ACTE TROISIÈME
LEPORINDS.
Oh ! par exemple.
GANEO.
Mais non. Je vais l'apprendre le secret du métier. Dans une question posée comme la tienne, il faut toujours répondre oui ou non. Voi'ii cette femme qui est venue me demander si elle aurait un garçon ou une fille. Si je lui avais dit la vérité, c'est-à-dire que je n'en sais rien, elle m'aurait pris pour, un àne. Si je lui dis oui ou non, il y a un à parier contre un que je ne me tromperai pas. Dans le cas où je tombe bien, on admire la perspicacité du génie sibyllique. Dans le cas où je tombe mal, cela passe au chapitre des erreurs, chapitre énorme en lui-même, mais dont la récapitulation ne se fait jamais; si bien que, dans ce livre en partie double, il n'y a que les cas favorables qui entrent en ligne de compte; les autres sont vite oubliés. Ce n'est pas plus malin que cela. Tout le surnaturel repose sur cette illusion. On y joue à un contre un. La moitié du temps, on se trompe ; mais les cas où l'on devine bien comptent infiniment plus que les cas où l'on parie mal.
Donc tu veux savoir si, dans la guerre qui, dit-on, va
s'ouvrir, tu seras tué. Je te réponds crânement non. Si
tu l'es, tu ne viendras pas réclamer. Mais je ne veux
pas me jouer de toi, mon ami. Veux-tu que je t'ensei-
35Zi LE PRÊTRE DE NEMI.
gne quelque chose de bien meilleur; c'est la manière dont ii faut s'y prendre pour ne pas être tué.
LEPORINUS.
Oh ! dis, je t'en prie.
GANEO.
Eh bien, prends la fuite ou fais tuer quelqu'un à ta place. Là est toute l'habileté.
LEPORINUS.
C'est facile à dire. Tu supposes qu'on est très libre dans les rangs. Des gens sont là, à droite, à gauche, derrière. Comment fuir? On est serré, emboîté, engagé. Le mieux encore est de frapper sur' l'ennemi. Gdui qu'on tue ne vous tuera pas. Le courage militaire; lé plus souvent, c'est la peur. On tue son vis-à-vis pour éviter qu'il ne vous tue. Quand il esrt; impossible de s'échapper ni par derrière, ni par la droite, ni par la gauche, il ne reste plus qti'uiû parti, c'est de se sauver par devant, et, s'il y a quelqu'un qui vous barre le chemin, on tâche de passer par-dessus lui; on le tue. C'est ainsi qu'on devient héros par séntiïnent de sa propre conservation. On frappe sur l'ennemi par la crainte qu'on a de lui.