‹ Drames françaisChapitre 92 sur 137 · SCÈNE VIII L'abbé, SOULANGES, KÉRADEC · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII L'abbé, SOULANGES, KÉRADEC

l'abbé Noble enfant !

KÉRADEC

Noble cœur !

SOULANGES

C'est le cœur de sa mère.

KÉRADEC

S'il nous veut grands encore et fiers et triomphants,

Dieu nous relèvera par la main des enfants (i).

Mais l'heure est à l'audace, ou mieux, à la bassesse ;

Autour des échafauds, autels rougis sans cesse,

Plus d'homme pour combattre, ou de voix pour crier :

« Salut à la victime et honte au meurtrier ! »

J'ai beau chercher des yeux vos semblants d'héroïsme ;

Je vois partout la peur hideuse et l'égoïsme ;

L'égoïsme se vend aux bouffons inhumains :

La peur les déifie et leur baise les mains.

On marchande sa vie...

SOULANGES

Ah ! Font-ils marchandée, Nos soldats-laboureurs écrasés en Vendée ?

l'abbé Et ces preux de l'exil écrasés sur nos bords?

KÉRADEC

Non ! ceux-là furent grands et fiers : mais ils sont morts.

(Un temps.) Quiberon, Quiberon, sombre écueil, qui t'allonges Comme unetombe immense, aux deuxmers où tuplonges, Des fleurs sur cette tombe écloront au printemps : Mais ceux qui dorment là dormiront bien longtemps. Les fleurs naissent des fleurs, même en nos cimetières, Mais l'âme des héros n'aura point d'héritières.

SOULANGES

Prophète...

kéradec, avec force.

Pas un cœur qui batte et pas un bras.

(i) Kéradec et Soulanges à l'avant-scène ; l'abbé, au second plan, marche, ou s'appuie au dossier d'un fauteuil.

loc'h MARIA 2l5

Comptez ; là, des poltrons ; ici, des scélérats. L'impudence est la force et le droit n'est qu'une ombre ; Le seul parti puissant, c'est le parti du nombre.

SOULANGES

Souvent, comte, en dépit de sublimes efforts, Les plus justes partis ne sont point les plus forts. Tôt ou tard, c'est au droit que revient la victoire ; Lui seul garde l'honneur, l'avenir et l'histoire.

l'abbé Tôt ou tard, le bourreau tombe aux pieds du martyr. Dieu frappe ses élus, mais pour les convertir ; Quand nous nous égarons, sa verge nous ramène. Le ciel doit-il. pour plaire à la prudence humaine, Mesurer la justice et la gloire au succès ? soulanges, assis, à gauche.

Non ! c'est un faux calcul et ce n'est point français. Qui triomphe d'ailleurs? Qui?... La plèbe française Hurlant : « Vie à Marat » et : « Mort à Louis Seize ? » Voyez-vous un triomphe aux lugubres exploits Des tribuns, ou des fous qui barbouillent des lois? Bien pauvre est un pouvoir que le seul crime assure.

l'abbé, près de Kéradec, à droite.

Puis, la vie est parfois au fond de la blessure.

KÉRADEC

Oui, peut-être, parfois ; et la mort plus souvent. La noblesse, aux vieux jours, était un corps vivant ; Mais les princes, ses fils, ses maîtres, l'ont blessée, Et la vie en ce corps à la fin s'est glacée. Nous, héritiers d'un nom et d'un sang généreux, Nous défendions les rois et nous mourions pour eux : La noblesse, à leur Cour, comme eux, s'est avilie. Aux heures de secousse, hélas ! et de folie, Ils furent seuls et seuls ils sont morts. — Désormais. . .

soulanges, très lentement.

Les rois peuvent mourir : le roi ne meurt jamais.

2l6 DRAMES FRANÇAIS

L ABBE

Et malgré ses erreurs, ses fautes, sa faiblesse, Elle reste toujours debout, notre noblesse. Elle est avec Condé, son guide, aux bords du Rhin, Combattant pour le peuple et pour son souverain.

KÉRADEC

C'est elle qui sema les maux qu'elle récolte ; L'orgueil tombant d'en haut fait en bas la révolte.

l'abbé Pour le mal ou le bien, tout exemple descend.

soulanges, se levant.

Elle a donné l'exemple : elle donne du sang.

l'abbé La noblesse a péché : le ciel l'en a punie. Mais de ce dur baptême elle sort rajeunie : De son double devoir reprenant le chemin, D'auprès du trône, au peuple elle tendra la main.

KÉRADEC

Beaux discours ! mais après tant de promesses vaines, Que reste-t-il ?

l'abbé Vous-même et du sang dans nos veines ; L'espoir, la France et Dieu : tout ce qui ne meurt pas.

soulanges, prenant la main de Kéradec.

Courage !

l'abbé, même jeu.

A l'avenir !

KÉRADEC

Silence : on vient.

l'abbé

Des pas...

Deux hommes.

SOULANGES

Qui sont-ils?

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