ACTE OUATIUÊME
longera pas considérablement le nombre de ses années; mais, en quarante ans, il vivra cent fois plus qu'autrefois en quatre-vingts. Il mourra dignement, au moment qu'il aura fixé. Dans chaque ville, de nombreux petits palais, ornés de rubans et de fleurs, offriront à Thomme épuisé ce que l'État lui doit avant tout, le moyen de se procurer une mort douce, accompagnée de sensations exquises. Ceux qui souffriront alors, ce sera parce qu'ils y auront consenti. L'homme saura le monde, il pénétrera le ciel. Gela vaudra mieux que de ressusciter pour deux jours, et, quelque doux qu'il fût de voir en rêve ceux qu'on a aimés, il y aura, dans la communauté d'une grande humanité éclairée, tant de paix et de joie, que tout amour particulier sera sacrifié, comme un égoïsme blâmable, à l'amour de l'ensemble.
HILARIUS
Ne comptez- vous pas, d'ailleurs, sur le progrès politique et social ?
C'est la science qui fait le progrès social, et non le progrès social qui fait la science. La science ne demande à la société que de lui laisser les conditions nécessaires à sa vie et de produire un nombre suffisant d'esprits capables de la comprendre. Certes la science, absolument parlant, pourrait se passer d'être comprise ; car elle est. Les œuvres d'Archimède, d'Euclide, ont dormi mille ans dans les manuscrits, sans que personne les comprît. Mais cela est fort dangereux, et c'est merveille que ces découvertes admirables de la science antique n'aient pas disparu de la tradition de l'humanité. Il faut tâcher que cela n'arrive plus. Le monde est gouverné presque tout entier par la brutalité. Les paysans indépendants de Schwit? et de Glaris ne sont guère plus éclairés que les seigneurs. Les empereurs et les rois pourraient plus pour nous; car ils représentent un principe supérieur au canton et à la seigneurie féodale.