SCÈNE IV Les Précédents, KÉRADEC
kéradec, entrant.
Entendez-vous ce bruit sourd ?
SOULANGES
C'est l'orage.
KÉRADEC
Quelle nuit ! Des éclairs, de la grêle, du vent !
SOULANGES
Horrible.
KÉRADEC
Et de nos jours c'est le tableau vivant.
Une tempête passe.
KÉRADEC
Oui : c'est la différence.
Voilà six ans déjà que pèsent sur la France
La nuit, l'horreur, la mort et les bourreaux vainqueurs.
Pas une étoile au ciel, pas un espoir aux cœurs.
SOULANGES
Cette nuit, elle aussi, finira par l'aurore.
KÉRADEC
Quoi, près de Quiberon, y croyez-vous encore ? Au bord de cet abîme où la France descend ?...
SOULANGES
Oui : car j'ai confiance en la vertu du sang;
La France renaîtra : le sang la fertilise :
C'est le sang des martyrs qui fit germer l'Église.
KÉRADEC
Marquis, voilà six ans que nous nous le disons. Partout, sous le couteau hideux, dans les prisons, La terre boit ce sang, elle en est inondée ; Votre fils a versé le sien pour la Vendée. Près de vous, de bon cœur et non point sans succès, J'en ai donné du mien quand nous étions Français ; Et peut-être demain, ce soir, à votre porte L'exil ou l'échafaud viendront frapper.
SOULANGES
Qu'importe !
J'irai rejoindre ailleurs les morts de Quiberon.
henri, qui est allé s'accouder à la fenêtre. Écoutez !
(Un temps.)
soulanges, remontant.
C'est le vent.
HENRI
Non pas ! c'est le clairon.
kéradec, remontant.
Et le tambour qui bat une marche de fête... Ah ' ce sont nos vainqueurs chantant notre défaite,
LOC H MARIA 2o5
Jetant à nos échos leurs refrains insultants...
{Avec force, redescendant vivement.) Si j'avais une épée et mes bras de vingt ans !...
HENRI
Voyez-vous dans la nuit s'allonger ces lumières?
SOULANGES
Ah! malheur! L'incendie...
KÉRADEC
Ils brûlent les chaumières.
Comme dernier exploit, pour adieu, les bandits Éclairent leur chemin au feu de ces taudis ! Voilà bien les flambeaux qu'il leur faut sur la route !
Calmez-vous !
KÉRADEC
Me calmer ? Est-ce l'heure ?
SOULANGES
Sans doute.
HENRI
S'ils montent au château, qui va nous secourir?
SOULANGES
Pauvre enfant! confiance...
HENRI
Oh ! je saurais mourir.
Mais voir qu'on vous outrage et que nul ne vous venge, Père ; vous voir frapper, sans leur rendre en échange, Et de mon mieux, le coup qu'il vous auraient porté!... J'y veux risquer ma vie ou bien ma liberté!
soulanges, avec un sourire.
Henri !
KÉRADEC
Trêve aux discours: avisez aux mesures.
SOULANGES
J'attends.
Eh ! quoi, le feu qui ronge ces masures, Ce clairon, ces tambours, ces clameurs..., cet enfant, Rien, rien ne vous émeut !
SOULANGES
J'attends : Dieu nous défend.
KÉRADEC
Ah! tant d'insouciance ou d'audace m'étonne.
SOULANGES
Comte, je fus soldat, et j'ai l'àme bretonne.
KÉRADEC
Laissons ces vieux propos aux vieux Catons romains; Fuyez.
SOULANGES
Où fuir; de quel côté? par quels chemins ? C'est chercher le péril.
KÉRADEC
Vous préférez l'attendre !
Un conseil, le dernier. — Vous me...
Gestes if impatience de Soulanges.)
Daignez m'entendre Au moins. Barricadez les portes du château. A l'œuvre !
SOULANGES
N'ont-ils plus de hache ou de marteau?
KÉRADEC
Vous refusez ?
J'espère.
KÉRADEC >
Et le danger approche.
Mais vous, nouveau Bayard, sans peur — non sans reproche, Vous voulez donc vous perdre et nous trahir aussi !
(A Henri.) Vous, enfant, suivez-moi.
henri, debout, près de Soulanges.
Non. Ma place est ici.
kéradec, s' élançant vers la porte du fond. Qui va là ?