‹ Drames françaisChapitre 47 sur 137 · GÉRARD DE VAUCELLES, LAMORICIÈRE, MICHEL D'ESTOUTEVILLE · texte numérisé non relu

GÉRARD DE VAUCELLES, LAMORICIÈRE, MICHEL D'ESTOUTEVILLE

Gérard, seul, à demi-voix.

Et moi, vous m'oubliez !

J'entendrai les canons ; mais, les deux bras liés, Comme un lépreux qu'on fuit, un maudit qu'on méprise, Tout seul, je serai là, tout seul.

(// tombe sur un des bancs de pierre.) Mon cœur se brise.

LAMORiciÈ;<E, descendant, avec Michel.

Nous sommes près de vous.

MICHEL

Crois à notre amitié.

GÉRARD

Oui, vous m'aimez tous deux ; mais je vous fais pitié ; Mon nom est si flétri, ma disgrâce si prompte, Qu'en me voyant si bas, dites, je vous fais honte ; A vous, maître, l'honneur de vos vieux compagnons ; A toi, d'Estouteville...

michel, vivement.

A moi >

LAMORICIÈRE

Nous vous plaignons.

MICHEL

Un mystère profond, étrange, inexplicable, T'a livré, sans défense, au malheur qui t'accable ; Il déchire ton cœur, Gérard, sans le flétrir ; Mais nous devinons trop ce que tu dois souffrir.

Gérard, à Lamoricière et à Michel.

Oh ! merci. J'attendais de vous cette assurance Qui jette dans ma nuit un éclair d'espérance ;

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Mon horizon est noir, mais l'éclair a jailli. Ne me haïssez pas : car je n'ai point failli.

MICHEL

J'en suis sûr. Et pourtant je voudrais plus encore.

LAMORICIÈRE

Un secret redoutable et cruel vous dévore : On soulage les maux de l'âme en les contant.

MICHEL

Laisse parler ton cœur au nôtre qui l'entend. Ta peine...

GÉRARD

Ah ! votre vœu me la rend plus amère, Mais je ne dirais pas cette peine à ma mère ; Dieu voit, Dieu sait ; lui seul pourra me soulager : Je n'ouvre qu'à lui seul ce cœur qu'il doit juger.

[Un temps.) Devinez, par mes pleurs, si ma douleur est vraie ; Mon silence me coûte, il me pèse, il m'effraye, Il m'est plus dur, cent fois plus dur, que ma prison.

(Se relevant ^) Prisonnier ! — Lorsqu'au fond brumeux de l'horizon, Sous les radeaux anglais le flot normand bouillonne, Quand Scaies, Somerset, que leur honte aiguillonne, Lancent tous leurs soldats sur nous, jusqu'au dernier, Comprenez-vous ce mot : Prisonnier ?... Prisonnier! Le désespoir me prend ; ma volonté chancelle.

MICHEL

Prisonnier, souviens-toi de Jeanne la Pucelle.

LAMORICIÈRE

En face des geôliers sa fermeté grandit ; Son calme les troublait, sa foi les confondit : Imitez-la, comme elle, innocent et victime. Ce reflux de douleur, cette révolte intime, Comme elle, humble martyr, par la foi, domptez-les, Et domptez-vous, avant de vaincre les Anglais.-

GÉRARD

Pour calmer ces fureurs que l'orgueil me suggère, Puis-je invoquer le nom de la sainte Bergère, Comme on nomme à genoux les saints du paradis ?

MICHEL

Qui le défend ? Qui donc ? Ses bourreaux, les maudits !

LAMORICIÈRE

Vous le pouvez. Pour moi, c'est plus qu'une espérance, L'Église un jour prîra sainte Jeanne de France; Et qui sait? les Anglais l'imploreront aussi, L'autel remplacera le bûcher.

GÉRARD

Oh ! merci.

Par les saints, le Ciel sauve et refait la patrie : S'il nous donne des saints, il permet qu'on les prie.

gérard, avec enthousiasme.

Qu'aux siècles de sa gloire, ou de ses repentirs, La France implore Jeanne au rang de ses martyrs !

michel, écoulant.

L'angelus.

GÉRARD

L'angelus ?...

[Un archer s'avance au fond.)

MICHEL

Oui, l'archer nous invite.

GÉRARD

Déjà l'heure ? Déjà ! que le temps passe vite ! Mais quand je serai seul, qu'il sera long !

LAMORICIÈRE

Adieu, Gérard.

GÉRARD

Adieu, messire.

LA REVANCHE DE JEANNE d'aRC Il5 MICHEL

A bientôt.

(Ils sortent, porte du fond.)

GÉRARD

O mon Dieu I

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