ACTE TROISIÈME
HILARIUS
V^otre vie tout entière, en effet, a été conduite par la foi en quelque chose d'absolu. La science ne peut être sérieuse si le monde, qui en est l'objet, est frivole. Or vous avez pris la science éminemment au sérieux. Vous y avez sacrifié les récompenses et les joies les plus légitimes.
PROSPERO
C'est justement pour cela que je mets la plus grande réserve à recommander aux autres la voie que j'ai suivie. La vertu est une gageure, une satisfaction personnelle, qu'on peut embrasser comme un généreux parti; mais la conseiller à autrui! qui Toserait? On hésite, en pareil cas, comme si l'on mettait dans la main de quelqu'un une pièce d'un aloi douteux. M'étant peu amusé quand j'étais jeune, j'aime à voir s'amuser les autres. Ceux qui prennent ainsi la vie sont peut-être les vrais philosophes. Qui sait si le dernier résultat du grand effort qui se fait en ce moment pour percer
l'infini n'est pas que tout est vide, si bien que le dernier mot de la sagesse serait de s'étourdir? Pour nous, l'âge est passé; nous sommes trop vieux. Laissons au moins faire les autres et jouissons de" leur plaisir. Maintenant, mon idéal serait un vieux château patriarcal, rempli d'enfants qui chantent, de filles* et de garçons qui folâtrent, où tout le monde mangerait, boirait, danserait, vivrait de moi. Après tout, le monde ne serait pas sérieux, que la science pourrait être sérieuse encore. De grandes sommes de vertu ont été dépensées pour des chimères. Il faut toujours prendre le parti le plus vertueux, sans être sûr que la vertu soit autre chose qu'un mot.
Gotescalc donne quelques marques d'étonnement. HILARIUS lui dit à part.
Habitue-toi donc au langage de notre école. Au fond, notre maître ne pèche que par excès de gentilhommerie. Il a peur qu'il ne se mêle aux sacrifices qu'il fait pour le vrai quelque apparence de