ACTE PREMIER
place comme providentielle. Prospero régnait sur nous par des images fausses. Il nous trompait, et rien n'est plus humiliant que d'être trompé. Ces diablotins qui me faiss^ient tomber dans des fondrières, ces petits singes qui m'agaçaient par leurs grimaces, ces chats enragés qui me mordaient les jambes, c'était horrible, et ce n'était pas vrai. Ah! maraud, cette injure-là, je ne te la pardonnerai jamais. Quand le peuple s'apercevra que les classes supérieures l'ont mené par la superstition, tu verras quelle vie il fera à ses anciens maîtres. Cet enfer par lequel on nous effraye n'a jamais existé. Ces monstres que créaient les prestiges de Prospero étaient imaginaires; mais ils me tourmentaient comme s'ils avaient été réels. Prestige! attendez un peu, vous verrez que bientôt il n'y en aura plus.
ARIEL
Tu servais par crainte; moi, je sers par amour. Ce qu'il cherche est si beau, que je suis heu-
reux d'y contribuer en obéissant. Oui, j'ai pour lui un culte au moins d'hyperdulie. Il n'est pas Dieu; mais il travaille pour Dieu. 11 croit que Dieu est raison et qu'il faut travailler à ce que Dieu, c'est-à-dire la raison, gouverne le monde de plus en plus. Il cherche des moyens pour que la raison soit armée et règne effectivement.
Balivernes ! Sétébos, le dieu de ma mère, valait bien mieux que ce Dieu intangible dont tu me parles sans cesse. Sétébos, lui, montrait sa puissance par des effets visibles. Chaque matin, sa caverne était pleine de têtes fraîchement coupées, les joues percées d'un couteau. Quant au Dieu des chrétiens, c'est le Dieu des faibles et des femmes. Les faibles, on verra comme je les traiterai. Et les femmes! Eh! mesdames, Sétébos tient une hache, et c'est un dieu galant. Ah! coquin de Prospero, tu verras s'il est permis de réduire comme cela en vasselage les fils de la terre.