‹ Drames françaisChapitre 102 sur 137 · SCÈNE V HECTOR, DESSENNE · texte numérisé non relu

SCÈNE V HECTOR, DESSENNE

hector, premier plan à gauche.

Je suis seul : je suis prêt.

dessenne, suppliant.

Grâce, vicomte, grâce!

HECTOR

Eh! pour qui ?

DESSENNE

Pour vous-même.

. hector, indifférent.

Pour moi ?

DESSENNE

Je fus coupable, ingrat; mais je vous aime.

HECTOR

Enfin, qui donc es-tu ?

DESSENNE

Mon histoire, en deux mots :

Vingt ans de bonheur; dix, de révolte et de maux. Un de vos vieux fermiers, âme franche et loyale, Fut mon père: soldat de la cause royale, Il était près du vôtre, en Vendée.

HECTOR

Il est mort?

DESSENNE

Près de son maître, en brave.

HECTOR

Et toi?

DESSENNE

Moi ! sans remord, Rebelle par instinct, mais aussi par contrainte, Cédant du même coup à l'orgueil, à la crainte, J'allai m'offrir aux Bleus; ou mieux, je me vendis. Je suivis ces pillards, ces brigands, ces bandits, Ces gueux, aidant leur lâche et brutale entreprise. Quand ils eurent tué mon père par surprise, Quand sous son toit désert, dans l'angoisse et la faim, Ma mère succombait à des douleurs sans fin, Malgré son abandon, malgré mon infamie, Il lui restait le cœur et la main d'une amie : Une sainte veilla sur son pauvre chevet; Quand tout fuyait loin d'elle, un ange la sauvait. Ah! cet ange, choisi, par la faveur divine, Vos lèvres l'ont nommé, votre âme le devine...

HECTOR

Ma mère...

DESSENNE, à geilOUX.

Et moi, l'ingrat, j'ose venir ici Dire pour moi : Pardon ! et pour elle : Merci.

HECTOR

Debout.

dessenne, se relevant.

Ah!

HECTOR

Ta main.

DESSENNE

Non. Le crime l'a flétrie, Elle est teinte de sang, du sang de ma patrie, Lourde de sacrilège et lasse de larcins. Mais c'en est fait. J'échappe au joug des assassins ; Retrouvant dans ma honte un reste d'énergie, Sans bruit, grâce aux éclats de leur dernière orgie, Cette nuit, j'ai rompu mes chaînes. Et j'accours Vous offrir mes regrets, hélas! et mon secours.

HECTOR

Ton secours? Contre qui ?

DESSENNE

Vous l'ignorez?

HECTOR

Peut-être.

DESSENNE

Vous ne craignez aucun danger?

Non,

Aucun traître?

Non.

DESSENNE

Vous avez juré de rentrer librement Dans votre prison ?

HECTOR

Oui.

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DESSENNE

Sur la foi du serment ?

HECTOR

Oui.

DESSENNE

Songez-vou s à quoi votre serment vous lie ?

HECTOR

Un serment est sacré.

DESSENNE

Mais...

Maudit qui l'oublie.

Quand ce serait la mort..*

DESSENNE

C'est elle.

HECTOR

Je l'attends.

J'y comptais : donc j'irai.

DESSENNE

Mais périr à vingt ans, Quand la France a besoin de héros volontaires...

HECTOR

Elle a besoin d'exemple et de vrais caractères.

Un bras de moins n'est rien; un exemple c'est tout:

Tout se relèvera, si l'honneur est debout.

dessenne, suppliant.

Au nom...

HECTOR

Assez. Mon cœur, mon pauvre cœur se brise ; Mais Je serment est fait, ma décision prise ; J'irai, coûte que coûte, où ma foi m'engagea.

DESSENNE

A la mort ?

Oui. Tais-toi.

dessenne, lentement.

Dans trois heures !...

hector, vivement.

Déjà?

Trois heures seulement, trois heures m'en séparent!...

DESSENNE

Trois heures.

(Très lentement.)

J'ai tout vu. Leurs soldats se préparent.

HECTOR

Ah ! j'espérais deux jours... Parle; en es-tu certain ?

DESSENNE

Hier soir, tous, en riant, criaient : « Demain matin ! >

HECTOR

Les monstres! au parjure ajouter l'ironie!... Quelle rage de sang hâte notre agonie?

Mourir, oui. Mais sitôt!... aujourd'hui, pour jamais M'arracher à la vie, à tous ceux que j'aimais ! Leur causer tant de deuil et peut-être de crainte, Sans les presser encor d'une suprême étreinte, Sans adieux, où mes pleurs trahiraient mon secret.

(Un temps.) Dans trois heures !

DESSENNE

Vicomte, un seul mot. Tout est prêt.

Un cheval vous attend au bout de cette allée ; Fuyez : la lande est sûre et la plage isolée. Un bateau de pêcheur ce soir vous portera A bord de La Pomone auprès de Lord Moyra.

hector, avec force.

Non. Non!

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DESSENNE

C'est le salut, l'espoir qu'on vous ménage. Les Bleus ne comptent pas en face du carnage ; Qui saura votre absence?

HECTOR

Et mes amis? et Dieu ?

Là-bas la mort, la honte ici : point de milieu. Au ciel de consoler tous ceux que j'abandonne.

(Tirant une bourse.) Tiens ! cet or m'embarrasse en vain. Je te le donne.

dessenne, prenant la bourse.

Merci. Par votre mère et par mon repentir, Par votre vie...

HECTOR

En route! en route. Il faut partir.

Ai-je le temps encore ?

(// remonte et se dirige vers la porte à droite.) dessenne, l'arrêtant.

Au secours!... il m'échappe!

HECTOR

Malheureux!...

dessenne, appelant.

Dominique! hector, amenant Dessenne au milieu de la scène.

Écoute! on monte, on frappe.

Va, laisse-moi.

DESSENNE

Vicomte...

HECTOR

Arrière!... Place!

dessenne, barrant le passage.

Non.

HECTOR

Laisse, je t'en conjure et t'en supplie. Au nom...

DESSENNE

Soit! mais vous resterez.

HECTOR

Je ne puis.

dessenne, sur le seuil, au fond.

Moi, je reste.

Et si de votre part, vicomte, un mot, un geste, Révèlent ma présence ou vos vœux insensés, J'appelle, on vous arrête ; et je vous sauve.

hector, se précipitant vers Dessenne.

Assez 1 (Dessenne se retire.) O ciel !... O mon épée... O ma promesse... O rage ! (// tombe épuisé sur un fauteuil, près de la table de droite.

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