LES DEUX SOLDATS
deuxième soldat, au premier.
Toujours triste?...
PREMIER SOLDAT
Sans doute.
(Un temps.) On le serait à moins!...
Camarade, causons. Sommes-nous sans témoins ?
(i) Cette pièce est historique dans son ensemble et dans un bon nombre de détails. Les faits racontés eurent lieu sous le gouvernement du maréchal Vallée. Le rapport officiel de ce martyre fut écrit par La Moricière.
Trente hommes, commandés par un officier, furent surpris dans une embuscade, aux environs de la Maison-Carrée. Les assaillants comptaient plusieurs centaines d'hommes, parmi lesquels dix déserteurs de la Légion étrangère. Tous les prisonniers furent massacrés; saut un malheureux soldat, du nom de "Waguener, qui apostasia, mais qui parvint ensuite à s'échapper. C'est lui que nous personnifions dans le rôle du Premier soldat. « Sa captivité fut extrêmement douloureuse ; mais Dieu laissa la vie au renégat, pour qu'il pût faire connaître la vertu des martyrs. » (Louis Yeuillot, Les Français en Algérie, chap. xii).
DEUXIEME SOLDAT
Oui, sauf la sentinelle aux deux tiers assoupie. Tous les Cheiks, sous la tente.
premier soldat, se levant et s animant.
Ah ! je suis un impie, Un misérable, un gueux!... Quelsregrets, quelremords ! Je ne puis plus dormir, ni vivre.
(Un temps. Tourné vers la droite du spectateur.)
Heureux les morts!
Heureux les compagnons couchés là, dans le sable; Les martyrs!... qu'ai-je dit, moi, lâche et méprisable?... Des martyrs, ils le sont! des Français... Je le fus.
deuxième soldat, ironique.
Martyrs!
premier soldat
J'entends leurs voix; j'entends ces cris confus, Cris de rage assouvie et râles de souffrance ; J'entends leurs derniers mots: Jésus- Christ et la France.
En d'autres circonstances il y eut d'autres soldats qui eurent la lâcheté de renier leur foi; c'est un de ceux-là qui figure dans ce drame sous le nom de Deuxième soldat. Un soldat d'Afrique disait de ces renégats, dans une lettre à sa famille : « On les regarde comme de la canaille et des capons. Vous n'avez pas besoin de craindre que j'en fasse autant. » {Id., Ibid., chap. xvn.)
Pour le cas du vieux Zouave, voir les Mélanges de Louis Veuillot :
« Un vieux zouave sommé d'apostasier, avait, disait-il, blagué le bédouin, en baragouinant une plaisanterie de bivouac qui sonnait à peu près Arabe. Dans le douar, où il était captif, il condamnait ses compagnons et les traitait de renégats. L'un d'eux lui dit que, pour avoir évité la formule, il n'en était pas moins renégat, tout comme les autres, aux yeux des Arabes et aux yeux de Dieu. Le zouave commença par battre solidement ce camarade. Ensuite la réflexion lui ayant paru juste, il alla trouver le Caïd, se déclara chrétien, cria : Vive la France ! et reçut la mort. » (Mélanges, III8 s., t. II, page 5i8.)
Je les vois là, debout, le front haut et l'œil fier, Me regardant encor, comme ils faisaient hier; Puis tombant un par un, tous, tous... une trentaine!
DEUXIÈME SOLDAT
Le Cheik garde, vivant, chez lui le Capitaine.
PREMIER SOLDAT
Il veut le convertir.
DEUXIÈME SOLDAT
Moi, j'ai pris mon parti, Et, ne croyant à rien, j'étais tout converti. Les Turcs sont des truands et leur prophète un drôle; Pour moi, rien de changé, sauf mon fusil d'épaule. Je me moque des Turcs, du Croissant, du Coran; Mais j'y gagne trois cent soixante jours par an. La vie est quelque chose.
premier soldat, avec force.
Oui ; mais après ?...
DEUXIÈME SOLDAT
Prends garde.
PREMIER SOLDAT
Pourquoi?
DEUXIÈME SOLDAT
La sentinelle écoute et te regarde ; Modère-toi.
PREMIER SOLDAT
Mon Dieu !
[Silence.)
— Mais je n'ai plus le droit De prononcer ce nom en qui mon âme croit. Je ne puis même pas maudire ton blasphème : Je n'en ai pas la force, étant maudit moi-même. Je ne suis plus chrétien, plus soldat, plus Français, Plus rien... Si j'avais su, mon Dieu, ce que je sais!... Si, quand ils nous ont pris sans armes, sans défense,
Je m'étais souvenu du Dieu de mon enfance,
De notre vieille église avec sa croix de fer,
Je n'aurais pas ainsi roulé dans cet enfer;
J'aurais dit Non! comme eux, vieux soldats — ou recrues
Qui venaient de quitter à peine leurs charrues ;
Des conscrits de vingt ans... Ce tambour, un gamin,
Qui le premier de tous (i) dit en levant la main,
Tout pâle, mais superbe, et plein de crânerie :
« Je crois en Dieu ; j'espère en la Vierge Marie ! »
— Moi, j'étais près de lui quand sa tête roula...
(Montrant un point, à dioite du spectateur, et attirant l'autre soldat de ce côté.)
Camarade, vois donc; tous les trente... ils sont là.
[Silence.) deuxième soldat, se tournant vers sa droite.
Abd-del-Kader !
premier soldat, vivement.
Lequel?
deuxième soldat
Le grand, à robe blanche.