GÉRARD DE VAUCELLES, MICHEL D'ESTOUTEVILLE
GÉRARD
O belle nuit, passée au chœur delà chapelle, A l'autel qui, tantôt recevra nos serments!
LA REVANCHE DE JEANNE' d'aRC y 3
michel, s' enthousiasmant par degrés.
Oui, sous nos pieds, la mer aux longs bruissements, Là haut, le manteau bleu du ciel semé d'étoiles; Ici, le Dieu caché sous d'ineffables voiles : Et moi, sur cette dalle, à genoux, si petit, Près du Dieu que pour moi l'amour anéantit; Promettant par avance au grand Roi qui m'écoute D'être son chevalier; d'être, coûte que coûte, Champion de l'autel, du trône de nos rois, Bon soldat de l'Église, ou martyr de ses droits. Oh! quelle nuit, mon frère! — Oh! oui, ton frère d'armes. Et quel jour ce sera pour tous deux !
Quoi!... des larmes?
GÉRARD
J'admire ces transports, je dois les admirer ; Mais moi, toute la nuit je n'ai fait que pleurer.
MICHEL
D'où vient ce deuil, Gérard ? Quelle crainte t'afflige?
Quand/ton roi Jésus-Christ te prend pour homme-lige,
Qu'au royal vasselage admis avant le temps,
Tu lui donnes ta vie avec tes dix-huit ans,
F-iefs divins dont ce roi te fait un apanage!
Pourquoi ces pleurs, Gérard?..- Pleure-t-on à ton âge?
GÉRARD
Je pleure sur moi-même ; et mon cœur combattu Trahit sa défaillance et son peu de vertu.
(Un temps.) Qui suis-je ? Qu'ai-je fait? Quel exploit méritoire?... Je suis un orphelin sans vassaux, sans histoire. Combien savent mon nom parmi nos chevaliers? Trois ou quatre... Au milieu des assauts journaliers, Dans les rudes labeurs d'une éternelle guerre, Le nom d'un orphelin ne leur importe guère. — Les Vaucelles jadis furent braves comme eux :
Mais race illustre exige un héritier fameux; Et l'héritier chargé de cette tâche austère, C'est un enfant qui pleure au fond d'un monastère, C'est un abandonné, sauvé par un passant.
MICHEL
Gérard!...
GÉRARD
Je puis offrir ma parole, mon sang :
Mais si je ne suis rien, qu'est-ce que mon offrande?
MICHEL
Mais il suffit à Dieu que ton âme soit grande. Suis-je donc plus que toi, moi-même, en vérité? Et cet excès d'honneur, l'ai-je donc mérité?
GÉRARD
Ton père répondra pour toi de ta promesse;
Ton père est là, modèle aimé de ta jeunesse;
Ton père est là, l'exemple et l'amour de nos preux.
MICHEL
Qui, toi?... jaloux!
GÉRARD
Oh! non; mais je suis malheureux.
MICHEL
Dieu t'écoute, Gérard, et ta plainte l'offense.
GÉRARD
Ah ! si j'avais un père ! .. et si ma faible enfance,
Dans la noble carrière où nous nous élançons,
Entendait et voyait ses viriles leçons...
Pour marcher droit et loin, je n'aurais qu'à le suivre ;
Je deviendrais un homme, et me sentirais vivre.
Je suis, par mes désirs, un Bertrand Duguesclin ;
Et quand je passe, on dit : « Ah! voilà... l'orphelin ! »
MICHEL
Gérard, ton père aima la France ; il l'a servie ; Pour elle, il livra tout, ses domaines, sa vie ;
LA REVANCHE DE JEANNE d'aRC j3
Il guerroyait pour elle au temps où tu naissais : Tu seras ce que fut ton père, un bon Français.
GÉRARD
Mais si, devant mes yeux, il était là lui-même !
Si j'avais une mère, une mère qui m'aime,
Qui me dise, en pressant mon front contre son cœur :
« On te fait chevalier, moi, je te fais vainqueur !... »
{Un temps; Gérard s'assied sur F un des sièges de pierre.)
Un orphelin, un pauvre, un inconnu...
MICHEL
Mais celle Dont tu chéris la vie et la mort, la Pucelle, Était pauvre, inconnue, ignorée ; et pourtant Ce nom de Jeanne d'Arc, le monde entier l'entend ; Le ciel l'a couronnée et la France l'acclame. Quand on est quelque chose, on l'est surtout par 1 ame. Qui le Christ arme-t-il pour ses plus beaux combats ? Ces humbles, ces petits, qu'on méprise ici-bas. Et c'est ainsi que Jeanne a conquis sa patrie, Et sa gloire, et le ciel.
Gérard, se relevant.
Pardonne, oh ! je t'en prie.
Je redresse la tête ; et, ma main dans ta main, Je regarde plus haut, pour voir mon lendemain.
MICHEL
Oui, regardons plus haut; sachons ce que nous sommes; Sur ce Mont, sur ce roc, quelques centaines d'hommes; Mais, depuis vingt-cinq ans, sans secours, ni renfort, Nous tenons en respect l'Angleterre et Bedfort.
Gérard, s'animant, avec force.
Ce Mont ! ah ! qu'il est beau!... sur la vague qui passe, Comme un navire à l'ancre, il lance dans l'espace, Pour grand mât, son clocher au grave carillon, Pour haubans, ses créneaux, sa croix pour pavillon,
Sa dentelle de pierre en guise de cordage... Personne, nous vivants, n'en fera l'abordage.
MICHEL
Personne ! — Ah ! tu revis ; c'est toi ; je suis content.