‹ Drames françaisChapitre 8 sur 137 · SCÈNE V GONDEMAR, CHRAMNE, THIERRY · texte numérisé non relu

SCÈNE V GONDEMAR, CHRAMNE, THIERRY

chramne, traversant rapidement la scène et montant les

degrés du palais.

Suis-je arrivé trop tard?

gondemar Qui frappe à cette porte?

(Remontant.) Un enfant; que veut-il? quel est-il?

chramne

Que t'importe ?

(Thierry, que Gondemar a laissé en scène, s'avance jusqu'à l'une des colonnes du portique de la basilique et s'y appuie.)

gondemar, examinant l'étranger.

Chramne, le fils du roi de Soissons!

chramne, descendant vivement.

Que dis-tu?

GONDEMAR

Prince...

CHRAMNE

Tu me connais?

GONDEMAR

Trente ans, j'ai combattu Pour Clovis, votre aïeul, et pour son fils Clotaire.

CHRAMNE

Soldat...

GONDEMAR

Où courez-vous? quel dessein ? quel mystère ? Qui cherchez-vous?

CHRAMNE

Le saint. Vit-il encore?

GONDEMAR

Il vit.

Nous craignions tous, hier, que Dieu nous le ravît : Dieu le sauve ; avec lui, tout le peuple est en fête : Sur le bord de la tombe, il nous parle en prophète, Et, le regard au ciel, il lit dans l'avenir.

CHRAMNE

Conduis-moi jusqu'à lui, soldat.

GONDEMAR

Il va venir ; Il prie au Baptistère où la foule l'entoure. Qu'espérez-vous de lui, prince?

CHRAMNE

Qu'il me secoure.

GONDEMAR

Vous ai-je bien compris? Comment? Vous secourir? Pour le fils de mon roi je suis prêt à mourir,

Prêt à donner ma vie, ou plutôt à la vendre : Qui donc?... Quel ennemi?

ckramne, après un temps.

Toi qui veux me défendre, Vétéran de Clovis, mon invincible aïeul, Puis-je te confier?...

GONDEMAR

Oui, parlez : je suis seul, Je suis vieux, et jamais je n'ai trahi personne. Faut-il suivre vos pas dans la forêt saxonne?... Faut-il?...

CHRAMNE

Te souviens-tu des fils de Clodomir?

gondemar, tristement.

J'ai plaint leur sort.

CHRAMNE

C'est bien ; mai c'est peu de gémir.

Le même sort m'attend et je veux m'y soustraire.

gondemar Qu'entends-je?

CHRAMNE

Tous les trois, ils m'aimaient comme un frère ; J'ai dit bien haut, trop haut, qu'il les faudrait venger; Mon père, depuis lors, me traite en étranger. Chaque jour, par son ordre, une garde implacable M'observe, me harcèle : on me craint, on m'accable; Bientôt, au moindre mot, pour les plus vains soupçons On m'enverra dormir sous les tours de Soissons.

GONDEMAR

Où fuir?

CHRAMNE

Moi! fuir? Non pas. Demain j'entre en campagne.

GONDEMAR

Qui vous secondera?

l6 DRAMES FRANÇAIS

CHRAMNE

Le comte de Bretagne; Le Burgonde, et qui sait? Clotilde...

GONDEMAR

Noble enfant!

Mais vous vous révoltez, et l'honneur le défend.

CHRAMNE

J'obtiendrai le secours de l'Évèque.

GONDEMAR

Oh ! j'en doute.

La guerre, et ses fureurs, l'Évèque les redoute : Gloire, combats, conquête, il voit tout de sang-froid.

CHRAMNE

Oh! je le gagnerai; mon courage, mon droit...

GONDEMAR

Prince...

CHRAMNE

Il me bénira.

GONDEMAR

Mais, si jeune !...

CHRAMNE

A quel âge As-tu quitté, soldat, ta mère et ton village?

gondemar, pensif.

A quinze ans.

CHRAMNE

A quel âge as-tu bravé la mort, Dans un premier triomphe i

GONDEMAR

A seize ans.

chramne, avec force.

Et j'ai tort, A seize ans, de courir aux prouesses prochaines?

Quel est l'âge fixé pour secouer ses chaînes? Dans quelle longue enfance un roi doit-il vieillir, En rêvant de combats qui le font tressaillir?... Je veux un Tolbiac pour première victoire.

gondemar, s' 'animant jusqu'à l'enthousiasme.

Tolbiac !... Il n'en est qu'un seul dans notre histoire.

Oh! non, de ces jours-là, Dieu n'en fait jamais deux.

Quel jour!... Les Allemands, sous leurs casques hideux,

De la gueule d'un loup-cervier chargeant leur tête,

Les reins sanglés de cuir, vêtus de peaux de bête,

Hurlaient, allant, venant, au loin, comme des flots,

Et dans l'air obscurci lançant leurs javelots.

Ils couvraient tout, les bois, les coteaux, les vallées :

Au-dessus, les vautours planaient, sombres volées,

Et les corbeaux battaient de l'aile en croassant :

Car partout les Saxons les enivrent de sang!...

Eux, des guerriers?... Oh! non, ce sont des belluaires.

Mais nous, nous les lions, Saliens, Ripuaires,

Nous étions douze mille ; eux, trente mille et plus...

Nous fauchions dans leurs rangs; mais nos coups superflus

Dans cette masse humaine ouvraient en vain des brèches ;

Nous voyions des hauteurs tomber des troupes fraîches,

Ainsi qu'on voit sur mer des vagues accourir :

Il ne nous restait plus qu'à plier ou mourir.

Plier? Jamais : c'est fuir... Soldats et capitaines, Nos compagnons râlaient et mouraient par centaines, Sans bouger d'un seul pas, tous frappés par devant... C'est alors que parut le bras du Dieu vivant. Clovis, sur sa cavale, au fort de la bataille, S'élança, s'arrêta, dressa sa haute taille, Et dit, tendant l'épée au ciel, le front levé : « Christ, mon peuple est à toi, si mon peuple est sauvé ; Jésus, Dieu de Clotilde, au secours! »

Le courage Nous revient; l'Allemand pousse des cris de rage, Recule, fuit, s'écrase au hasard. Dans ses rangs,

Debout sur les remparts de morts et, de mourants. Nous taillons, nous hachons, et la trouée est faite; Et, par-delà le Rhin poursuivant leur défaite, Nous marchons dans le sang — et dans la gloire aussi.

CHRAMNE

Quel âge avais-tu ?

GONDEMAR

Moi?... vingt ans.

CHRAMNE

Soldat, merci.

GONDEMAR

On peut, avant le temps, pour une noble cause... chramne, vivement.

Ma cause est noble et juste, et vaut bien qu'on s'expose;

J'aurai ma liberté; je la veux; je la prends.

Suis-je né pour servir, moi, fils d'un roi des Francs?

On allait me river mes fers ; mais je les brise ;

UÉvèque m'aidera dans ma rude entreprise;

Il chérissait Clovis, le roi dix fois vainqueur,

Dont je suis l'héritier par le sang et le cœur.

GONDEMAR

Votre parole est fière et me rajeunit l'âme;

Je suis là! si quelqu'un vous menace, ou vous blâme,

Votre courage, enfant, peut compter sur le mien.

CHRAMNE

J'y compte.

Thierry, s'avançant.

Je croyais que vous étiez chrétien, Gondemar.

GONDEMAR, Surpris.

Je le suis.

chramne, à Thierry.

Oses-tu bien?

THIERRY

Oui, j'ose.

L'Évêque, j'en suis sûr, maudira votre cause.

chramne, méprisant.

Il te l'a dit, à toi!...

THIERRY

Fils du roi de Soissons, Pas un enfant de Reims n'ignore ses leçons; Aux enfants, quel que soit leur nom et leur naissance, Il enseigne la crainte et l'humble obéissance; Il n'approuve jamais la révolte.

CHRAMNE

Tais-toi.

THIERRY

Je suis un pauvre aveugle, et vous, le fils d'un roi ; Mais nous n'avons reçu tous deux qu'un seul baptême, Et pour tous les chrétiens l'Évangile est le même ; Vrai gardien de ses lois, l'Évêque aime la paix.

CHRAMNE

Silence !

gondemar, à Chramne.

lia raison; prince, je me trompais.

chramne, avec emportement et brandissant l'épée. Je saurai bien...

gondemar, Varrêtant.

L'Évêque!...

(L'évêque sort de la basilique, suivi iïAïgidius, de Lothaire, puis de tout le peuple.)

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