‹ Drames françaisChapitre 103 sur 137 · SCÈNE VI HECTOR, KÉRADEC · texte numérisé non relu

SCÈNE VI HECTOR, KÉRADEC

kéradec, entrant à droite, joyeux, épée au côté; il se dirige vers la fenêtre à gauche. L'aurore est calme et douce après les nuits d'orage; Les nuages s'en vont, le soleil va venir; Voyez, tout se colore et semble rajeunir.

(Une pause.) Au sourire, au réveil des fraîches matinées, Mon cœur bat comme au temps de mes belles années ; Les horizons lointains me sont encore ouverts. La vie a des printemps comme elle a des hivers ; Elle a, même au déclin, des retours, des caprices... Qu'un rayon de soleil ferme de cicatrices !

hector, à part.

Hélas!

KÉRADEC

Mais n'ai-je point troublé votre repos!

On dort mieux dans un lit qu'à l'ombre des drapeaux. Au camp, les jours sont longs, trop longs, les nuits trop brèves; Le clairon, le tambour, effarouchent nos rêves; Parfois, l'aube vous trouve au détour d'un chemin, Grelottant, l'œil au guet et le fusil en main.

(S'animant.) J'ai dormi ce sommeil qu'une alerte termine; J'ai connu ces réveils qu'une bombe illumine, La diane battant l'assaut dès le matin... Mais hélas ! ce n'est plus qu'un souvenir lointain. L'âge a sur mes deux bras posé deux 'ourdes chaînes; Le cœur seul est intact.

(Souriant.)

Je ressemble aux vieux chênes. Pourquoi vivre témoin muet des maux présents? C'est bien assez, c'est trop de soixante-trois ans; C'est assez de douleur pour une vie humaine. Aussi bien savez-voust Hector, ce qui m'amène'

HECTOR

Je l'ignore.

KÉRADEC

Écoutez; votre ardeur, vos récits, M'ont secoué ; je fus trop longtemps indécis. Mais loin de ce manoir que l'amitié me prête, Je m'entends rappeler par une voix secrète ; Voix de mes vieux amis et voix du dévouement. Je veux combattre encore, et j'en ai fait serment, Pour ma France qui pleure et ma foi qu'on outrage. Vicomte, voyez-vous cette épée?

HECTOR

A votre âse?

KERADEC

Oui. La mort m'oubliait : je vais la prévenir. J'en ai fait la promesse.

HECTOR

Osez-vous la tenir?

KÉRADEC

Si je l'ose!... ce doute est cruel; il m'afflige. Eh quoi, j'hésiterais, quand un serment m'oblige! Mon juge de là-haut, mes remords, ma raison, Vengeraient sur moi-même un jour ma trahison.

Quel dessein !

KÉRADEC

Pariez franc; taxez-le de folie.

Mais comment nommez-vous ma vieillesse avilie, Ces jours traînés sans but à deux pas du tombeau? Combattre est plus utile, et mourir est plus beau. Oui, triste survivant de nos grandeurs tombées, J'ai dit aussi le mot qui fît les Machabées : Mieux vaut, l'épée en main, vendre et verser son sang, Que voir, les bras croisés, le crime florissant Jouer sur nos débris ses drames sacrilèges !. . . Malgré tout, il nous reste, à nous, deux privilèges, A nous les ci-devants, bannis, suspects, trahis; Deux : l'horreur de la honte, et l'amour du pays.

hector, se. levant et lui tendant la main. Noble fierté.

KÉRADEC

La gloire, Hector, vous en est due.

Ma fierté s'énervait ; vous me l'avez rendue; Hier, je désespérais et tremblais tour à tour : L'espoir m'est revenu depuis votre retour. Hier, pour moi, la vertu n'était plus qu'un mirage ; J'accusais l'héroïsme et niais le courage; Je doutais de l'honneur. Je vous ai vu; j'y crois.

loc'h maria 249

Après vous, avec vous, pour la France et nos droits, J'irai, simple soldat de la dernière armée, Chercher aux bords du Rhin mieux que la renommée. — Quand partons-nous?... Ce soir?

HECTOR

Non.

Demain.

HECTOR

Je ne sais.

Pourriez-vous sans péril quitter le sol français ? Il vous faut d'ici Bade une semaine entière ; Des bandes d'espions rôdent à la frontière; Trois régiments du Rhin...

kéradec, brusquement.

Bah! calculs superflus.

HECTOR

Dites prudence.

KÉRADEC

Hector, je ne vous connais plus.

Hier, dans vos fiers récits, parliez-vous de prudence ? Vos lèvres nous sonnaient un air d'indépendance ; L'audace de votre âme éclatait dans votre œil, Quand vous contiez la lutte ou l'adieu de Sombreuil. L'oubli, l'oubli fatal à vos gloires passées, A-t-il avec l'aurore emporté vos pensées?

HECTOR

Non, comte.

KÉRADEC

Alors... partons.

HECTOR

Je ne puis plus partir.

KÉRADEC

Quoi ? vous m'aviez trompé?...

HECTOR

Je ne sais pas mentir.

KÉRADEC

Ah ! j'entrevois la cause...

hector, vivement.

Et moi, je dois la taire.

KÉRADEC

Quelques heures de paix, sous un toit solitaire, Le berceau, le foyer, tout ce qui nous charma, Les soins, l'affection de ceux que l'on aima, Des siècles de bonheur que tout ici raconte, Autant de doux liens pour l'âme.

HECTOR

Non.

kéradec, cfun air incrédule.

Vicomte!...

HECTOR

Non!

KÉRADEC

Vous êtes captif.

HECTOR

Mon âme est libre encor.

kéradec, Rapprochant de la fenêtre.

Quel théâtre splendide et quel joyeux décor ! Pour un acteur lassé des rôles magnifiques, Voici la scène ouverte aux drames pacifiques : Là, le manoir, heureux témoin des jours passés; Là, les parcs, les jardins, les bois, l'air pur...

HECTOR

Assez.

Je souffre. Épargnez-moi votre injuste ironie.

KÉRADEC

Vous, d'un charme enfantin, brisez la tyrannie.

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Soldat, réveillez-vous : ami, je vous attends. Mon cœur parle; le vôtre entend-il ?

Mais savez-vous?.

HECTOR

Oui, j'entends.

KÉRADEC

Hé bien?

HECTOR

Je ne puis. Tout m'accuse.

KÉRADEC

Défendez-vous.

HECTOR

Que dire? Oh! pas même une excuse! Rien pour moi.

KÉRADEC

Mon soupçon n'était donc pas trompeur.

Vous vous taisez. Pourquoi?...

(Avec force, se précipitant vers Hector.)

C'est que vous avez peur.

HECTOR

Moi!

KÉRADEC

Vous.

HECTOR

Étrange affront !

KÉRADEC

Inutile colère.

C'est livrer au mépris un honneur séculaire : Fils des Loch Maria, c est oublier son nom. Vous oubliez la France et la trahissez.

hector, avec énergie.

Non.

KERADEC

Soit. Mais puisque par vous mon attente est trompée, Je m'en irai tout seul avec ma vieille épée : J'irai, non sans regrets, mais du moins sans remord, Conquérir mon exil et mériter ma mort.

(Fausse sortie.)

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