‹ Drames françaisChapitre 112 sur 137 · TALHOUET, SENNEVILLE · texte numérisé non relu

TALHOUET, SENNEVILLE

Pendant la scène première, deux soldats, l'arme au bras, passent et repassent sous les arbres, au fond du théâtre, qui est exhaussé en talus.

senneville, entrant avec Taihoucl au fond, à droite. C'est la liberté ?

SENNEVILLE

Espérez.

talhouet, tristement.

L'espérance!

senneville (Ils descendent.) Quel dédain de la vie et quelle indifférence !

TALHOUET

Senneville, à quoi bon rêver d'un avenir

Que la mort, dans une heure au plus tard, va finir ?

SENNEVILLE

Non, Talhouët ; les Bleus ne savent que résoudre ; Leur tribunal hésite et cherche à nous absoudre ; Hoche est irrésolu, dit-on ; les Mayençais Ont horreur à la fin d'égorger des Français.

TALHOUET

Inutile scrupule, ou remords bien étrange. Notre sang ferait peur à ces hommes de fange? Non. Pour prêter main-forte à leurs nobles desseins, A défaut de soldats, ils ont leurs assassins, Des goujats affamés, canaille humble et servile.

senneville, remontant.

Écoutez!... ce bruit sourd, qui nous vient de la ville... Une émeute peut-être... On ouvre la prison...

TALHOUET, écoutant.

Non. Je vois le soleil qui monte à l'horizon ; Sur le vieux Morbihan qui danse dans ses îles, Qui tord en les roulant ses vagues indociles ; Et qui s'en va dormir sur le sable endormi, Comme un ami mourant sur le bras d'un ami. C'est notre image.

(Tous deux se promènent, en va-et-vient à l'avantscène, s' arrêtant pour dire les vers qui ont besoin d'être accentués.)

SENNEVILLE

Et celle aussi de la patrie, Qui bondit, se débat, se tord, folle et meurtrie, Contre toute grandeur se cabre en frémissant, Pour retomber plus bas dans la boue et le sang ; En attendant que Dieu se penche et la relève Par la force et l'amour, parla croix et le glaive.

TALHOUET

C'est notre image encor; tous, d'écueil en écueil, Nous courons, au hasard, nous coucher au cercueil.

SENNEVILLE

Assez de rêverie et de présages sombres.

talhouet, indiquant les soldats qui font sentinelle. Senneville, voyez au fond passer ces ombres; Voyez donc!

SENNEVILLE

Nos geôliers.

TALHOUET

Nos égorgeurs aussi.

Car pourquoi nous traîner du cachot jusqu'ici, Nous et nos trente amis, parqués dans la Garenne ? Victimes d'avant-garde ! oui, d'avance, on nous traîne A la mort. — Là peut-être, ainsi qu'un vil bétail, Ils viendront nous tuer un par un, en détail; Soit manque de bourreaux pour cette ignominie, Ou mieux, pour prolonger ces fêtes d'agonie.

SENNEVILLE, triste.

Je ne veux pas mourir.

TALHOUET

Pauvre ami !

SENNEVILLE

Sans combat, Comme un gibier sans nom que le chasseur abat; Non en soldat, pas même en "vaincu, mais en traître, Loin des bras de ma mère et de la main d'un prêtre, En face de l'insulte et des rires moqueurs !

TALHOUET

Dieu du moins nous entend et Dieu lit dans nos cœurs. C'est pour lui, pour sa cause et la cause française, Que notre sang se mêle au sang de Louis Seize.

loc'h maria 273

SENNEVILLE

Bienheureux les martyrs couronnés en luttant! Ceux que la vie appelle et que la gloire attend ! Heureux Loc'h Maria, que le hasard ménage, Et qu'une nuit d'absence a soustrait au carnage ! Sauvé, lui!

TALHOUET

Son serment...

Ne le saurait lier.

TALHOUET

Sa parole l'oblige; Hector est chevalier.

SENNEVILLE

La raison l'affranchit, et leur honteux parjure; Il ne reviendra pas.

TALHOUET

Vous lui faites injure.

SENNEVILLE

Oh! non. Lorsqu'on revoit ceux qu'on pleurait jadis, Lorsque loin d'un cachot infâme, et des bandits, Tant d'amour tout d'un coup succède à tant de haine, Quand de bras paternels on sent la douce chaîne, Peut-on se dégager de ce lien vainqueur? N'est-on pas malgré soi prisonnier par le cœur?

TALHOUET

Depuis tantôt trois ans, en marche, sous la tente,

En guerre, dans ces jours d'existence flottante,

Je partage sa vie et j'ai son amitié :

Jamais Hector ne veut, ou n'agit, à moitié.

De flamme et de douceur également trempée,

Son âme est droite et forte ainsi que son épée.

Pourtant il souffrira ; car on l'aime là-bas ;

Je le sais. Avant-hier, au soir de nos combats,

Quand les Bleus ralliaient dans l'ombre leurs phalanges,

Hector me députait au château de Soulanges ;

Je devais préparer son retour, ses adieux;

Là, son seul nom mettait des pleurs dans tous les yeux...

Mais il nous reviendra ; je l'affirme.

senneville, vivement.

Silence!

Deux jacobins, deux chefs ; l'un bouffi d'insolence, L'autre rêveur ; voyez.

talhouet. examinant.

Blad et Lemoine.

senneville, indiquant le buisson à gauche.

Ami, Ce lierre et ces buissons nous cachent à demi ! Attendons.

( Tous deux se retirent derrière le buisson, de manière à être vus des spectateurs.)

TALHOUET

Regardez, l'heureuse découverte !

Sous la ronce enlacée et dans la mousse verte...

SENNEVILLE

Une croix.

TALHOUET

Doux abri que Dieu nous ménagea.

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