ACTE TROISIÈME
HILARIUS
Vous m'expliquez comment, dans beaucoup de circonstances, je vous ai entendu parler, comme tout le monde, des rémunérations dues aux déshérités et aux hommes vertueux. Vous en parliez avec assurance. En êtes-vous sûr pourtant?
PROSPERO
Pas du tout, je suis presque sûr du contraire.
HILARIDS.
Alors, si la vie était à recommencer, avec la vue claire que vous avez maintenant de bien des choses, vous la recommenceriez sur de tout autres bases?
PROSPERO
Non, je referais juste ce que j'ai fait.
HILARIUS
Je ne vous comprends pas. Une de vos déhcatesses est de ne pas vouloir paraître payer des services réels en fausses lettres de change sur un
royaume de Dieu problématique. Mais alors pourquoi en parlez- vous? Et si l'on vous prenait au mot?
PROSPERO
C'est peu à craindre. Quand je dis ces choseslà, je sens bien que nul de mes auditeurs ne sera tellement frappé de mes preuves, que cela le porte à se priver d'aucune sensation douce. Sans cela, j'aurais des scrupules d'avoir été cause que quelque brave homme ait diminué, pour avoir pris trop au sérieux mes raisonnements, la somme de jouissance qu'il aurait pu goûter. Ce sont là des vérités sur lesquelles, quand on n'a pas pour profession de les enseigner, on a trois ou quatre opinions par jour. Et pourtant, ces probabilités, qui sont si faibles qu'on ne ferait pas un placement d'un franc sur des garanties aussi chétives, suffisent à l'homme pour sacrifier sa vie. Nous sommes ainsi faits. Une sorte d'instinct nous dit : « Courage! Trompe au profit de l'Éternel ; maintiens la raison d'être du sacrifice et de la vertu. »