I.K RABBIN DK BAdlABACH
tours et ses portes; le temple est là, le temple d’or, magnifique, éblouissant, et sur le vestibule la belle Sara aperçoit son vieux père, vêtu de sa robe jaune du sabbat, triomphant de plaisir et la joie dans les yeux. Aux fenêtres cintrées de l’édifice, ses parents, ses amis, la saluaient de loin ; dans le sanctuaire était agenouillé le pieux roi David avec son manteau de pourpre et sa couronne étincelante; son chant et sa harpe retentissaient mélodieusement et la belle Sara s’endormit avec un sourire de béatitude.
Lorsque la belle Sara ouvrit les yeux, elle fut presque éblouie par les rayons du soleil. Les tours d’une grande ville s’élevaient dans les airs, et le silencieux Wilhelm, debout au milieu de la barque, l’aviron à la "main, la conduisait à travers la foule joyeuse des bâtiments pavoisés de flammes de toute couleur ; ici, l’équipage oisif les regardait passer; là
des centaines de mains étaient occupées à décharger les caisses, les ballots, les barriques, que des petites embarcations portaient au rivage, tout cela au milieu d'un bruit étourdissant, holà des mariniers, appels des marchands, cris des douaniers qui, dans leurs habits rouges, avec leurs bâtons blancs et leurs faces pâles, sautaient de bateau en bateau.
< Oui, belle Sara, — dit le Rabbin à sa femme avec un sourire de satisfaction, — tu as devant toi la ville de Francfort célèbre dans le monde entier, l’impériale ville libre de Francfort sur le Mein, et c’est sur le Mein que nous naviguons en ce moment. Ces maisons riahtes, entourées de vertes collines, c’est Sachsenhausen où Gumpcrtz le boiteux allait chercher la myrrhe pour la fête des tabernacles. Ici, tu vois le solide pont du Mein avec ses treize arches, où circulent en sûreté des milliers de piétons, de chevaux, de voitures; au milieu s’élève la maisonnette où habite le Juif baptisé (c’est la petite tante Taübchen qui nous a conté cela), un juif baptisé qui paie six liards au nom de la communauté juive à quiconque lui apporte un rat mort, la communauté juive étant obligée de livrer tous les ans cinq mille queues de rat au conseil municipal.»
Cette guerre que les juifs de Francfort sont obligés de faire aux rats fit rire aux éclats la belle Sara. La claire lumière du soleil et le monde si nouveau, si varié, qui surgissait devant elle, avaient eü'acé de son âme toutes les sombres et horribles impressions de la nuit précédente; et lorsque, la barque abordant au rivage, elle fut portée à terre par son mari et le silencieux Wilhelm, elle se sentit comme pénétrée d'une sécurité joyeuse. Quant au silencieux Wilhelm, il tint longtemps ses beaux yeux d’un bleu profond attachés sur son visage avec une impression moitié inquiète, moitié joyeuse, puis ayant jeté encore au Rabbin un coup d’œil significatif, il sauta dans la barque et ne tarda pas à disparaître.
« Le silencieux Wilhelm ressemble beaucoup au frère que j’ai perdu, dit la belle Sara.» — « Les anges sè ressemblent tous.» répondit doucement le Rabbin, puis, prenant la main de sa femme, il la conduisit à travers la foule qui couvrait les bords du fleuve. C’était la foire de Pâques, et nombre de baraques de bois avaient été construites pour la circonstance. Quand ils eurent pénétré dans l'intérieur de la ville par la sombre porte du Mein, ils n’y trouvèrent pas moins de bruit et de mouvement. Ici, dans une rue
étroite, on ne voyait que boutiques serrées les unes contre les autres. Les maisons, comme dans toute la ville, étaient exclusivement disposées pour le commerce ; point de fenêtres aux rez-de-chaussée, mais de larges portes à plein cintre qui laissaient pénétrer les regards dans l’intérieur et permettaient aux passants de voir distinctement les marchandises étalées. Quelle fut la surprise de la belle Sara à la vue de celte énorme quantité d’objets précieux dont elle ne soupçonnait pas seulement la magnificence t Ici, se tenaient les Vénitiens déployant tout le luxe de l’Orient et de l’Italie; la belle Sara, immobile et comme enchaînée par l’extase, ne pouvait se lasser de contempler ces merveilles, parures et bijoux, bonnets et corsets de mille couleurs* bracelets et colliers d’or, tout cet atirail de la coquetterie que les femmes admirent si volontiers et dont elles se couvrent plus volontiers encore. Les étoffes de velours et de soie toutes couvertes de riches broderies semblaient vouloir engager la conversation avec la belle Sara et lui remettre en mémoire toute sorte de choses merveilleuses; il lui semblait qu’elle était redevenue une petite fille, que sa bonne tante Taübchen, accomplissant enfin sa promesse, l’avait
LE RABBIN DE BACIfARACII 333
conduite à la foire de Francfort, et qu’elle était là devant les belles robes dont on lui avait parlé. Déjà elle se demandait avec une joie intime ce quelle emporterait à Bacharach, à laquelle de ses deux petites cousines siérait le mieux la ceinture de soie couleur du ciel ; serait-ce à la petite Blümchen ou à la petite Vôgelchen? elle se demandait si la petite culotte verte irait au petit Gottschalk... Mais tout à coup elle se dit à elle-même : « Ah ! seigneur Dieu! depuis le temps que je les ai vus, ils sont devenus grands et on les a égorgés hier ! » Elle tressaillit, et les images de la nuit avec leurs épouvantements allaient se redresser à ses yeux; mais les robes brodées d’or lui adressaient par leurs milliers d’étincelles des milliers de regards fripons et effaçaient de son cœur toute impression sinistre. Lorsqu’elle leva les regards vers le visage de son mari, elle le trouva sans nuage, sans ombre, empreint de cette douceur grave qui lui était habituelle. « Ferme tes yeux, belle Sara » dit le Rabbin, et il emmena sa femme à travers la foule.
Quelle vie! quel mouvement! En première ligne, les négociants qui trafiquent entre eux à grand bruit,
ou se parlent à eux-mêmes en comptant sur leurs
doigts, ou, suivis de commissionnaires chargés par* dessus tête qui trottent derrière eux comme dos bassets, font porter leurs emplettes à l’hôtel. Puis des gens qui ne sont venus que par curiosité, on le voit à leur visage. Ici, à son manteau rouge et à son collier d’or, on reconnaît le sénateur à large carrure. Là, le pourpoint noir et bien étoffé révèle l’honorable et Jier patricien. Le morion de fer, la casaque de cuir jaune, les énormes éperons qui résonnent sur le pavé indiquent le soldat de la grosse cavalerie. Plus loin, sous le bonnet de velours découpé en pointe sur le front, se cache le visage rose d’une jeune fdle, et derrière elle s’empressent, comme des chiens courant en chasse, plusieurs godelureaux, cavaliers accomplis en vérité, avec leurs barrettes empanachées, leurs souliers pointus et tapageurs, leurs vête ments de soie mi-partie, verts d’un côté, rouges de l’autre, ou bien rayés ici des couleurs de l’arc en ciel et là marquetés de carreaux de toute nuance, de telle sorte qu’on les dirait coupés en deux, ces plaisants drôles ! Entraîné par le courant de la foule, le Rabbin arriva jusqu’au Roemer avec sa femme. C’est la grande place de la ville, entourée de hautes maisons à pignon; son nom lui vient d’un vaste
hôtel l’enseigne du Romain (Z uni Roemer ), que le
magistrat a acheté pour en faire l'hôtel-de-villc. C’est dans cet édifice que se faisait l’élection des Empereurs d’Allemagne, et sur la place furent célébrés souvent des tournois. L’empereur Maximilien, qui aimait passionnément les jeux de la chevalerie, se trouvait alors à Francfort et la veille on avait organisé en son honneur un grand carrousel devant le Roemer. Près des barrières de bois que des charpentiers étaient occupés à démonter, beaucoup d’oisifs attroupés se racontaient encore les incidents de la veille : comment le duc de Brunswick et le margrave de Brandebourg s’étaient élancés l’un contre l’autre au bruit des trompettes et des clairons; comment messire Walter le Gueux avait désarçonné le chevalier de l’Ours par un coup si terrible que les éclats de sa lance avaient volé dans les airs, tandis que le roi Max, aux cheveux blonds, à la longue taille, se tenait debout sur le balcon au milieu de ses courtisans et se frottait les mains d’un air joyeux. Les tentures en brocard d’or étaient encore suspendues aux appuis du balcon et des croisées en ogive de l’hôtel-de-villo. Les autres maisons de la place étaient également décorées et
couvertes d’écussons ; on remarquait surtout l'hôtel du Limbourg, avec une bannière représentant une jeune fille qui porte à la main un épervier, tandis qu’un singe lui présente un miroir. Au balcon de cet hôtel se tenaient maints chevaliers et maintes dames, causant, souriant, promenant leurs regards sur la foule qui formait toute sorte de groupes variés et de cortèges bizarres. Quelle foule de flâneurs de toute condition et de tout âge se pressait sur la place pour satisfaire sa curiosité ! on riait, on pleurait, on volait, on se pinçait les côtes, on poussait mille exclamations, et au milieu de ce bruit éclatait la trompette sourde du médecin qui, enveloppé de son manteau rouge, debout sur une estrade avec son paillasse et. son singe, proclamait lui-même ses talents à son de trompe (c’est le cas de le dire), exaltait ses opiats et ses drogues, ou bien examinait d’un air grave un verre d’urine que lui présentait une vieille femme, ou bien encore se préparait à arracher une molaire à un pauvre paysan. Deux maîtres d’armes, tourbillonnant dans leurs bandelettes bariolées et agitant leurs fleurets, se rencontraient comme par hasard et fondaient l’un sur l’autre avec une colère simulée. Après avoir fer-
raillé longtemps ils se déclarèrent réciproquement invincibles et recueillirent quelques pfennings. Voici venir maintenant, tambours et fifres en tête, la corporation nouvellement organisée des archers. Puis, sous la conduite du Stocker tenant en main une bannière rouge, défile une troupe de demoiselles nomades; elles viennent de la maison de Würzbourg à l’enseigne de l’Ane et se dirigent vers la Rosenthal où la très-honorable autorité a préparé leur quartier-général pour toute la durée de la foire. « Ferme les yeux, belle Sara ! » disait le Rabbin. Car ces créatures fantastiques et peu vêtues (il y en avait parmi elles de fort jolies) se permettaient les gestes les plus libertins, étalaient leurs blanches gorges impudiques, provoquaient les passants par de cyniques paroles, agitaient leurs longs bâtons de voyage, puis, les enfourchant comme des chevaux de bois, descendaient par la porte Sainte-Catherine en chantant d’une voix criarde la chanson des sorcières :
Où donc est-il, le bouc, la noire bête ?
Le bouc d’enfer manque-t-il à la fête?
Eh bien! montons, montons, montons
A cheval sur nos longs bâtons I
Ce charivari qu’on entendait dans le lointain finit par se perdre dans la psalmodie solennelle d’une procession qui s’approchait. C’était un cortège lugubre de moines, têtes nues et pieds nus, portant les uns des cierges allumés, les autres des bannières avec des images de Saints, ceux-là des crucifix d’argent. A leur tête marchaient de jeunes garçons vêtus de surplis blancs par dessus leurs soutanelles rouges et balançant des encensoirs qui fumaient. Au milieu du cortège, sous un dais magnifique, on voyait des ecclésiastiques en rochet blanc garni de riches dentelles, avec des étoles en soie de couleurs bariolées; l’un d’eux portait un vase d’or en forme de soleil, et arrivé près d’une niche consacrée à l’angle de la place, il souleva le vase d’or du côté de la sainte image, en prononçant des mots latins à demi criés, à demi chantés... en même temps résonna une clochette; la foule se tut, s’agenouilla et fit le signe de la croix. Mais le Rabbin dit à sa femme : « Ferme les yeux, belle Sara. » — Et d’un mouvement rapide il l’entraîna vers une petite ruelle, lui fit traverser un labyrinthe de rues étroites et tortueuses, et la conduisit vers une place déserte, un lieu presque sauvage qui séparait le
nouveau quartier des Juifs du reste de la ville.
Antérieurement à cette époque, les Juifs demeuraient entre la cathédrale et les bords du Mein, c’està-dire depuis le pont jusqu’au Lumpen-brunnen et depuis le Meldveg jusqu’à l’église Saint-Barthélemy; mais les prêtres catholiques ayant obtenu une bulle du pape qui défendait aux enfants d’Israël d’habiter si près de la cathédrale, le magistrat leur accorda sur le Wollgrabenun terrain où ils construisirent le ghetto actuel. Il était entouré de solides murailles, avec des chaînes de fer tendues devant les portes pour protéger Israël contre les irruptions du peuple. Car ici, comme partout alors, les Juifs vivaient dans l’oppression et l’angoisse, n’ayant pas, ainsi qu’aujourd’hui, oublié des souffrances toutes récentes encore. En 1240, la populace déchaînée en avait fait un effroyable carnage; c’est ce qu’on appela le premier massacre des Juifs. En 1340, les Flagellants, ayant mis le feu à la ville en la traversant, accusèrent les israélites ; le peuple exaspéré en égorgea un grand nombre et fit périr les autres dans les flammes de leurs maisons incendiées : ce fut le deuxième massacre des Juifs. Plus tard, on menaça les Juifs de nouveaux massacres semblables; pen-
dant les dissensions intestines qui troublèrent la cité, notamment au sujet d’un différend survenu entre le sénat et les corporations, la populace chrétienne fut plusieurs fois sur le point de prendre d’assaut la ville juive. Le Ghetto avait deux portes; on les fermait en dehors les jours de fêtes catholiques, on les fermait en dedans les jours des cérémonies israélites. A chacune d’elles s’élevait un corps-de-garde avec un poste de soldats de la ville.
Au moment où le Rabbin arrivait avec sa femme à l’une de ces portes, les lansquenets, comme on pouvait le voir par les fenêtres ouvertes, étaient étendus tout de leur long sur le lit du corps-degarde, tandis que le tambour, assis au seuil, en plein soleil, exécutait des fantaisies sur la grosse caisse. C’était une lourde et épaisse figure. Le pourpoint et les hauts-de-chausses, en drap couleur de feu, bouffant aux bras et aux reins, étaient parsemés du haut en bas de petites flammes rouges, comme si de l’étoffe sortissent en s’agitant d’innombrables langues humaines. Son dos et sa poitrine étaient garnis d’un coussin de drap noir sur lequel était suspendu le tambour; sur sa tête s’étalait un bonnet plat, rond et noir; son visage, rond et plat également, était
d'un jaune d’orange, piqué çà et là de petits boutons rouges, et la grimace de son sourire ressemblait à un bâillement. Ainsi fait, le drôle était assis, tambourinant la chanson qu’avaient chantée les Flagellants à l’époque du massacre des Juifs, et de sa voix rauque, enrouée par la bière, il jetait ces paroles sur un ton guttural :
Noire dame, en Galilée,
S’en allait par la rosée,
Kyrie Eleison I
« — Hans, voilà une mauvaise chanson I » cria une voix derrière la porte fermée du Ghetto, — « une mauvaise chanson, un mauvais air qui ne convient pas au tambour, oh! pas du tout, sur mon âme, et un jour de foire encore, et le matin de Pâques! mauvaise chanson, dangereuse chanson, te dis-je, Hans, mon petit Hans, mon petit tambourineur; je suis tout seul, et si tu aimes l’ami Stern, Stern à la longue échine, Stern au long nez, cesse de tambouriner cet air ! »
L’interlocuteur invisible proféra ces paroles tantôt avec une précipitation pleine d’angoisses, tantôt d’une voix lente entrecoupée de soupirs; les sons
traînants et doux alternaient par un contraste tranché avec les sons rauques et durs, comme chez les phthisiques. Le tambourineur resta impassible, et battant toujours le même air sur sa caisse, il continua de chanter :
Alors vint un jeune garçon,
Sans barbe, sans barbe au menton.
Alléluia I
a — Hans ! — cria de nouveau la même voix, — Hans, je suis tout seul, et c’est une chanson dangereuse, et je n’aime pas à l’entendre, et j’ai mes motifs pour cela, et si tu es mon ami tu chanteras autre chose, et demain nous irons boire ensemble. »
A ces mots « boire ensemble, » Hans cesse de battre sa caisse et de chanter, puis, d’une voix joyeuse : a Le diable emporte les Juifs! s’écria-t-il. Mais loi, mon cher Stern au long nez, tu es mon ami, je te prends sous ma protection. Et si nous buvons souvent encore ensemble, je finirai par te convertir. Je serai ton parrain. Une fois baptisé, tu seras sauvé, puis, pour peu que tu aies du talent et que tu t’appliques à suivre mes leçons, tu pourras devenir tambour. Oui, l’ami Stern au long nez, tu pourras
faire ton chemin, je te battrai tout le catéchisme sur ma caisse quand nous boirons demain ensemble... mais pour le moment, ouvre la porte, voilà deux étrangers qui demandent à entrer. »
« Que j’ouvre la porte! » — s’écria Stern au long nez, et sa voix s’étranglait au fond de sa gorge. « Oh! cela ne va pas si vite. On ne peut pas savoir... on ne peut pas savoir... et je suis seul. C’est Yeitel Tête-debœuf qui a la clé, et le voilà blotti dans un coin où il marmotte ses dix-huit prières; quand on les récite, on ne doit pas se laisser interrompre. Jacquot le Fou est également ici, mais il est en train de lâcher de l’eau. Je suis seul. »
« Le diable emporte les Juifs ! » dit Hans le tambour, et après cette plaisanterie qui le fit rire aux éclats, il rentra au corps-de-garde et alla se coucher aussi sur le lit-de-camp.
Or, pendant que le Rabbin demeurait seul avec sa femme devant la grande porte fermée, une voix s’éleva derrière la clôture, une voix aiguë, nasillarde, ironiquement traînante : « Allons, mon petit Stern, pas tant de vacarme, prends la clé dans la poelie de Yeitel Tête-de-bœuf, ou bien prends ton nez et sers-
t’en pour ouvrir la porte. Il y a longtemps que ces personnes attendent. »
« — Ces personnes ! » cria d’une voix effrayée le personnage qu’on appelait Stern au long nez. « Je croyais qu’il n’y en avait qu’une. Oh! mon cher fou, je t’en prie, mon cher fou de Jacquot va donc voir qui est là. »
Alors s’ouvrit dans la charpente de la porte une petite fenêtre grillée, et l’on vit apparaître un bonnet jaune à deux cornes, et sous le bonnet le visage grotesquement contourné de Jacquot le Fou ; au même moment la petite fenêtre se referma et une voix stridente jeta ces paroles d’un ton de mauvaise humeur. « Ouvre ! ouvre ! il n’y a dehors qu’un homme et une femme. »
* — Un homme et une femme ! reprit en gémissant Stern au long nez ; — mais, la porte une fois ouverte, la femme jette bas sa robe et se change en homme. Cela fait deux hommes, et nous ici, nous ne sommes que trois. »
« — Allons, cœur de lièvre, redeviens homme, — s’écria Jacquot le fou, — allons, du courage ! »
* — Du courage ! répondit Stern au long nez, en riant d’un rire douloureux et amer. — Je suis un
lièvre, dis-tu ? un lièvre ! la comparaison est mauvaise, le lièvre est un animal impur. Du courage ! on ne m’a point posté ici pour avoir du courage, mais pour avoir de la prudence. S’il vient trop de gens à la fois, j’ai ordre de crier; mais je ne suis pas chargé de les arrêter, mon bras est faible, j’ai un cautère et je suis seul. Si l’on tire sur moi, je suis perdu. Et puis, Mandel Reiss le Richard, assis à sa table le jour du sabbat, dira peut-être en s’essuyant la bouche, tout engluée de sauce au raisin de Corinthe et en se caressant le ventre : — C’était pourtant un fier luron que le petit Stern au long nez; sans lui on aurait enfoncé la porte. C’est qu’il s’est fait tuer pour nous ! un brave garçon, ma foi ! c’est dommage qu’il soit mort... »
Ici, la voix s’attendrit par degrés et devint larmoyante, puis tout à coup elle prit un mouvement rapide avec une légère teinte de colère : « Du courage ! et j’irais me faire tuer pour que Mandel Reiss le Richard s’essuie sur les lèvres la sauce au vin de Corinthe et se caresse le ventre et m’appelle brave garçon ! Du courage ! du cœur ! il avait du cœur, le petit Strauss, et hier il est allé voir le tournoi sur la place du ftoemer, s’imaginant qu’on ne le recon-
naîtrait pas, parce qu’il portait un habit de velours violet, à trois florins l’aune, à petites queues de renard, tout chamarré de broderies, tout resplendissant... — ils le lui ont épousseté, son habit violet, épousseté à coups de bâton, tant et si bien qu’il a fini par déteindre, et que ce sont ses épaules qui sont violettes à présent et n’ont plus forme d'épaules humaines. Du courage ! Lazare le Bancal en avait, du courage; il a appelé notre gueux de maire par son nom, il l’a appelé un gueux, et on l’a pendu par les pieds entre deux chiens pendant que Hans le tambour battait sa caisse. Du courage ! sois un homme et non un lièvre ! mais le lièvre est perdu quand il a une meute à ses trousses, et moi je suis seul comme lui. J’ai peur, j’ai peur. »
« — Jure un peu que tu as peurl * cria Jacquot le Fou.
« — Je te dis que j’ai peur, répéta en soupirant l’ami Stern au long nez. La peur est dans le sang, je le sais, et je tiens cela de ma pauvre mère.
« — Oui, oui, interrompit Jacquot le Fou, et ta mère le tenait de son père, et celui-ci le tenait du sien, et tes aïeux le tenaient les uns des autres, et cela remonte ainsi jusqu’au chef de ta race qui sous
le roi Saül fit la guerre aux Philistins et fut le premier à prendre de la poudre d’escampette... Mais vois là-bas ! Tôte-de-bœufaura bientôt fini sa prière; il se prosterne déjà pour la quatrième fois; déjà il saute comme une puce en prononçant trois fois le mot Saint, et le voilà qui fouille prudemment dans sa poche... »
On entendit, en effet, un cliquetis de clés; un battant delà porte s’ouvrit en grinçant, et le Rabbin accompagné de sa femme entra dans la rue des Juifs qui était entièrement déserte. Quant à celui qui venait d’ouvrir, petit homme à figure bonasse et chagrine, il branlait la tète comme en rêvant, de l'air d’un homme qui n’aime pas à être dérangé dans ses méditations ; puis, ayant refermé la porte avec soin, il reprit sa marche traînante, se dirigea sans rien dire vers une encognure du portail et continua de marmotter ses prières. Jacquot le Fou était moins silencieux; c’étaitun garçon trapu aux jambes légèrement arquées, à la face rubiconde et riante, avec une main charnue énorme, monstrueuse, qu’il tira de dessous les vastes manches de sa jaquette bariolée et présenta aux arrivants pour la bienvenue. Derrière lui se montrait ou plutôt se cachait une
OEUVnES DE HENRI HEINE
longue figure maigre, au cou étroit et comme empenné d’une collerette de fine mousseline blanche, visage pâle étrangement décoré d’un nez d’une longueur fabuleuse, qui de côté et d’autre se mouvait avec une curiosité inquiète.
* Soyez les bienvenus ! et bonne fête ! » cria Jacquot le Fou. — Ne vous étonnez pas de trouver la rue si déserte et si silencieuse. Tous nos gens sontmaintenant à la synagogue, et .vous arriverez juste à temps pour y entendre lire l’histoire du sacrifice d’Isaac. Je la connais, cette histoire-là ; elle est intéressante, et si je ne l'avais déjà entendu lire trente-trois fois, j’irais encore l’entendre cette année. Oh ! c’est une histoire de haute importance ; car si Abraham avait réellement immolé Isaac et non le bouc, il y aurait maintenant plus de boucs et moins de Juifs dans le monde. » Et faisant une grimace de fou en gaîté, Jacquot se mit à entonner ce chant tiré de la Hagada :
« Un petit bouc, un petit bouc, mon petit père acheta un petit bouc; il en donna deux écus. Un petit bouc! un petit bouc !
» Vint un petit chat qui mangea le petit bouc que
LE RABBIN UE BACH ARACli
mon petit père avait acheté deux écus. Un petit bouc ! un petit bouc !
» Vint un petit chien, qui mordit le petit chat, qui avait mangé le petit bouc, que mon petit père avait acheté deux écus. Un petit bouc 1 un petit bouc !
» Vint un petit bâton qui battit le petit chien, qui avait mordu le petit chat, qui avait mangé le petit bouc, que mon petit père avait acheté deux écus. Un petit bouc ! un petit bouc !
» Vint un petit feu qui brûla le petit bâton, qui avait battu le petit chien, qui avait mordu le petit chat, qui avait mangé le petit bouc, que mon petit père avait acheté deux écus. Un petit bouc 1 un petit bouc !
» "\ int une petite eau qui éteignit le petit feu, qui avait brûlé le petit bâton, qui avait battu le petit chien, qui avait mordu le petit chat, qui avait mangé le petit bouc, que mon petit père avait acheté deux écus. Un petit bouc I un petit bouc !
» Vint un petit bœuf qui but la petite eau, qui éteignit le petit feu, qui avait brûlé le petit bâton, qui avait battu le petit chien, qui avait mordu le petit
chat, qui avait mangé le petit bouc, que mon père
avait acheté deux écus. Un petit bouc 1 un petit bouc !
» Vint un petit boucher qui abattit le petit bœuf, qui avait bu la petite eau, qui avait éteint le petit feu, qui avait brûlé le petit bâton, qui avait battu le petit chien, qui avait mordu le petit chat, qui avait mangé le petit bouc, que mon petit père avait acheté deux écus. Un petit bouc ! un petit bouc?
» Vint un petit angti.de mort qui abattit le petit boucher, qui avait abattu le petit bœuf, qui avait bu la petite eau, qui avait éteint le petit feu, qui avait brûlé le petit bâton, qui avait battu le petit chien, qui avait mordu le petit chat, qui avait mangé le petit bouc, que mon petit père avait acheté deux écus. Un petit bouc ! un petit bouc ! »
« Oui, belle dame! ajouta le chanteur — un jour viendra où l’ange de la mort abattra le boucher, et tout notre sang retombera sur Edom, car notre Dieu est un Dieu vengeur... »
Mais tout à coup, secouant avec violence cet accès d’humeur sérieuse, Jacquot le Fou se replongea tête baissée dans ses bouffonneries et continua d’un ton strident, d'une voix de paillasse : « Ne craignez rien, belle dame, l’ami Stern au long nez ne vous fera
point de mal. Il n’est dangereux que pour la vieille Schnapper-Ellé. Elle s’est amourachée de son long nez qui, certes, le mérite bien. Il est beau comme la tour qui regarde vers Damas, il est élevé comme les cèdres du Liban; au dehors, il est luisant comme le mica et le sirop; au dedans, il n’est que grâce et mélodie; en été, il bourgeonne; il est gelé en hiver; et hiver comme été, il est caressé par les blanches mains de Schnapper-Ellé. Oui, Schnapper-Ellé en est amoureuse, Schnapper-Ellé en est folle. Elle le dorlotte, elle le nourrit, et, quand il sera suffisamment engraissé, elle l'épousera; pour son âge elle est encore assez jeune, et celui qui dans trois cents ans viendra visiter Francfort, y trouvera tant de Stern au long nez que le ciel en sera obscurci. »
« — Vous êtes Jacquot le Fou, — s’écria le Rabbin en riant, — je le reconnais à vos discours. J’ai entendu souvent parler de vous. »
« — Oui, oui, répliqua l'autre avec une modestie comique, voilà ce que c’est que la gloire ! on passe souvent au loin pour un plus grand fou qu’on ne l est réellement. Toutefois je me donne beaucoup de mal pour bien faire mon métier; je saute, je me trémousse, pour faire résonner mes grelots. Il en
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est d’autres qui n’ont pas besoin de tant se tourmenter... mais dites-moi, Rabbin, pourquoi vous mettez-vous en voyage un jour de fête? »
« — Ma justification, — répondit le Rabbin, — est dans le Talmud, puisqu’il y est écrit : le danger chasse le sabbat. »
« — Le danger! — s’écria tout à coup Stern au long nez avec des gestes d’effroi. — Il y a du danger! il y a du danger! Hans le tambour, bats la caisse, bats la caisse, il y a du danger! du danger! Hans le tambour! »
Mais au dehors, Hans le tambour cria de sa grosse voix rauque : « Mille tonnerres de Dieu ! que le diable emporte les Juifs ! voilà déjà la troisième fois que tu me réveilles, Stern au long nez ! ne me pousse pas à bout! Quand o.n me met en fureur, je suis un vrai Satan; si tu recommences, aussi vrai que je suis chrétien, je tire ma carabine par le soupirail de la porte, et alors que chacun veille à son nez! »
« — Ne tire pas, ne tire pas! Je suis seul, » s’écria d’une voix plaintive Stern au long nez, et, collant son visage contre le mur le plus proche, il resta dans cette attitude, tremblant et priant à voix basse.
« Dites, dites, qu’y a-t-il? » s’écria Jacquot le Fou avec cette précipitation, cet élan de curiosité qui était déjà un des traits caractéristiqués de la population juive de Francfort.
Mais le Rabbin se débarrassa de lui et s’avança avec sa femme dans la rue des Juifs. « Tu vois, belle Sara, — dit-il avec un soupir, — comme Israël est mal défendu ! au dehors, ce sont de faux amis qui gardent ses portes; au dedans veillent la folie et la peur. »
Ils allaient tous deux à pas lents par la rue longue et déserte, où çà et là seulement apparaissait aux croisées quelque fille curieuse au frais visage, tandis que le soleil en fête se mirait joyeusement aux brillants vitraux. A cette époque, en effet, les maisons du quartier juif étaient encore neuves et propres, et plus basses qu’à présent; c’est plus tard que la population juive s’étant beaucoup accrue à Francfort sans avoir pu obtenir le droit d’agrandir son territoire, les malheureux construisirent étage sur étage, s’encaquèrent comme des sardines et s’étiolèrent d’esprit et de corps. La partie du Ghetto qui est restée debout après le grand incendie et qu’on appelle la vieille rue, ces hautes maisons noires où va
et vient pour son trafic un peuple grimaçant et humide, est un épouvantable monument du moyen âge. L’ancienne Synagogue n’existe plus; elle était moins spacieuse que la nouvelle, cette dernière ayant été construite ù l’époque où les coreligionnaires expulsés de Nuremberg furent admis dans la communauté. L’ancienne était située plus au nord. Le Rabbin n’eut pas besoin de se la faire indiquer; il entendit de loin de nombreuses voix éclatantes et confuses. Dans la cour de la maison de Dieu, il se sépara de sa femme; après s’être lavé les mains ù la fontaine, il entra dans le rez-de-chaussée de la Synagogue où les hommes font leurs prières; la belle Sara monta un escalier et pénétra dans la partie réservée aux femmes.
Cette partie supérieure était une espèce de galerie avec trois rangs de sièges en bois, peints en brun tirant sur le rouge, dont les appuis étaient pourvus en haut d’une planche mobile qu’on pouvait déplier fort commodément pour y placer les livres de prières. Les femmes, assises l’une à côté de l’autre, faisaient la conversation ou bien se tenaient debout, priant avec ferveur. Parfois aussi, elles s’approchaient avec curiosité d’une grande grille qui régnait le long de
la galerie du côté de l’orient, et dont les minces bar-reaux verts laissaient pénétrer les regards dans la partie inférieure de la Synagogue. Là, devant de hauts pupitres, les hommes se tenaient debout dans leurs manteaux noirs; on voyait leurs barbes pointues descendant sur les blanches collerettes, et leurs têtes, couvertes de chapeaux plats, plus ou moins enveloppés d’une pièce d’étoffe de forme carrée, laquelle était pourvue des Schaufœden prescrits par la loi. Cette pièce était en soie blanche, et quelquefois ornée de galons d'or. Les murs de la Synagogue, simplement blanchis à la chaux, n’offraient d’autre ornement que la grille à barreaux de fer dorés placée autour de la tribune carrée où se fait la lecture des tables de la loi, et l’arche sainte, coffre d’un travail précieux, reposant en apparence sur des colonnes de marbre aux splendides chapiteaux -avec des groupes de fleurs et de feuilles gracieusement entrelacées et recouvert d’un rideau de velours violet sur lequel une inscription pieuse était brodée en paillettes d’or, en perles, en pierres fines. Là était suspendue la lampe symbolique en argent; là aussi s’élevait une tribune grillée dont la balustrade supportait divers ustensiles servant au culte, et parmi
eux le candélabre à sept branches. Debout devant le candélabre se tenait le chantre que ses deux acolytes accompagnaient en guise d’instruments, l'un faisant la basse, l’autre le dessus. En effet, les Juifs ont proscrit la musique instrumentale de leur église, pensant qu’il est plus édifiant d’entendre les louanges de Dieu s’élancer toutes vivantes de la poitrine de l’homme que des froids tuyaux de l’orgue. La belle Sara ressentit une joie tout enfantine, lorsque le chantre, en excellent ténor, éleva la voix, et que les vieilles, les graves mélodies, qu’elle connaissait si bien, s’épanouirent avec un charme de fraîcheur et de jeunesse qu’elle n’avait jamais soupçonné; la basse, pour faire contraste, y entremêlait des notes sombres et profondes, et dans les intervalles des pauses le dessus lançait des trilles doux et délicats. Jamais pareil chant n’avait résonné aux oreilles de la belle Sara dans la Synagogue de Bacliarach; le chef de la communauté, Daniel Lévy, y remplissait les fonctions de chantre, et lorsque, de sa voix chevrottante, le bonhomme, tremblant de vieillesse, voulait lancer des trilles comme une jeune fille, lorsqu’on le voyait faire effort avec violence et agiter fiévreusement son bras qui retombait flasque
et inerte à son côté, ce spectacle excitait plutôt le rire que la dévotion.
Une pieuse sympathie à laquelle se mêlait un peu de curiosité féminine attira la belle Sara vers la grille où elle pouvait découvrir la partie inférieure appelée vulgairement l’école des hommes. Jamais elle n’avait vu un si grand nombre de ses coreligionnaires, et son cœur éprouva un sentiment de satisfaction plus intime au milieu de cette foule d’hommes qui lui étaient si étroitement unis par une communauté d’origine, de croyances et d’infortunes. Mais elle fut encore bien plus profondément émue lorsque trois vieillards s’avancèrent avec respect vers l'arche sainte, écartèrent le somptueux rideau, ouvrirent le cotlre et en tirèrent soigneusement le livre que Dieu lui-même a tracé de ses mains sacrées et pour la conservation duquel les Juifs ont tant souffert, tant souffert, la misère et la haine, l'ignominie et la mort, un martyre de dix siècles ! Ce livre, — un grand rouleau de parchemin, — était enveloppé, comme un enfant de roi, d’un petit manteau de velours rouge brodé. En haut, sur les deux baguettes de bois qui soutenaient le parchemin, se trouvaient deux petites capsules où s’agi-
taient, où résonnaient gentiment toutes sortes de grelots et de clochettes; sur le devant, à de petites chaînes d’argent, étaient suspendus des écussons enrichis de pierreries. Le chantre prit le livre, et comme si c’eût été réellement un enfant, un enfant pour lequel on a souffert et qu’on en chérit davantage, il le berça dans ses bras, se mit à danser avec lui de côté et d’autre, le'pressa contre sa poitrine, puis, frissonnant à ce contact, lança dans sa pieuse ivresse un tel cantique d’actions de grâces que la belle Sara, ravie elle-même en extase, crut voir les colonnes de l’arche sainte commencer à s’épanouir, les feuilles et les fleurs merveilleuses des chapiteaux grandir, grandir toujours, les roulades du dessus se changer en autant de rossignols, les voûtes de la synagogue se briser sous les sons formidables de la basse, et les divines béatitudes s’épancher sur la foule du fond de l’azur céleste. C’était un beau psaume; l’assistance répéta en chœur le dernier verset, et le chantre, le livre sacré il la main, s’avança d’un pas lent vers la tribune élevée au milieu de la synagogue, tandis que les hommes et les jeunes garçons se pressaient autour de lui pour baiser ou pour toucher seulement
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l’enveloppe de velours. A la tribune on dépouilla le
livre saint de son petit manteau rouge ainsi que des langes parsemés d’inscriptions de toute couleur où il était emmaillotté, puis sur ce ton de psalmodie employé d’une façon toute particulière à la fête de Pâques, le chantre récita l’édifiante histoire de la tentation d’ Abraham.
La belle Sara s’était modestement retirée de la grille, et une femme à large carrure, toute chargée d’ornements, ni jeune ni vieille, et dont la physionomie exprimait la bienveillance, lui avait accordé par des signes de tête la permission de lire avec elle dans son livre de prières. Cette femme ne devait pas être très-versée dans les Écritures ; car lorsqu’elle se mit à marmotter les prières, selon l’usage des Juives à qui il est interdit de chanter avec les hommes, la belle Sara s’aperçut qu’elle prononçait bien des mots d’une façon par trop arbitraire et qu’il lui arrivait même parfois de sauter toute une ligne. Au bout d’un certain temps, la bonne dame souleva d’un air languissant ses yeux incolores comme de l’eau; un plat sourire glissa sur son visage blanc et rose, d’un blanc et d'un rose de poi*celaine, et prenant un ton langou-
reux qu’elle tâcha de rendre aussi distingué que possible, elle dit à la belle Sara : « Il chante bien, mais en Hollande j’ai entendu chanter bien mieux encore. Vous êtes étrangère et vous ignorez peutêtre que c’est le chantre de Worms ; on veut le garder ici, pourvu qu’il se contente d’un traitement de quatre cents florins. C’est un aimable homme qui a des mains d’albâtre. Je fais grand cas d’une belle main ; une belle main est l’ornement de toute la personne. » — En même temps la bonne dame posa complaisamment sa main, qui vraiment était belle encore, sur l’appui du pupitre, et avec un gracieux mouvement de tête voulant dire qu’elle n’aimait pas à être interrompue quand elle parlait, elle ajouta : « Le petit dessus est encore un enfant, et il a l’air bien malingre ; quant à la basse, il est par trop laid et notre ami Stem a dit de lui fort spirituellement : il est plus sot qu’on n’est en droit de l'exiger d’une basse-taille. Tous les trois mangent à mon auberge. Vous ne savez peut-être pas que c’est moi qui suis Ellé-Schnapper. »
La belle Sara la remercia de ces renseignements; alors Schnapper-Ellé, reprenant la parole, lui raconta longuement comme quoi elle avait habité
LE R A ItDI N DE BACH Alt ACU
Amsterdam, combien elle y avait couru de périls à cause de sa beauté, qu’elle était venue à Francfort trois jours avant la Pentecôte, qu'elle y avait épousé Schnapper, que celui-ci avait fini par quitter ce monde, qu'il lui avait dit à son lit de mort les choses les plus touchantes, et qu’il était bien difficile de conserver ses mains blanches quand on dirigeait une gargote. De temps à autre, elle jetait de côté un regard dédaigneux adressé sans doute à quelques jeunes femmes rieuses qui passaient sa toilette en revue. Elle était remarquable, en effet, cette toilette : une large robe bouffante de satin blanc, où tous les animaux de l’arche de Noé étaient représentés en broderies de couleurs voyantes ; un justaucorps en drap d'or, raide comme une cuirasse; des manches en velours cramoisi, à crevés jaunes; sur la tête un bonnet d’une hauteur pyramidale; autour du cou, une énorme collerette en toile empesée, ainsi qu’une chaîne en argent descendant plus bas que la gorge et à laquelle étaient suspendues toutes sortes de médailles, de camées, de curiosités, entre autres une grande image de la ville d’Amsterdam. Mais le costume des autres femmes
n’était pas moins curieux ; c’était un mélange des
oeuvres ni-: me nui iieine
modes de toutes les époques, et il y avait là mainte femmelette, couverte d’or et de diamants, qui ressemblait à une boutique ambulante de joaillerie. A cette époque, il est vrai, on avait prescrit aux juifs de Francfort un costume officiel; c’est ainsi que, pour se distinguer des chrétiens, les hommes étaient tenus d’avoir des anneaux jaunes à leurs manteaux et que les femmes devaient porter à leurs bonnets un voile rayé de bleu. Mais, au quartier des juifs, on s’inquiétait peu de ces prescriptions; les jours de fête, et surtout à la synagogue, les femmes faisaient assaut de luxe dans leur toilette, d’abord pour être un objet d’envie, puis pour prouver l’aisance et affermir le crédit commercial de leurs maris.
Or, tandis que dans la partie inférieure de la synagogue on lit tout haut les chapitres de la loi, tirés des livres de Moïse, il y a ordinairement quelque relâche dans la dévotion. On se met à son aise, on s’assied, on cause avec son voisin d’atl’aires mondaines, ou bien l’on sort et l’on va respirer le frais dans la cour. Les petits enfants prennent la liberté d’aller voir leurs mères dans la partie réservée où la dévotion subit une décroissance bien
' LE RABBIN DE nArilABAr.il .'Mi.'l
plus sensible encore. Là, on bavarde, on s'agite, on rit; les jeunes, comme partout, se moquent des vieilles, et à leur tour celles-là se plaignent de la légèreté de la jeunesse et de la corruption des temps. Ht de même qu’en bas il y avait un maître-chantre à la synagogue de Francfort, il y avait en haut une maîtresse-cancanière. Cette fois, c'était Hündchen Reiss, sèche créature, au teint verdâtre, qui llairait de loin tous les malheurs et avait toujours au bout de la langue une anecdote scandaleuse. Le plastron habituel de ses sarcasmes était la pauvre Schnapper-Ellé; elle contrefaisait d'une façon comique ses prétentions guindées et la dignité langoureuse avec laquelle celle-ci accueillait les hommages des jeunes gens.
« Savez-vous? s’écria Hündchen Ileiss; Sclmapper-Ellé disait hier : — Si je n’étais belle, spirituelle et aimée, je ne voudrais pas être au monde. »
A ce mot, les rires devinrent plus bruyants; Schnapper-Ellé, qui se trouvait près de là, voyant qu’on se divertissait à ses dépens, leva ses yeux d’un air de souverain mépris, et comme un vaisseau de haut bord, cingla fièrement vers une place plus éloi* gnée. Voegele Ochs, une femme toute ronde et tant
3t)i ŒUVRES DE II EN ni HEINE
soit peu lourdaude, lit remarquer charitablement que Schnapper-Ellé était vaniteuse et sotte, il est vrai, mais douée d’un cœur excellent et qu’elle faisait beaucoup de bien aux gens qui en avaient besoin.
« Surtout à Stem au long nez, » dit Hündchen Reiss, sifflant comme une vipère, et toutes celles qui étaient au courant de l’intrigue éclatèrent de rire.
« Savez-vous? ajouta sournoisement Hündchen
Iteiss, Stern au long nez couche maintenant dans
la maison de Schnapper-Ellé... Mais voyez donc là-
bas Suzette Flœrsheim qui porte le collier que
Daniel Flaesch a donné en gage à son mari. La
Flaesch en est furieuse... La voilà qui parle à la
Flœrsheim... Gomme elles se serrent amicalement
la main! et dire quelles se haïssent autant queMa-
dian et Moab ! Comme elles s’adressent de gracieux
sourires! N’allez pas vous manger de caresses au moins!... Il faut que j’aille entendre ce qu’elles se disent...»
Et comme une bête de proie aux aguets, Hündchen Reiss se glisse derrière les deux femmes et entend leurs doléances réciproques : la semaine dernière, elles se sont éreintées pour tout mettre en
LE KABBIN 1)E BACIIAUACI1 363
ordre dans leurs maisons, pour écurer les ustensiles de cuisine, obligation stricte avant la Pâque, car il ne faut pas qu'il y reste la moindre mie.tte de pain à levure. Les deux femmes parlèrent ensuite des fatigues que cause la cuisson des pains azimes. La Flaesch avait des griefs particuliers; elle avait eu toute espèce d’ennuis au four de la commune; le sort lui avait assigné son rang aux derniers jours seulement, la veille de la fête, et elle n’avait pu mettre ses pains au feu que dans l’après-midi, trèstard ; la vieille Hanne avait mal pétri la pâte, les servantes avec leurs rouleaux l’avaient étendue en galettes trop minces, la moitié avait été brûlée au four; en outre, il pleuvait si fort, que l’eau ne cessait de tomber goutte à goutte à travers la toiture de bois, et elles avaient été obligées de rester là, harassées et mouillées, à s’échiner jusqu’au milieu de la nuit.
« Et c’est vous, chère Flœrslieim, — ajouta la Flaesch avec un air d’amitié qui n’était pas de fort bon aloi, — c’est vous qui en êtes un peu la cause, car vous ne m’avez pas envoyé vos gens pour me venir en aide.
« Il faut m’excuser, — répondit l’autre, — mes
gens étaient si occupés! il fallait emballer les marchandises pour la foire : nous avons tant à faire en ce moment. Mon mari...
« Je le sais, — interrompit la Flaesch avec un accent de poignante ironie, — je le sais, vous avez beaucoup d’occupations, beaucoup de gages et de bonnes affaires, et des colliers... »
Lès lèvres de celle qui parlait allaient décocher quelque trait envenimé et déjà la Flœrsheim- était rouge comme une écrevisse, quand tout à coup Hündchen Reiss cria d’une voix éclatante: « Au nom du ciel! cette femme étrangère se meurt... de l’eau! de l’eau !...»
La belle Sara s’était évanouie, elle était pâle comme une morte. Autour d’elle maintes femmes s’agitaient, empressées, désolées. L’une lui soutenait la tête, l’autre le bras. Quelques vieilles l’aspergeaient avec l’eau des petits flacons suspendus derrière leurs pupitres, laquelle leur servait à se laver les mains dans le cas où elles auraient touché quelque partie de leur corps ; d’autres tenaient sous le nez de la patiente un vieux citron piqué de clous de girofle qui provenait du dernier jour d’abstinence où on le flairait pour se fortifier les nerfs.
Mi RABBIN DE BACIIARAC11
Enfin, la belle Sara, reprenant ses sens, ouvrit les yeux avec un profond soupir, et ses regards silencieux exprimèrent sa reconnaissance pour les soins dont elle avait été l’objet. En ce moment furent entonnées d'une voix solennelle les dix-huit prières dont personne ne peut se dispenser; les femmes regagnèrent leurs places en toute hâte, et récitèrent ces prières selon le rite prescrit, debout, la face tournée vers l’Orient où est située Jérusalem. Voegele Ochs, Schnapper-Ellé et Hündchen Reiss furent celles qui restèrent le plus longtemps auprès de la belle Sara, les deux premières pour continuer de lui offrir leurs services, la dernière pour lui demander encore une fois la cause de ce subit évanouissement.
Or, l’évanouissement de la belle Sara avait été produit par une cause toute particulière. Il est d'usage dans la Synagogue que celui qui vient d’échapper à un grand danger sorte des rangs de la foule, après la lecture des tables de la loi, et adresse à la Providence de publiques actions de grâces. Quand le rabbin Abraham se leva pour s’acquitter de ce devoir et que la belle Sara reconnut la voix de son mari, elle s’aperçut que l’intonation de
son langage passait insensiblement à la lugubre psalmodie des prières des morts; elle entendit les noms de ses bien-aimés, de ses parents, accompagnés des pieuses épithètes qu’on donne aux trépassés ; la dernière lueur d’espérance s'éteignit alors dans l’âme de la belle Sara ; son cœur fut déchiré par la certitude que tous ses bien-aimés, tous ses parents, avaient été réellement égorgés, que sa petite-nièce était morte, que le petit Gottschalk aussi était mort, tous égorgés, tous morts f A cette pensée, elle-même serait tombée morte, si une défaillance salutaire ne s’était répandue sur tout son être.
Lorsque la belle Sara, le service terminé, descendit dans la Synagogue, le rabbin était là qui attendait sa femme. Il lui fit signe d’un visage serein et la conduisit dans la rue, où le silence de tout à l'heure avait fait place au tumulte de la foule. On
voyait des vêtements noirs à longue barbe aussi nombreux qu’une fourmilière; des femmes voltigeant çà et là dans leurs brillants atours comme des scarabées aux ailes d’or ; de jeunes garçons, tout de neuf habillés, marchant derrière leurs parents et portant leurs livres de prières ; des essaims de jeunes filles, qui, n’étant pas admises dans la Synagogue, sortaient de leurs maisons, s’élançaient au devant de leurs parents, et inclinaient dévant eux leurs fronts aux boucles soyeuses pour recevoir la bénédiction paternelle, — tous sereins, joyeux, allant et venant par la rue, et savourant en idée le repas friand qui les attendait. Ils se sentaient l’eau venir à la bouche en aspirant les délicieux parfums exhalés par ces pots noirs marqués de craie que les servantes rapportaient en riant du grand four commun.
Au milieu de la cohue, on remarquait surtout un cavalier espagnol, dont les traits juvéniles étaient empreints de cette pâleur charmante que les femmes attribuent d’ordinaire à une passion malheureuse et que les hommes, au contraire, mettent sur le compte d’un amour satisfait. Sa démarche, sous une apparence traînante et apathique, offrait une certaine grâce cherchée. Les plumes de sa toque étaient
agitées par le balancement coquet de sa tète plutôt que par le souille du vent. Ses éperons d’or et le baudrier de son épée résonnaient plus qu’il n’était nécessaire; la garde de l’épée sortait toute splendide de dessous son manteau blanc qui semblait jeté négligemment autour de sa taille svelte, et dont les plis toutefois trahissaient l’arrangement le plus soigneux. De temps à autre, et tantôt d’un air de curiosité, tantôt avec la mine d’un connaisseur, il s’approchait des femmes qui passaient, les examinait en face avec une froide assurance, prolongeait l’examen quand les visages en valaient la peine, jetait rapidement à l’une ou à l’autre quelques propos galants, et continuait sa route sans s’inquiéter de l’effet qu’il avait pu produire. Plusieurs fois déjà il avait tourné autour de la belle Sara; mais il avait toujours été repoussé par les regards impérieux de la jeune femme, comme aussi par le sourire énigmatique de son mari. A la fin cependant, secouant avec fierté tousses scrupules, il se plaça résolument sur le chemin des deux époux, et là, avec l’aplomb d’un cavalier aguerri et le ton doucereux d’un galant, il prononça les paroles que voici :
« Senora, je le jure ! — écoutez, senora ; — je le
jure! par les roses des deux Castilles, par les jacinthes de l’Aragon et les fleurs des grenadiers de l'Andalousie ! par le soleil qui éclaire l’Espagne tout entière avec ses fleurs, ses oignons, ses potages à la purée, ses forêts, ses montagnes, ses mulets, ses boucs et ses vieux chrétiens ! par ce tapis du ciel dont le soleil n’est que la houppe d’or ! et par le Dieu qui siège sur ce tapis, occupé nuit et jour à créer de jolies femmes... je le jure, senora ! vous êtes la plus belle femme que j’aie vue dans toute l’Allemagne, et si vous êtes disposée à accepter mes services, je vous demande la faveur, la grâce, la permission de pouvoir me dire votre chevalier et porter vos couleurs, en tout bien, tout honneur ! »
Une douleur subite fit monter le rouge au visage de la belle Sara ; avec un regard d’autant plus poignant que les yeux qui le lançaient étaient plus doux, avec un accent d’autant plus écrasant que la voix était plus suave et plus timide, la jeune femme, cruellement offensée, répondit en ces termes :
« Noble seigneur, si vous voulez être mon cheva lier, il vous f audra combattre des nationsentières, et, dans cettelutte, il y a peu de reconnaissance et encore moins d’honneur à gagner! et si vous voulez porter
mes couleurs, vous ferez coudre des anneaux jaunes à votre manteau ou vous porterez une ceinture rayée de bleu : car ce sont là les couleurs de ma maison, de la maison qui s’appelle Israël; et elle est bien misérable, cette maison, puisqu’elle est bafouée dans les rues par les enfants de la fortune ! »
Une rougeur subite, une rougeur de pourpre couvrit les joues de l’Espagnol; un embarras indicible agita convulsivement ses traits; il répondit en bégayant: « Senora... vous m’avez mal compris... une plaisanterie innocente... mais, par le ciel !... ce n’est pas une insulte, oh ! non, ce n’est pas une insulte à Israël... Moi aussi, je descends de la maison d’Israël... mon grand-père était juif, peut-être même mon père... »
— « Et à coup sûr, senor, votre oncle est juif aussi, » dit le rabbin qui, jusque-là témoin impassible de cette scène, interrompit tout à coup l’Espagnol et ajouta gaiment avec malice : « Je me porterais garant que don Isaac Abarbanel, neveu du grandrabbin. est issu du meilleur sang d’Israël, peut-être même, qui sait? de la race royale de David. »
A ces mots, le baudrier résonna sous le manteau de l’Espagnol, ses joues se couvrirent d’une pâleur li-
vide, une expression de dédain qui semblait lutter contre la souffrance vint plisser sa lèvre supérieure, la mort flamboya dans ses yeux irrités, et, changeant subitement de contenance, il s’écria d'un ton froidement hautain, en hachant ses paroles :
« Seigneur rabbin! vous me connaissez. Eh bien ! alors, vous savez qui je suis. Et puisque le renard sait que je suis de la race des lions, il se gardera de risquer son museau et de provoquer ma colère. Estce bien au renard déjuger le lion? Celui-là seul qui a les sentiments du lion est en état de comprendre ses faiblesses... »
— « Oh ! je comprends fort bien, » — répondit le rabbin, et une expression de gravité mélancolique passa sur son front, — « je comprends fort bien que le lion, par fierté, jette sa royale fourrure et se déguise sous la cuirasse d’écailles du crocodile, s’il est de mode d’être un crocodile pleurnicheur, sournois et vorace! Et que feront les animaux de race inférieure, si le lion se renie lui-même? Sois sur tes gardes, don Isaac ; tu n’es pas né pour l’élément du crocodile. L’eau (tu sais ce que je veux dire), l’eau te porte malheur; tu y périras. Ce n'est pas l’eau qui est ton royaume; la moindre truite y prospère
mieux que le roi de la forêt. Te rappelles-tu le jour où le tourbillon du Tage allait te dévorer? »
Soudain, éclatant de rire, don Isaac, sauta au cou du rabbin, lui ferma la bouche avec des baisers, bondit de joie de manière à faire retentir ses éperons, si bien que les juifs qui passaient en'reculèrent d’elfroi, et d’un ton naturel et cordial, il s’écria gaiment :
« En vérité, tu es Abraham de Bacharach! Ce fut une bonne plaisanterie, et, qui plus est, un service d’amitié, lorsqu’à Tolède, du haut du pont d’Alcantara, tu te jetas dans la rivière et que, saisissant par les cheveux ton ami qui sait mieux boire que nager, tu le ramenas au bord. J’étais sur le point de faire des recherches approfondies pour savoir si on trouve réellement des paillettes d'or au fond- du Tage et si c’est avec raison que les Romains l’appellent le lleuve d'or. Crois-le, aujourd’hui encore je m’enrhume au seul souvenir de cette partie sous l’eau. »
En même temps, l’Espagnol secouait ses vêtements comme s’il eût voulu en faire tomber les gouttes ruisselantes. Le visage du rabbin exprimait une sérénité toute joyeuse. 11 pressa la main de son ami à
Ho
plusieurs reprises, en répétant chaque fois : « Ali ! que je me réjouis de l’aventure! »
— « Et moi aussi, je m’en réjouis, dit l’autre. Voilà sept ans que nous ne nous sommes vus. Quand nous nous quittâmes, je n’étais encore qu’un blanc-bec, et toi tu étais déjà si grave, si posé... Mais, qu’est devenue la belle dame qui te coûtait alors tant de soupirs, soupirs fort bien rimés, que tu accompagnais des sons de ta guitare? »
— « Chut! chut! elle nous écoute. C’est ma femme; et toi-même tu viens de lui offrir un échantillon de ton bon goût et de ton talent poétique. »
Ce ne fut pas sans se ressentir encore de son prend:: embarras que l’Espagnol salua la belle dame; et ( e' le-ci, avec une bonté toute gracieuse, lui exprima ses regrets d’avoir affligé un ami de son mari par des paroles un peu vives.
;; îiélas ! senora, — répondit don Isaac, — celui qui, d’une main maladroite, veut cueillir une rose, n’a pas le droit de se plaindre s’il se pique aux épines. Quand l’étoile du soir se mire, toute dorée, tout étincelante, dans le fleuve aux ondes bleues... »
— « Je t’en conjure, au nom du ciel! arrête-toi... dit le rabbin en l'interrompant. S'il nous fallait al-
tendre que l’étoile du soir eût fini de se mirer toute dorée, tout étincelante, dans le fleuve aux ondes bleues, ma femme mourrait de faim. Elle n’a rien mangé depuis hier et elle a eu beaucoup de fatigues et de secousses à supporter. »
— « Eli bien ! je vous conduirai dans la meilleure gargote d’Israël! — s’écria don Isaac, — dans la maison de mon amie Schnapper-Ellé, tout près d’ici. Je sens déjà ses parfums délicieux, c’est de la gargote que je parle. Oh ! si tu savais, Abraham, comme ce parfum m’enivre ! depuis que j’habite cette ville, c’est ce parfum surtout qui m’attire vers les tentes de Jacob. Je n’éprouve pas, je l'avoue, un plaisir très-vif à hanter le peuple de Dieu, et, en vérité, ce n’est pas pour prier, c’est pour manger que je visite la rue des Juifs... »
— « Tu ne nous as jamais aimés, don Isaac... »
— « En effet, — poursuivit l’Espagnol, — j’aime mieux votre cuisine que votre croyance! C’est un mets qui n’est pas de mon goût, votre croyance. Vous-mêmes, je n’ai jamais pu vous digérer. Dans nos meilleurs temps, fùt-ce sous le règne de David, mon aïeul, qui fut roi d’Israël et de Juda, je n’aurais pu vivre parmi vous; à coup sûr, je me serais échappé
de la citadelle de Sion et j’aurais émigré en Phénicie ou bien à Babylone, où la coupe des voluptés terrestres écumait dans le temple des Dieux... >
— « Isaac, tu blasphèmes le Dieu unique, — murmura le rabbin d'un air sombre, — tu es cent fois pire qu’un chrétien ; tu es un païen, un idolâtre... »
— « Oui, je suis un païen, et j’éprouve autant d’horreur pour le triste Nazaréen, ardent à se torturer lui-même, que pour l’Hébreu à l'esprit morne, au cœur sans joie. Que Notre Dame de Sidon, sainte Astarté, me pardonne, si je m’agenouille en prières devant la mère de douleurs, devant la mère du crucifié... Ce sont seulement mes genoux et mes lèvres qui rendent hommage à la mort, mon cœur reste fidèle à la vie... »
— « Mais ne prends pas cette mine sombre, dit l’Espagnol, quand il vit que son langage paraissait scandaliser le rabbin, — ne me regarde pas avec horreur, mon nez n’a pas donné dans l’apostasie. Un jour que le hasard m’avait conduit dans cette rue vers midi, et que les parfums connus sortant des cuisines juives me montèrent au nez, je fus saisi de cette aspiration ardente qui s’emparait de nos aïeux quand ils se rappelaient les marmites et les
viandes égyptiennes. De savoureux souvenirs de jeunesse se réveillèrent en moi; je revis en esprit les carpes à la sauce brune et au raisin de Corinthe que ma tante apprêtait si bien le vendredi pour notre édification; je revis le haricot de mouton au raifort et à l’ail, assaisonnement à ressusciter un mort; je revis la soupe où nagent poétiquement les quenelles... et mon âme se fondit en délices comme le chant du rossignol amoureux, et depuis ce jour je prends mes repas dans l’hôtellerie de mon amie doua Schnapper-Ellé 1 »
Tout en conversant de la sorte on était arrivé à l’hôtellerie en question. Schnapper-Ellé se tenait debout à la porte; accueillant avec des salutations amicales les étrangers venus à Francfort pour la foire, et qui se pressaient chez elle tout affamés. Derrière elle, la tête penchée par dessus son épaule, apparaissait Stern au long nez, qui, d'un air de eu-
riosité inquiète, passait les arrivants en revue. Avec un air de grandezza malicieusement comique, don Isaac s’approcha de notre hôtesse qui répondit par des génuflexions sans fin à ses profondes révérences; puis, ayant déganté sa main droite et l’ayant enveloppée des plis de son manteau, if saisit celle de
LH II A II U 1 N DH bachahach 379
Schnapper-Ellé, la passa lentement sur le poil de sa moustache et parla ainsi :
« Senora ! vos yeux rivalisent avec les rayons du soleil f toutefois, bien différent des œufs qui durcissent d’autant plus qu’on les fait cuire plus longtemps, mon cœur s’amollit toujours davantage à mesure qu’il est cuit par les rayons flamboyants de vos yeux. Du moyeu de mon cœur s’élance en voltigeant le Dieu ailé, le Dieu amour, cherchant un nid familier dans votre sein... Ce sein, senora, à quoi le comparerai-je ? Dans l’immense création tout entière. je ne vois ni fleur ni fruit qui lui ressemble. C’est une plante unique en son genre. L’orage effeuille les roses délicates; votre sein pourtant, rose d'hiver, brave toutes les fureurs des vents ! Le citron acide jaunit et se ride à mesure qu’il vieillit; votre sein le dispute pour la nuance et la délicatesse à l’ananas le plus doux ! O senora, 'quand même la ville d’Amsterdam serait aussi belle que vous me l'avez dit hier, avant-hier, tous les jours, le terrain sur lequel elle repose est mille fois plus beau !... »
Le chevalier prononça ces derniers mots avec une timidité hypocrite et en lorgnant d’un air langoureux l’énorme médaille suspendue au cou de Schnap-
per-Ellé. Stern au long nez laissait plonger d’en haut un regard scrutateur, et le sein auquel s’adressaient ces tlatteries se soulevait avec un mouvement ondulatoire qui faisait aller et venir la ville d’Amsterdam.
« Hélas! — soupira Schnapper-Ellé, la vertu vaut mieux que la beauté. A quoi me sert la beauté? Ma jeunesse se passe, et depuis que Scbnapper est mort, — il avait tout au moins de belles mains, — à quoi me sert ma beauté? »
Et elle se mit à soupirer de nouveau, et derrière elle, comme un écho presque imperceptible, soupirait Stern au long nez.
« A quoi vous sert votre beauté? s’écria don Isaac; — oh! doua Schnapper-Ellé, n’offensez point la bonté de la nature créatrice! n’outragez pas ses dons les plus précieux! elle se vengerait d’une façon terrible. Ces yeux enivrants s’éteindraient ternes et vitreux; ces lèvres charmantes s’aplatiraient jusqu’à l’insipidité; ce chaste corps qui aspire à l’amour se changerait en une lourde tonne de suif; la ville d’Amsterdam reposerait sur un marais exhalant de méphitiques odeurs... »
Et il poursuivit sur ce ton, décrivant pièce à pièce
LE tt A R B I N DE BACH A II AC II 381
l’extérieur de Schnapper-Ellé, si bien que la pauvre femme se mit à frissonner d’effroi et chercha un moyen de se soustraire aux inquiétants propos du chevalier. Elle fut doublement heureuse en ce moment d’apercevoir la belle Sara et de pouvoir lui demander avec la sollicitude la plus empressée si elle était bien remise de son évanouissement. Alors, elle se lança dans une conversation fort animée où se déployèrent à la fois et ses faux airs de grandeur et la bonté très-réelle de son âme. Avec plus de prolixité que de prudence, elle se mit à raconter la fatale histoire de son évanouissement à Amsterdam ; elle venait d’y arriver ne connaissant âme qui vive, et un coquin de commissionnaire avait porté sa malle, non dans une hôtellerie honnête, mais dans une maison infâme, ce dont elle n’avait pas tardé à s’apercevoir d’après les larges libations d’eau-de-vie qui s’y faisaient et les honteuses propositions auxquelles elle fut en butte... Elle serait vraiment, disaitelle, tombée en faiblesse, si, pendant les six semaines qu’elle passa dans ce mauvais lieu, elle eût fermé les yeux un seul instant...
« Le soin de ma vertu, ajouta Schnapper-Ellé, me le défendait impérieusement. Et tout cela m’ar-
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rivait à cause de ma beauté! Mais la beauté passe et la vertu demeure. »
Dou Isaac allait soumettre à un examen critique les détails de cette histoire, lorsque par bonheur le louche Aaron Hirschkuh, de Hombourg sur laLalm, la serviette blanche sur le bras, sortit de l’intérieur de l'hôtellerie, disant d'un ton de mauvaise humeur que la soupe était servie depuis longtemps, que les convives étaient attablés et qu’on n’attendait plus que la maîtresse de la maison...
(La fin et les chapitres suivants se sont égarés.)
LE ROMANTISME
LE ROMANTISME
* Ce que l'impuissance ne comprend pas, elle l'appelle chimère. >