’endroit où se trouve à présent le petit village de Piiederrheinbach, est un plateau formé par des rochers qui s’élèvent en ligne courbe au-dessus du Rhin. Le rabbin Abraham le gravit avec sa femme, regarda de tous côtés autour de lui, et levant les yeux, contempla fixement les étoiles. Transie et agitée par une angoisse mortelle, la belle Sara, debout près de son mari, considérait son visage pâle que la clarté de la lune faisait ressembler à un spectre et sur lequel se dessinaient en mouvements convulsifs, la douleur, la crainte, le recueillement et la fureur. Mais tout à coup le Rabbin prit la cuvette d’argent quelle portait, et la jeta dans le Rhin où elle tomba après avoir rebondi

en résonnant sur les rochers. Alors, ne pouvant supporter plus longtemps une aussi horrible anxiété : « Schadaï, Dieu miséricordieux! s’écria-t-elle en se jetant aux pieds de son mari, explique-moi enfin cette sombre énigme. »

Le Rabbin, incapable de parler, agita plusieurs fois ses lèvres sans pouvoir proférer un son. Enfin, il s’écria : « Vois-tu l’Ange de la mort? Là-bas, il plane sur la ville ! mais nous, nous avons échappé à son glaive. » Et d’une voix toute frémissante encore d’épouvante , il lui raconta ce qui s’était passé. Pendant qu’il était de bonne humeur et qu’il chantait la Hagada, assis et le dos appuyé sur son siège, ayant regardé par hasard sous la table, il avait aperçu à ses pieds le cadavre sanglant d’un enfant. * Je remarquai alors, continua le Rabbin, que deux de nos hôtes, les derniers venus, n’appartenaient pas à la famille d’Israël, mais à l’assemblée des impies qui s’étaient concertés pour introduire furtivement ce cadavre dans notre maison, afin de nous accuser d’infanticide et d’exciter le peuple à nous piller et à nous assassiner. Je ne pouvais laisser voir que j’avais pénétré cette œuvre de ténèbres; je n’aurais fait que hâter ma perte, et la ruse seule nous

a sauvés tous deux. C’était de mon sang que voulaient s’abreuver ces infâmes; c’était à moi seul qu’ils en voulaient; je leur ai échappé, et ils se contenteront de mon or et de mon argent. Viens avec moi, belle Sara ; allons dans un autre pays. Laissons le malheur derrière nous; pour qu’il ne nous poursuive pas, je lui ai jeté cette cuvette d’argent, dernier reste de ma fortune, destiné à l’apaiser. Le Dieu de nos pères ne nous abandonnera pas !... Descends, tu es fatiguée; en bas nous trouverons le silencieux Guillaume dans sa barque; il nous fera remonter le Rhin. »

La belle Sara restait sans voix; ses membres étaient brisés; elle s’affaissa entre les bras du Rabbin qui la porta vers la rive en descendant lentement. Là se trouvait le silencieux Guillaume, jeune sourd-muet d’une beauté remarquable. Il exerçait la profession de pêcheur pour subvenir aux besoins de sa mère adoptive qui demeurait dans le voisinage du Rabbin, et il avait amarré sa barque en cet endroit. Il sembla deviner à l’instant même l’intention du Rabbin ; on eût dit même qu’il l'avait attendu; ses lèvres fermées exprimaient la plus douce compassion ; ses grands yeux bleus

s’arrêtèrent avec une expression profonde sur la telle Sara, et il la porta avec précaution dans sa barque.

Le regard du jeune muet réveilla la belle Sara de sa stupeur; elle sentit à l’instant que tout ce que son mari lui avait raconté n’était pas un vain rêve, et des torrents de larmes amères se répandirent sur son visage devenu aussi blanc que son vêtement. Elle était assise maintenant au milieu de la barque, semblable à une statue de marbre éplorée; à côté d’elle étaient assis son mari et le silencieux Guillaume qui ramaient tous deux avec ardeur.

Qu’on l’attribue au bruit monotone des rames, au balancement de l'esquif ou aux senteurs embaumées des montagnes de la rive ornées d’une riante végétation, toujours est-il que l’homme même le plus affligé éprouve un étrange soulagement à ses douleurs, lorsque par une nuit de printemps il vogue dans une barque légère sur les flots limpides de ce beau fleuve. En vérité, le vieux Rhin ressemble à un bon père qui ne peut pas souffrir que ses enfants pleurent; il sèche leurs larmes; il les berce dans ses bras fidèles; il leur récite ses

plus beaux contes, il leur promet son or, ses plus riches trésors, peut-être même l’antique trésor perdu des Niebelungen. Les larmes de la belle Sara coulaient de plus en plus douces ; ses plus violentes douleurs étaient emportées par les vagues murmurantes; la nuit perdait sa sombre horreur, et les monts du pays natal la saluaient comme pour lui faire de tendres adieux. Mais la montagne qui lui envoyait le salut le plus affectueux, c’était le Kédrich, sa montagne favorite; éclairée d’une manière bizarre par les rayons de la lune, il semblait qu’il y eût encore sur son sommet une noble demoiselle étendant les bras en signe d’angoisse; on eût dit qu’une foule de petits rlains agiles sortaient en grimpant des fentes des rochers, et qu’un cavalier lancé au grand galop gravissait la montagne. La belle Sara, se laissant aller à ces impressions, se sentait redevenir petite fille; elle se voyait assise sur les genoux de sa tante de Lorch et celle-ci lui racontait la belle aventure du hardi chevalier qui délivrait la pauvre demoiselle enlevée par les nains, avec d’autres histoires véritables où il était question de la merveilleuse vallée de Wisperthal en face de laquelle elle passait et où les oiseaux parlent un

langage tout à fait raisonnable; elle lui parlait du pays des pains d’épice où vont les enfants obéissants, elle lui contait des histoires de princesses enchantées, d’arbres qui chantent, de châteaux de verre, de ponts d’or, de nixes souriants. Mais au milieu de tous ces jolis contes qui commençaient à vivre, à retentir à ses oreilles et à briller à ses yeux, la belle Sara entendit la voix grondeuse de son père reprochant à la pauvre tante de faire entrer tant de folles idées dans la tête de cette enfant. Aussitôt il lui sembla qu’on l’asseyait sur le petit banc devant le fauteuil de velours de son père, qui de sa main caressait doucement sa longue chevelure, puis souriait en promenant autour de lui des regards satisfaits et en se balançant mollement dans la vaste robe de chambre de soie bleue réservée pour les jours de sabbat... Oui, ce devait bien être un jour de sabbat ; car la nappe à Heurs était étendue sur la table; dans la chambre tous les meubles brillaient si bien qu’on aurait pu s’y mirer; le serviteur de la communauté, homme à barbe blanche, était assis à côté de son père, mangeant des raisins de Corinthe et parlant hébreu; puis le petit Abraham entrait avec un gros livre énorme et demandait modeste-

ment à son oncle la permission d’expliquer un chapitre de l’Écriture sainte, afin que son oncle pût se convaincre par lui même qu’il avait appris beaucoup de choses pendant la semaine et qu’il méritait beaucoup d’éloges avec une grosse part de gâteau. Alors le petit garçon posait le livre sur le large bras du fauteuil et expliquait l’histoire de Jacob et de Racliel; Jacob élevant la voix et pleurant abondamment lorsqu’il aperçut pour la première fois sa petite cousine Racliel, ses causeries familières avec elle à la fontaine, les sept années pendant lesquelles il dut servir pour l’obtenir, la rapidité avec laquelle elles s’écoulèrent pour lui, et son mariage avec Racliel, et son amour pour elle, cet amour qui dyira toujours, toujours... Tout à coup la belle Sara se souvint aussi qu’à ce moment son père s’écria d’un air joyeux : « Et toi, ne veux-tu pas également épouser ta petite cousine Sara? » A quoi le petit Abraham répondit d’un air sérieux : * Oui, je le veux, et elle devra attendre sept ans. » Ces images traversaient comme des lueurs indécises l ame de la belle Sara ; elle se voyait, elle et son petit cousin, qui était maintenant si grand et qui était

devenu son mari, jouant ensemble à des jeux enfan-

tins sous le tabernacle, et s’amusant à regarder les tapisseries, les fleurs, les miroirs et les pommes dorées, le petit Abraham causant de plus en plus tendrement avec elle, puis devenant peu à peu plus grand et plus grondeur, et enfin tout à fait grand et tout à fait grondeur... Enfin, un samedi soir qu'elle est assise seule dans sa chambre, pendant que la lune brille à travers sa fenêtre, tout à coup la porte s’ouvre et son cousin Abraham entre brusquement en habits de voyage et pâle confie la mort; il saisit sa main, lui met au doigt une bague d’or en disant d’un ton solennel : * En te donnant cet anneau, je te prends pour femme selon les lois de Moïse et d’Isracl... Mais maintenant, ajoute-tdl en tremblant, maintenant il faut que je parte pour l’Espagne» Adieu, tu m’attendras sept ans f * et il sort précipitamment et la belle Sara raconte tout cela en pleurant à son père... Celui-ci est furieux et pousse de grands cris. * Coupe tes cheveux ; car tu es une femme mariée I » — Il veut prendre un cheval et courir après Abraham pour lui arracher de force une lettre de divorce; mais celui-ci est déjà loin; le père revient chez lui sans proférer une parole, et pendant que la belle Sara l’aide à ôter ses bottes de

voyage, elle lui dit pour le calmer qu’Abraham reviendra dans sept ans; alors son père lui répond en se laissant aller à des imprécations violentes : « Pendant sept ans vous irez mendier ! » et bientôt après il meurt.

Ainsi les vieilles histoires, comme des ombres chinoises, traversaient rapidement l’âme de la belle Sara; les images se confondaient en un bizarre mélange au milieu duquel apparaissaient des visages barbus à demi familiers, à demi étrangers, et de grandes fleurs avec des feuilles d’une dimension fabuleuse; il lui semblait aussi que le Rhin murinu* rait les mélodies de la Hagada, et que toutes les figures dont parlent ces mélodies surgissaient du sein des flots, grandes comme nature, mais grimaçantes, extravagantes : Abraham le patriarche brisait timidement les idoles qui toujours se reformaient d'elles-mèmes ; Mizri se défendait en désespéré contre Moïse furieux; le mont Sinaï lançait des éclairs et des flammes; le roi Pharaon fendait les flots de la mer Rouge en tenant dans sa bouche, avec ses dents, le diadème d’or échancré ; derrière lui nageaient des grenouilles à face humaine, et les ondes écumaient, et les vagues mugissaient, et une

noire main de géant sortait des eaux avec un geste menaçant.

Cette main, c’était la Tour aux rats de l’evêque llatton et la barque fendait en ce moment le tourbillon de Bingen. A demi tirée de sa rêverie par la secousse, la belle Sara porte ses regards vers les montagnes du rivage, au sommet desquelles étincelaient les lumières du château tandis qu’à leur pied couraient les brumes de la nuit blanchies par la lune. Tout à coup, il lui semble voir ses amis, ses parents, ( vision effroyable I ) courir le long du fleuve avec des faces de cadavres et de longs linceuls blancs qui flottent... un voile noir s’abat sur ses yeux, un torrent glacé roule dans son âme, et elle entend, comme dans un rêve, la prière de nuit que le rabbin récite d’une voix lente, d’une voix pleine d’angoisses, comme on la dit près d’un malade qui va mourir. Elle bégaie encore ces paroles : « Dix mille à sa droite, dix mille à sa gauche, pour protéger le roi contre les embûches de la nuit... »

Mais soudain, terreurs et ténèbres s’évanouissent; le sombre rideau du ciel se déchire; ^ans les hauteurs apparaît la ville sainte, Jérusalem avec ses

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