‹ Drames françaisChapitre 64 sur 137 · SCÈNE X LAMORICIÈRE, LE PRIEUR · texte numérisé non relu

SCÈNE X LAMORICIÈRE, LE PRIEUR

le prieur, près de la tourelle.

Quel effrayant spectacle !

Des talus, des glacis, l'Anglais tourne l'obstacle; Sous la herse de fer qu'ils cherchent à baisser, Par tourbillons houleux voyez-les s'avancer.

LAMORICIÈRE

Je n'aperçois qu'un flot de heaumes et d'armures, Un flot d'acier; j'entends d'impétueux murmures ; Les traits de toutes parts pleuvent dans le ciel bleu ; De nos mâchicoulis roule un torrent de feu.

LE PRIEUR

Et les Anglais brûlés hurlent sous cette averse.

LAMORICIÈRE

Reculent-ils?

LE PRIEUR

Non pas. Mais on baisse la herse ; Vingt, trente chevaliers s'élancent sur le pont, L'épée au poing ; l'épée au poing, on leur répond.

LAMORiciÈRE, avec enthousiasme.

Barons, ne cédez pas! Français, pour la patrie.

LE PRIEUR

Paynel, Verdun, Brécey, Jean de Sainte- Marie, Les deux d'Estouteville, Orgeval et Clinchamp, Créquy, du Homme... Ils vont forçant, taillant, hachant. Le bon coup !

LAMORICIÈRE

Qui le donne ?

le prieur, effrayé.

On se presse, on se pousse ; D'en bas, les bataillons montent à la rescousse.

l5û DRAMES FRANÇAIS

Un pêle-mêle horrible... Au-dessus, au milieu, Sur les flancs et partout, du fer, du fer... (Un temps.)

Mon Dieu !

Perdus !

LAMORICIÈRE

Perdus?...

LE PRIEUR

L'Anglais arrive. Une avalanche...

(// s'élance près de la porte de la basilique, et s'y appuie.) O Jeanne d'Arc !

lamoricière, examinant à son tour.

Gérard !... C'est sa bannière blanche ; Elle brille, elle ondule; et dans les rangs troublés, Comme de lourds fléaux tournoyant sur les blés, Des barres, des leviers et des estocs tournoient !

(Un temps.) Pareils aux naufragés qui sombrent et se noient, Les Anglais au hasard lèvent les bras en l'air Vers l'étendard qui flotte au vent dans le ciel clair. ' Prieur, c'est le salut. Voyez.

le prieur, près du mur d'appui.

Quelle cohue !

Du pied de l'abbaye et dans l'étroite rue, Plus loin, des bastions, des tours, des parapets, Les nôtres vont poussant ces bataillons épais Qui s'écrasent en bas comme des grappes mûres.

LAMORICIÈRE

Sur la grève ?...

LE PRIEUR

A la hâte, ils quittent leurs armures; Ils abandonnent tout ; radeau, barge, canon ; S'enfoncent dans la tangue, ou dans l'eau du Couesnon.

LA REVANCHE DE JEANNE d'aRC I 5 I

LAMORICIÈRE

Nos chevaliers ?

LE PRIEUR

Courant, prompts comme la pensée, Ici, près des Fanils, là, près de l'Avancée, Assommant les traînards de leurs leviers pesants.

LAMORICIÈRE

Que je voudrais avoir mes jambes de quinze ans ! Courage, bons soldats ! Achevez leur déroute. Dans notre sable fin couchez-les sur la route ; Les vagues, pour linceul, se déploieront sur eux. Quel beau jour !

LE PRIEUR

Mais surtout quel lendemain heureux !

LAMORICIÈRE

C'en est fait des Anglais et de leur perfidie.

LE PRIEUR

C'est fini ; sur le sol de notre Normandie, Pour la dernière fois bondit le léopard.

LAMORICIÈRE

Gloire à vous, chevaliers !

J'en veux aussi ma part; Attendez-moi ; je veux assister à la fête, Voir de mes yeux, toucher de mes mains leur défaite ; Ce sable qu'ils foulaient, j'y veux poser mes pas.

{Avec force.) Allez à la malheure et ne revenez pas. Victoire !

(// remonte et sort; porte du fond, à droite.)

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