PRÉFACE
Ce volume, dans ma pensée, fait suite à mes Dialogues philosophiques. La forme du dialogue est, en rétat actuel de Pesprit humain, la seule qui, selon moi, puisse convenir à l'exposition des idées philosophiques. Les vérités de cet ordre ne doivent être ni directement niées, ni directement affirmées ; elles ne sauraient être l'objet de démonstrations. Ce qu'on peut, c'est de les présenter par leurs faces diverses, d'en montrer le fort, le faible, la nécessité, les équivalences. Tous les hauts problèmes de l'humanité sont dans ce cas. Qui voudrait songer, de nos jours, à une exposition régulière de la science politique? Les grandes questions de morale sociale aboutissent à des partis pris, tous discutables, tous irréductibles les uns aux autres. L'économie politique n'est qu'un éternel dialogue entre deux systèmes,
Il PRÉFACE.
dont l'un n'arrivera jamais à supplanter Tautre, ni à le convaincre d'erreur absolue.
Cela tient à la différence fondamentale qu'il y a entre croire et savoir, entre opinion et certitude. On ne fait pas de dialogues sur la géométrie; car la géométrie est vraie d'une façon impersonnelle. Mais tout ce qui implique une nuance de foi, d'adhésion voulue, de choix, d'antipathie, de sympathie, de haine et d'amour, se trouve bien d'une forme d'exposition où chaque opinion s'incarne en une personne et se comporte comme un être vivant. Ce furent ces raisons qui m'amenèrent, un jour, à choisir la forme du dialogue pour exprimer certaines suites d'idées. Puis je trouvai que le dialogue ne suffît pas, qu'il y faut de l'action: que le drame libre et sans couleur locale, à la façon de Shakespeare, permet de rendre des nuances beaucoup plus fines. L'histoire réelle, celle qui est arrivée, n'est pas seule intéressante; à côté de l'histoire réelle, il y a l'histoire idéale, celle qui, matériellement, n'a pas eu lieu, mais qui, au sens idéal, s'est mille fois passée. Coriolan et Jules César ne sont pas des peintures de mœurs romaines ; ce sont des études de psychologie absolue.
J'ai voulu, sans intention scénique naturellement, faire quelque chose d'analogue. La forme dramatique est de beaucoup la plus belle forme littéraire. L'œuvre d'imagination n'est complète que si l'auteur nous montre les personnages créés par sa fantaisie concourant à une