scène
VINCENT
Oh ! ne te moque point ; il est si fatigué !
GRÉGOIRE
Je ne me moque pas ; non, mais j'ai l'esprit gai ; Moi, j'ai besoin de rire.
LE VIEILLARD
Oh ! l'heureux caractère !
Riez, mon fils : la joie est bonne ; et, sur la terre, Dieu la donne aux bons coeurs. Enfants, soyez joyeux.
CHRISTOPHE
Ce n'est pas un sorcier.
BENOIT
Pour sûr; c'est un bon vieux.
Grégoire, au vieillard.
Bon vieux, reposez-vous.
VINCENT
Contez-nous votre histoire .
LE VIEILLARD
Non, je ferais pleurer votre jeune auditoire.
GRÉGOIRE
Vous allez, de ce pas, à Dax ?... à ?...
LE VIEILLARD
Je ne sais ; Devant moi. Je mendie au hasard, sans succès;
Le Seigneur l'a voulu : pauvreté n'est pas honte. Plus un sou.
benoît, à Grégoire, bas.
Tu verras que Vincent...
Grégoire, de même.
Oh ! j'y compte.
benoît, allant vers le vieillard et lui offrant son bouquet.
Je n'ai que mon bouquet ; vieillard, ouvrez la main.
le vieillard, montrant la Madone.
A la mère de Dieu, mon guide en mon chemin, Offrez, offrez vos fleurs... Fleurissez son image. De vos mains, en mon nom, faites-lui cet hommage. {Benoît monte sur le banc et dépose le bouquet aux pieds de la statue.)
VINCENT
Vous l'aimez ?
LE VIEILLARD
Oui, mon fils.
Vincent, tenant sa bourse.
Priez-la ; priez-la, Pour moi, pour mes parents, mes amis que voilà.
benoît, à Grégoire.
Je te l'avais bien dit; regarde : il tend sa bourse Au vieux.
AUBRY
Donne-t-il tout ?
GRÉGOIRE
Oui, tout.
Vincent, au vieillard.
Pour votre course, Prenez : vous êtes las... Prenez, vous avez faim.
LE VIEILLARD
Comment? tout ce trésor?...
VINCENT
Mais prenez donc, enfin !
LE VIEILLARD
Mon fils, qui donc es-tu?
VINCENT
Je ne suis rien.
LE VIEILLARD
Si riche!
VINCENT
Je mène les troupeaux dans cette plaine en friche, Moi, pauvre pâtre...
le vieillard, se levant, se dressant de toute sa taille, et tenant la main de Vincent.
Un jour, ces deux mains que je tiens, Sur l'Orient maudit, sur les pays chrétiens, Sur Paris affamé, sur toutes nos provinces, Ces mains, que baiseront les peuples et les princes, Qu'arroseront de pleurs l'esclave et l'indigent, Verseront des flots d'or et des fleuves d'argent,
vincent, troublé.
Vieillard, que dites-vous?
LE VIEILLARD
Écoute encor. Tes lèvres, Oui, tes lèvres, gardeur de moutons et de chèvres, Verseront sur la France et sur l'humanité Des flots rejaillissant jusqu'à l'éternité.
VINCENT
O mon Dieu !
LE VIEILLARD
De ton cœur ému de la souffrance, D'autres flo ts couleront sur le monde et la France ; Du galetas du pauvre aux lambris de la cour,
Flots d'espoir, flots de paix, flots de joie et d'amour, Calmant toute douleur, effaçant toute injure...
VINCENT
Seigneur, s'il était vrai!...
LE VIEILLARD
Très vrai : je te le jure.
La France entière, un jour, la France, en vérité, Au seul nom de Vincent répondra : charité.
(Un temps.) Adieu; le soleil monte, et ce beau temps m'invite... (Il remonte rapidement ; les enfants se découvrent et le suive ni du regard.)
benoît, remontant d'un ou deux pas.
Là-bas, là-bas, déjà !
Grégoire, à Vincent.
Vois comme il marche vite !
CHRISTOPHE
Alentour de sa tête...
BENOIT
On dirait... des rayons.
VINCENT
Surtout, n'allez pas croire...
GRÉGOIRE
Ah ! mais si, nous croyons!
VINCENT
Cette histoire... Il parlait... il parlait...
GRÉGOIRE
Comme un ange.
Vincent, humblement.
Priez pour moi.
BENOIT
Mais toi, pour nous.
GRÉGOIRE
Heureux échange!
vincent, à Aubry qui approche de lui une bourse en main.
Aubry, que me veux-tu? Cette bourse...
aubry, après un temps.
Prends-la.
VINCENT
Mais...
AUBRY
Je ne suis plus Juif; j'ai trois sous : les voilà. vincent, à Christophe.
Porte-les à ta mère.
(Se tournant vers la Madone ; tous se découvrent.) Et toi, sainte Madone, De tes divines mains bénis la main qui donne. Étends sur tous nos cœurs ta^douce autorité ; Mets Dieu dans tous nos cœurs.
(Un temps, et lentement.)
Dieu, c'est la charité.
RIDEAU