ACTE CINQUIEME
c'est que Caliban était susceptible de faire des progrès. Oui, toute civilisation est l'œuvre des aristocrates. C'est l'aristocratie qui a créé le langage gramniatical (que de coups de bâton il â fallu pour rendre la grammaire obligatoire!), leâ lois, la morale, la raison. C'est elle qui a discipliiié les races inférieures, soit en les assujettissant aux traitements les plus durs, soit en les terrorisant par des croyances superstitieuses. Les races inférieures, comme le nègre émancipé, montrent d'abord une monstrueuse ingratitude envers leurs civilisateurs. Quand elles réussissent à secouer leur joug, elles les traitent de tyrans, d'exploiteurs, d'imposteurs. Les conservateurs étroits rêvent des tentatives pour ressaisir le pouvoir qui leur a échappé. Les hommes plus éclairés acceptent le nouveau régime, sans se réserver autre chose que le droit de quelques plaisanteries sans consé* quence.
Au fond, l'éternelle raison se fait jour par les moyens les plus opposés en apparence. Le budget
de Caliban vaudra peut-être mieux pour des gens d'esprit que le budget de Mécène. Bien peigné, bien lavé, Caliban deviendra fort présentable. Il y aura peut-être un jour des médailles A Caliban^ protecteur des sciences, des lettres et des arts. Prospero peut vivre, au moins quelque temps, sous un pareil régime, et il a même chance d'en ressaisir la direction. Il faut pour cela de la prudence; car la démocratie est jalouse et soupçonneuse. Mais, en étant modeste et en cachant son jeu, on fait bien des choses. Quant à l'extrême délicatesse des âmes tendres , mues par un sentiment personnel de fidélité, elle n'a plus guère de place dans un tel état du monde. Ces âmes-là n'ont plus qu'à mourir. « J'ai aimé la justice et j'ai haï riniquité, » disait un grand pape. On peut toujours aimer la justice; mais haïr l'iniquité !... c'est plus facile à dire qu'à faire. Où est l'iniquité ? Les meilleurs esprits s'exténuent à la trouver et, en définitive, sont fort embarrassés.
Le cortège se relire au bruit des trompettei.