‹ Drames et fantaisiesChapitre 56 sur 56 · A. W. DE SCHLEGEL · texte numérisé non relu

A. W. DE SCHLEGEL

Les numéros 12, 14 et 27 de la Feuille artistique et amusante renferment une vieille satire réchauffée et annotée contre le romantisme et la forme romantique (1). Quoiqu’une satire de cette espèce ne mérite au fond d’autre réponse qu’une contre-satire, c’est

(1) L’article en question, dû à M. de Blomberg, était un co.mrnentaire du drame en sonnets publié en 1810 dans l'Almanach de Heidelberg, et intitulé: * La dernière comédie de l'ingénieux messager céleste, Phosphurus Carftmculus Solaris, comédie dont il est à la fois l’auteur, l’acteur et te spectateur. •

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encore une question de savoir si ce procédé serait fort utile à la cause qu'il s'agit de défendre. Le numéro 124 de la Gazette littéraire universelle de Halle contient la critique d'une pareille contre-satire, qui semble avoir produit sur le parti adverse exactement le même effet que les satires de Carfunculus et de Solaris ont produit sur les romantiques; on l’a accueillie avec des haussements d'épaules. Je ne voudrais pas, quant à moi, pour le seul plaisir de railler, et sans l'espoir d’avancer la question, parler d’une chose d'où dépend, d’une manière à peu près exclusive, le développement de la langue allemande. Car si l’on frappe sur l’habit, le coup atteint aussi l’homme qui le porte ; et lorsqu’on se moque de la forme de la langue allemande, il peut se glisser dans ces moqueries beaucoup de choses qui blessent la langue allemande elle-même. Or cette langue, c’est précisément votre bien le plus sacré, la borne de démarcation qu’aucun voisin rusé ne pourra vous déplacer; la trompette de la liberté dont aucun dominateur étranger ne pourra arrêter les échos; l’oriflamme dans le combat pour la patrie; la patrie elle-même pour celui auquel la sottise et la perfidie y refusent un asile. C’est donc en peu de

LE ROMANTISME

mots, et sans nulle sortie polémique, sans préoccupations d’aucune sorte, que je veux communiquer ici mes idées particulières sur le romantisme et sur la forme romantique.

Dans l’antiquité, surtout chez les Grecs et les Romains, prédominait la faculté de sentir. Les hommes vivaient principalement dans la contemplation des objets sensibles, et la poésie s’attachait de préférence aux choses extérieures, objectives, qui étaient en même temps le but et le moyen de ses glorifications fictives. Mais quand se leva en Orient une lumière plus belle et plus douce, quand les hommes commencèrent à soupçonner qu’il y a quelque chose de supérieur à l’ivresse des sens, quand enfin le christianisme, transfigurant les âmes, les fit frémir au contact de ses idées d’amour universel et de bonheur ineffable ; alors les hommes éprouvèrent le besoin d’exprimer, de chanter ces frémissements intimes, cette mélancolie infinie, qui est en même temps une volupté immense.

Yains efforts ! les anciennes images, les anciennes paroles furent impuissantes à traduire les sentiments nouveaux. 11 fallut inventer de nouvelles images, des expressions nouvelles, et celles- là préci-

sèment qui, par une secrète affinité sympathique, pussent, à chaque instant donné, éveiller dans l’âme, comme par des effets magiques, ces émotions jusque-là inconnues. Ainsi naquit la poésie romantique, qui, après avoir brillé au moyen-âge dans toute sa splendeur, fut plus tard étouffée par le souille froid et dévastateur des guerres politiques et religieuses, puis enfin, dans les temps modernes, s’épanouit de nouveau toute gracieuse sur le sol allemand et déploya ses fleurs éblouissantes. Les images du romantisme doivent, il est vrai, éveiller les idées plutôt que les fixer avec précision. Mais jamais et nulle part je n’honorerai du nom de vrai romantisme cette chose, que beaucoup prennent pour tel, savoir un certain mélange d’émail espagnol, de brouillards écossais et de clinquant italien, images vagues et confuses, projetées en quelque sorte comme d’une lanterne magique, et qui par le jeu de leurs couleurs bigarrées, frappées d’éclats de lumière fantastiques, produisent sur l’esprit je ne sais quel étourdissement bizarre. Au contraire, pour réveiller ces sentiments romantiques, il faut des images aussi claires, aussi nettement dessinées que celles de la poésie plastique. Gela n’empêche

LE ROMANTISME

pas que ces images romantiques puissent être amusantes en elles-mêmes ; car elles sont les précieuses clefs d’or avec lesquelles, selon les vieux contes bleus, on ouvre les beaux jardins enchantés des fées. — Ainsi il arrive que nos deux plus grands romantiques, Gœthe et Aug.-Guill. de Schlegel sont en même temps nos deux plus grands poètes plastiques. Dans le Faust et les lieds de Gœthe, on remarque les mêmes linéaments purs que dans son Iphigénie t dans Hermann et Dorothée , dans les Élégies , etc.; comme aussi, d’autre part, les poésies romantiques de Schlegel se distinguent par les mêmes contours sûrs et précis que son poëme vraiment plastique intitulé Rome. Avis à ceux qui s’appellent si volontiers disciples de Schlegel.

Il y en a d’autres, et en grand nombre, qui, remarquant l’immense influence exercée sur la poésie romantique par le christianisme, et, à sa suite, par la chevalerie, croient comme indispensable de mélanger ces deux éléments, pour imprimer à leur poésie le caractère du romantisme. Je pense, quant à moi, que christianisme et chevalerie n’ont été qu’un moyen de frayer la route au romantisme ; le flambeau de celui-ci brille depuis long-

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temps sur l’autel de notre poésie; aucun pontife n'a plus besoin d’y verser de l’huile sacrée, aucun chevalier n’a besoin de se tenir à côté d’elle, armé de pied en cap. L’Allemagne est libre désormais; plus de cafards qui osent emprisonner les esprits allemands; plus de hobereaux qui puissent, le fouet à la main, soumettre à la corvée les corps allemands. De même aussi la muse allemande doit redevenir une jeune fille allemande, libre, épanouie, pure, sans nulle afféterie: elle ne sera plus ni une nonne languissante, ni une jouvencelle des antiques châteaux, orgueilleuse de ses ancêtres.

Puissent beaucoup de personnes partager ces vues ! alors il n’y aura bientôt plus de lutte entre romantiques et plasticiens. Mais maint laurier se fanera encore avant que la feuille d’olnier puisse reverdir sur notre Parnasse.

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