HECTOR ET HENRI
Ah! mon père!...
soulanges, s' avançant, à Lemoine.
Où sont-ils ? je vous les redemande.
lemoine, extrême droite, avec l'officier. Tu viens chercher la mort, sans doute ?
SOULANGES
Oui, s'il le faut, Fusillez-moi; jetez ma tête à l'échafaud; Mais épargnez mes fils, pitié pour leur jeune âge. Tous deux sont innocents.
lemoine, méprisant.
Son esprit déménage.
C'est un fou, laissons-le; l'accès se calmera.
SOULANGES
Pardonnez, pardonnez : Dieu vous pardonnera.
LEMOINE
A moi? Qu'ai-je besoin de grâce ou de clémence? Promène ailleurs, vieillard, tes vœux et ta démence.
SOULANGES
Non, ne m'accablez point de ce suprême affront : Tuez-moi ; mes chagrins demain m'étoufferont. S'il est un criminel, c'est moi seul, je m'accuse ; C'est ma faute ; pour eux, leur âge les excuse. C'est moi qui les formai, moi qui les instruisis, Moi, qui leur mis l'épée en main.
LEMOINE
Hé bien, choisis. Prends l'un des deux pour toi, laisse l'autre en otage.
SOULANGES
Choisir?... Pouvez-vous bien m'offrir un tel partage?
LEMOINE
Quel est le plus aimant? Quel est le plus chéri?
loc'h maria o5
HENRI
Père, sauvez Hector.
HECTOR
Père, gardez Henri.
kéradec, à Lemoine.
Vous condamnez un cœur de père à ce supplice?...
lemoine Il sait ma volonté, c'est dit. Qu'il l'accomplisse, Et se hâte. Il n'a pas une heure à réfléchir.
KÉRADEC
Que vous faut-il, pour vous toucher, pour vous fléchir? Ou ma pauvre fortune, ou tout leur patrimoine?
LEMOINE
Rien.
(A Soulanges.) As-tu décidé?
SOULANGES
Je ne le puis.
sombreuil, descendant d'un ou deux pas.
M'entendrais-tu, si je...
LEMOINE
Parle, je t'entendrais.
sombreuil, montrant Henri.
Cet enfant n'était pas à Quiberon.
LEMOINE
Après ?
SOMBREUIL
Il n'est pas émigré, ni soldat, ni coupable.
LEMOINE
Il serait tout cela s'il en était capable.
3o6 DRAMES FRANÇAIS
SOMBREUIL
Ce sont là tes raisons?
LEMOINE
J'ai dit ma volonté.
kéradec, s'anima nt.
Veux-tu quelqu'un qui porte une épée au côté? Qui porte l'âge au front et qui garde dans l'âme L'indomptable fierté qui te juge et te blâme? Faut-il un homme au lieu de ces enfants?... Veux-tu Un cœur qui pour la France a soixante ans batttu? Je suis coupable, moi : car j'aime ma patrie.
(Indiquant les prisonniers.) Plus jeune, je serais dans leurs rangs.
Hâblerie!
KÉRADEC
Je suis fidèle au roi, fidèle au souvenir ; C'est moi qu'il faut frapper, moi que tu dois punir; J'ai cent fois mérité ton choix, tes coups, ta haine. Laisse-les, et prends-moi.
lemoine, après réflexion.
Tu n'en vaux pas la peine; Crois-tu donc?...
(Kéradec met la main à l'épée et s'élance sur Lemoine Sombreuil et un autre émigré le retiennent.) l'abbé Général, prenez-moi.
DOMINIQUE
Prenez-nous.
soulanges, suppliant.
Un vieillard malheureux s'abaisse à vos genoux; Il réclame, en pleurant, votre juste indulgence, Ou la mort.
loc'h maria 3oj
lemoine, à l'officier.
Sentiment exquis de la vengeance!
Je suis presque attendri : presque double plaisir.
(A Soulanges.) Parle.
HECTOR
Je parle, moi : c'est à moi de choisir, Ce droit-là m'est bien dû.
Non, mais je te le donne.
SOULANGES
Mon cœur ne le saurait ratifier.
LEMOINE
J'ordonne.
hector, à Soulanges, en poussant doucement Henri vers lui.
Mon choix est fait; serrez votre enfant dans vos bras. (Lemoine et l'officier remontent.)
soulanges Hector!
HENRI
Mon frère!...
hector, à Henri.
Va!... va, tu nous vengeras.
(Un temps.) Pardonne à nos bourreaux, mais d'un pardon sincère; Aime-les : au pardon l'amour est nécessaire. Et si dans le besoin tu peux les secourir, Au nom de ton Hector qu'ils auront fait mourir, Au nom de notre père et de notre patrie, Au nom de notre foi chrétienne, oh! je t'en prie, Moi qu'à peine un instant sépare du trépas, S'ils te tendent la main ne les repousse pas.
3o8 DRAMES FRANÇAIS
Sauve-les du malheur, du crime et de la fange. C'est ainsi qu'un Français et qu'un chrétien se venge.
soulanges, embrassant Heclor. Mon fils!...
lemoine, redescendant, impatienté.
Allons-nous en finir?
l'évêque de dol, avec force, puis avec enthousiasme.
Ce qui finit, C'est vous.
{Les émigrés l'entourent.)
— Le flot qui mord sa prison de granit, Là-bas dans l'océan qui murmure et qui monte, Se brise sur un grain de sable; Dieu le dompte. Ainsi que ses fureurs, vos fureurs vont finir. Par delà l'horizon, saluons l'avenir, Mes amis ; notre sang est le dernier qui tombe : Je vois demain des fleurs germer de notre tombe, La France refleurir demain...
Et vous demain, Hommes ivres de sang, passez votre chemin ! Passez! laissez l'empire et la place usurpée, Hommes de l'échafaud, aux hommes de l'épée. L'épée !... ah ! je la vois sur les peuples troublés Courir comme la faux qui marche au sein des blés; Son acier nous refait nos droits et privilèges.
Passez, blasphémateurs et rêveurs sacrilèges, Nains d'un jour, déchirant l'Évangile immortel; Je vois l'autel debout et la croix sur l'autel. France, sois grande encor, c'est-à-dire chrétienne : C'est le vœu de nos cœurs, que notre sang l'obtienne. Allons mourir.
(Un temps.)
Je meurs, mais non pas tout entier.
LEMOINE
Il suffit.
loc'h maria 3oo,
talhouet et senneville, appuyé sur le brasde Talhouët. Vive Dieu !
sombreuil, à Lemoine.
Bourreau, fais ton métier.
Dominique, prenant la main d'Hector.
Oh! mon bon maître...
kéradec, à Hector.
Ami, que je vous porte envie!
Mais j'offre au roi le peu qui me reste de vie. Je pars.
l'abbé, à Hector.
Je vous bénis.
sombreuil, de même.
Vrai martyr du devoir, Honneur à vous.
henri, montrant à Soulanges son frère qui s'en va. Mon père !
lemoine
En avant !
hector, se retournant.
Au revoir.
lemoine, sortant.
En avant !
talhouet A la mort!
sombreuil Non ; à la délivrance.
Mon fils!...
hector, du fond de la scène.
Adieu.
henri, se jetant dans les bras de Soulanges. Mon frère !
l'évêque de dol
Au ciel.
tous les prisonniers, au fond, levant la main.
Vive la France!
(Soulanges reste debout au milieu de la scène ; sa main droite cache son visage. — Henri, à genoux, appuie sa tête sur la main gauche du vieillard. Le prêtre, à droite, leur montre le ciel. — Kéradec, debout, près d'Henri, les bras convulsivement croisés, regarde les prisonniers qui s'en vont. — Dominique pleure, appuyé sur la croix. — Roulement de tambours : puis, pendant que la toile descend (lentement), fusillade).