SCÈNE IV
Les Précédents, GÉRARD DE VAUCELLES, deux ou trois chevaliers, Jeux archers, puis CRÉQUY et BEAUVOIR
michel, à Gérard qui entre.
Gérard !
GÉRARD
C'est moi.
MICHEL
Mon Dieu! Traité comme un bandit.
{D'Estouteville s'entretient avec le prieur et les chevaliers à gauche; Beauvoir entre avec Créquy, et l'attire vers l 'extrémité droite de la scène.)
Gérard, à Michel, montrant ses mains liées. Semblable à Jeanne d'Arc, quand l'Anglais la vendit.
créquy, à Beauvoir.
Écoutez.
d'estouteville Devant moi, Gérard, devant ce prêtre, Devant tous vos amis, parlez. Quel est ce traître?
le prieur Depuis quinze ans, par nous, chez l'Archange, abrité, Ne nous devez-vous pas, à nous, la vérité?
GÉRARD
Je vous la dois.
D ESTOUTEVILLE
Alors?
GÉRARD
Messire, je l'ai dite.
d'estouteville A moitié. Ce complot affreux qui le médite ?
Gérard, hésitant.
J'ai dit qu'un pèlerin...
CRÉQUY
Des pèlerins, souvent.
Franchissent le rempart et montent au couvent ; Et l'on sait quel accueil les attend à l'entrée.
GÉRARD
Haut de taille, pieds nus; la figure encadrée De cheveux longs et gris.
beauvoir, vivement.
Mes archers, ce matin, L'ont vu près de la Tour du Guet.
Gérard, à Beauvoir.
Est-il certain Qu'il soit hors de nos murs ? Répondez-moi, de grâce.
BEAUVOIR
Parti, depuis longtemps.
CRÉQUY
La marée était basse ; Il marchait, il courait, son bourdon à la main ; Enfin, vers Tombelaine il a pris son chemin.
GÉRARD
Dieu soit loué.
d'estouteville Cet homme avait-il un complice ?
GÉRARD
Je ne dirai plus rien : que mon sort s'accomplisse.
Mais ne craignez-vous pas, mon fils, qu'en vous taisant, Vous n'attiriez sur vous quelque orage écrasant ?
d'estouteville Que cette trame indigne et lâchement ourdie N'enveloppe notre île et notre Normandie? Rassurez-nous; calmez notre angoisse.
Il mentait ; Ou, de peur d'avouer ses complots, il se tait.
GÉRARD
C'est que je ne crains rien pour notre citadelle.
(Se retournant vers Beauvoir).
C'est que j'ai confiance en votre cœur fidèle ; C'est que je crois enfin qu'un Geoffroy de Beauvoir N'hésitera jamais en face du devoir.
Beauvoir, troublé, à demi-voix.
Ce regard... ce discours... Il me perd !
GÉRARD
Tant qu'on veille, Du pied de Y Avancée, aux flancs de la Merveille, Tant qu'ici chevaliers, soldats, ville et couvent, Font au divin Archange un boulevard vivant, Qu'importent les complots qui se trament dans l'ombre? Qu'importent les canons, l'or, l'audace, ou le nombre? Vous blâmez mon silence et vous avez raison ; Soyez en paix ; et moi, je bénis ma prison.
d'estouteville, montrant le cloître.
Votre prison, Gérard, la voici ; je vous donne Pour geôlier, le prieur.
créquy, réclamant.
Capitaine...
d'estouteville, ferme.
J'ordonne.
CREQUY
Moi, je proteste, au nom de nos droits outragés ; Vous épargnez le crime et vous l'encouragez.
Moi? t
créquy, vivement.
J'irai jusqu'au bout. Quand l'accusé refuse A sa délation, ou coupable, ou confuse. Toute preuve, tout mot qui devrait l'éclaircir, Vous voulez supprimer la peine ? ou l'adoucir ?
Quoi ! dans la profondeur de ses sombres entrailles, Le Mont n'a plus de crypte ou d'épaisses murailles, De voûte bien solide, ou de verrou bien sûr, Pour qu'on fasse un cachot d'un cloître au toit d'azur ? Au lieu de l'ombre noire, au lieu de portes closes, Le jour, un cloître ouvert, et le parfum des roses! Prison de fleurs !
d'estouteville Créquy, je sais ce que je fais.
créquy, en colère.
Mais la justice enfin...
d'estouteville, d'un ton résolu.
Craignez-en les effets ; Et que sur des amis mon bras s'appesantisse. Chevalier, c'est à moi qu'appartient la justice ; Mes droits, je les connais et mes devoirs aussi : J'en rendrai compte au roi.
(A Créquy, essayant de répondre.
Qui donc commande ici r créquy, baissant la tète.
Seigneur, ma hardiesse est folle et vous outrage.
d'estouteville, lui tendant la main.
Cœur loyal; mais fougueux.
(Aux chevaliers et soldats.)
Suivez-moi. (A Gérard.)
Bon courage, Gérard !
LE PRIEUR
Oui, bon courage, enfant, et bon espoir; Tantôt je reviendrai, vers l'angelus du soir.
(Au moment où tous remontent et vont sortir, entre Lamoricière.)