SCÈNE IX Les Mêmes, DOMINIQUE, un soldat enveloppé d'un manteau
Dominique, entrant, ému.
Monsieur...
SOULANGES
Toi, Dominique?
Une nouvelle alerte encore! une panique!... Et c'est toi... Qu'as-tu donc! tu trembles?...
Dominique, hésitant.
Ce n'est rien.
kéradec, indiquant le soldat reste à Ventrée de la coulisse, à gauche.
Et cet homme?
DOMINIQUE
Un soldat, sans abri, sans soutien...
l'abbé Un pauvre.
KÉRADEC
Est-ce un Chouan? est-ce un Bleu?
SOULANGES
Bah ! qu'importe Toute infortune a droit de heurter à ma porte.
KÉRADEC
Prenez garde, marquis.
SOULANGES
Quoi?... d'être généreux?
KÉRADEC
Si c'est un ennemi...
SOULANGES
Non, il est malheureux.
2l8 DRAMES FRANÇAIS
kéradec, au soldat.
Ton nom? parle.
le soldat, entrant.
Un proscrit.
SOULANGES
Qui demande?...
LE SOLDAT, UU fond.
Un asile.
SOULANGES
Entrez.
kéradec, à demi-poix.
Vraiment, marquis, vous êtes trop facile. Qui sait? un espion payé par nos tyrans...
SOULANGES
Mon ami, quel parti vous compte dans ses rangs?
LE SOLDAT
Les vaincus.
SOULANGES
Votre épée?
LE SOLDAT
Hélas !... on me l'a prise.
KÉRADEC
Haïssez-vous les Bleus?
LE SOLDAT
Non.
kéradec et soulanges, vivement.
Non?...
LE SOLDAT
Je les méprise.
KÉRADEC
Quel accent de hauteur!
LOCH MARIA 2IQ
L ABBE
Ou de sincérité.
SOULANGES
Soyez le bienvenu de notre pauvreté.
le soldat, s'avançant.
Est-ce qu'on s'appauvrit, pour être charitable?
SOULANGES
Non. Prenez votre place au foyer, à la table...
LE SOLDAT
Oh! j'en réclame une autre.
SOULANGES
Hé quoi ?...
le soldat, après une pause.
Je veux encor Une place... en vos bras.
(// rejette son manteau en arrière.) l'abbé Hector!
soulanges, l'embrassant.
Mon fils!...
KÉRADEC ET l'aBBÉ
Hector !
hector, tendant la main à l'abbé et à Kéradec. Oui, moi...
Bonheur !
hector, à Dominique.
Mon frère?
l'abbé
Il dort.
HECTOR
Vite, qu'il vienne!
Il fait un signe à Dominique, qui sort,)
SOULANGES
Pauvre enfant! quelle joie est la nôtre!
HECTOR
Et la mienne!
SOULANGES
Mais dis-moi, d'où viens-tu?
HECTOR
D'Auray.
l'abbé
Comment?
HECTOR
Comment !
Nous te croyions encore en plein pays flamand ; Et..,
l'abbé Quel miracle enfin dans nos bras vous ramène ?
HECTOR
J'étais bien près de vous depuis une semaine.
SOULANGES
Près de nous ?
l'abbé Par le cœur.
HECTOR
De corps et d'àme aussi.
SOULANGES
Peut-être, à Quiberon...
HECTOR
Oui, père : et me voici.
KÉRADEC
Quoi? vous avez pris part à ces tristes batailles !
HECTOR
Tristes ?... J'ai fait aux Bleus de joyeuses entailles : Moi seul, j'en ai tué quinze au bord d'un fossé.
KÉRADEC
Bravo ! quinze de moins.
Et tu n'es pas blessé ?
HECTOR
Non. Leurs boulets couchaient nos hommes par vingtaines; Nos vie- ix soldats tombaient près de nos capitaines : Moi, j'écoutais, debout, les deux pieds dans le sang, Les balles qui sifflaient ou chantaient en passant ; Et les canons hurlant leur rauque symphonie.
KÉRADEC
Ainsi, vous avez vu la France à l'agonie.
HECTOR
Non, comte ; elle a souffert, mais pour sa guérison.
KÉRADEC
Elle râle en Bretagne, elle étouffe en prison.
l'abbé En Bretagne, elle prie ; elle s'arme aux frontières.
KÉRADEC
Elle a renié Dieu : Dieu rit de ses prières ;
Pour elle, en vain, ses fils, les derniers, vont périr.
HECTOR
Quand on meurt pour un peuple, il ne peut pas mourir.