SCENE II
Les Précédents, GOXDEMAR, Soldats
GONDEMAR
Mais l'évêque s'en va ; le Seigneur nous l'enlève.
Tant qu'aux mains de Clovis il dirigea le glaive,
Le glaive de Clovis, tout-puissant et soumis,
Commanda le respect aux païens ennemis.
Près de leur Irmensul, blottis dans leurs repaires,
Les fils des Allemands tremblent comme leurs pères,
Et, depuis Tolbiac, ils se disent tout bas
Que le Dieu de la France est le Dieu des combats.
Mais ce Seigneur des Rois, qui nous l'a fait connaître ?
Dans les eaux du salut qui nous a fait renaître ?
Qui, dans les rets du Christ, a pris ces lionceaux
Ravageant les autels, les tombes, les berceaux ?
Lui, l'évêque ; il plia nos fronts sous l'Évangile,
Pétrit nos volontés, comme on pétrit l'argile,
Et, dans ses fortes mains nous serrant sur son cœur,
(Montrant la croix qui domine la fontaine.) Il nous agenouilla devant ce mort vainqueur.
.EGID1US
Son Tolbiac, à lui, sa sublime journée,
La voilà : c'est à Reims que la patrie est née.
GONDEMAR
Notre père, c'est lui ; c'est lui qu'on écoutait :
Si, demain, au tombeau, sa grande voix se tait,
Nous irons au hasard dans l'erreur et la honte.
Pour tout mal et tout bien,notreâme,ànous,estprompte ;
Que l'Église, son chef, ses évèques, ses saints,
Modèrent notre élan et règlent nos desseins :
Nous tenons sous le joug l'Allemand, le Burgonde
Et notre épée étend son ombre sur le monde.
Si non, dans notre fougue et nos égarements,
Nous serions tous païens comme les Allemands.
LOTHA1RE
Non, si l'évèque meurt, Dieu nous en fera d'autres : Partout où la croix brille, il fleurit des apôtres ; Et Reims, près du tombeau du Pontife endormi, Verra fleurir longtemps, longtemps, d'autres Rémi.
,EGIDIUS
Qu'il vive ! et que son peuple entende ses oracles !
Thierry, interrogeant Lolhaire.
Bien souvent, sur sa route, il sema des miracles ?
LOTHAIRE
Oui, souvent le Seigneur lui prêta son pouvoir.
THIERRY
Aveugle, je verrais, s'il me disait de voir ; Mes yeux s'allumeraient, s'il touchait ma paupière. Il est si doux de voir ; c'est si doux la lumière !... Ce pays, mon pays, qu'on m'a cent fois vanté, La France, ce jardin que Dieu nous a planté, Si l'évèque le veut, je pourrais la connaître !... Qu'il parle ! en mon regard le jour divin pénètre !
(A Lothaire.) Oh ! jusqu'à lui, Seigneur, veuillez guider mes pas.
LOTHAIRE
Il est aveugle aussi ; ne le savez-vous pas ?
Ses yeux ! L'âge et les pleurs en ont éteint la flamme,
Et chez le saint vieillard rien ne vit plus que l'âme.
^gidius, à Lothaire.
Seigneur, le peuple entier vous conjure en pleurant De lui laisser revoir son apôtre mourant.
voix Ouvrez-nous !
GONDEMAR
Laissez-nous monter en sa demeure.
C'est parmi ses enfants qu'il faut qu'un père meure.
lothaire, remontant.
Priez ! et s'il n'a pas achevé de souffrir, Moi-même, sur ma foi, je reviens vous ouvrir.
(// sort.)
CHŒUR DU PEUPLE (l)
Ouvrez-vous, portes éternelles !
Anges, légions fraternelles, Dans vos rangs, il entre aujourd'hui :
Priez pour lui.
O martyrs, apôtres, prophètes, Pour lui, de vos divines fêtes Les splendeurs, ce soir, auront lui ; Priez pour lui.
De Jésus mère bien-aimée, Vierge forte comme une armée, En ce jour, soyez son appui ; Priez pour lui.